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Kitzbühel : Les 80 ans du Mythe

Ce weekend avait lieu le rendez-vous incontournable de l’épreuve la plus emblématique de la coupe du monde de ski. En effet, tout le gratin du circuit blanc posait ses valises dans le tyrol autrichien. Cette année est un peu particulière puisque la course « L’Hanhenkamm Race » souffle ses 80 bougies. Focus donc sur Kitzbühel (la colline au chamois) et sa légendaire piste La Streif.

Présentation

C’est un village de plus de 8000 habitants, situé au cœur des alpes, dans le fameux land autrichien du tyrol, qui se dresse au pied du sommet Hahnenkamm (crête des coqs) culminant à 1712m. Le mois de janvier contraste avec le reste de l’année, puisque cette paisible calme et tranquille station devient le temps d’un weekend la capitale mondiale du ski. C’est l’effervescence autour des 3 courses comptant pour la coupe du monde : le super-G la descente et le slalom. Ce n’est pas moins de 100 000 personnes qui effectuent leur pèlerinage annuel pour voir les braves, intrépides, téméraires se lancer sur la terrifiante Streif (le ruban). Les adjectifs ne sont pas de trop pour décrire le courage de ses skieurs, qui affrontent la descente la plus difficile, la plus dangereuse, la plus crainte ce qui en fait la plus prestigieuse de la planète. « Ce n’est pas la plus longue, ce n’est pas la plus fatigante, ce n’est pas la plus technique, ce n’est pas là qu’il y a le plus gros saut, détaille le regretté David Poisson, mais elle doit arriver en deuxième dans tous ces domaines. C’est ce mélange qui fait que c’est le summum. » Tout n’est que démesure : Alcool, Spectateurs, Stars en pagaille, Prize Money (700.000 euros dont 100.000 euros aux seuls vainqueurs de la descente et du slalom. À titre indicatif, une victoire en descente ou en slalom en Coupe du monde rapporte traditionnellement 42.000 euros). « C’est le festival de Cannes autrichien », décrit Johan Clarey, dans le Dauphiné Libéré. « Et depuis la première fois où je suis venu, ça n’a pas changé : ici, ce sont les paillettes et le show-biz. Mais il y a aussi un public énorme, de passionnés, une ambiance incroyable. »

Foule immense dans l’aire d’arrivée. Source heldenderfreizeit

Analyse du Diamant brut

Pour bien comprendre d’où viennent les lettres de noblesse de cette épreuve il faut s’intéresser bien évidemment à son joyau : La Streif. Cette piste, sur les pentes de L’Hanhenckamm, est d’une longueur de 3312 m pour un dénivelé avoisinant les 860 m. Il faut donc 2 min d’efforts intenses pour braver cet enfer et parvenir jusqu’à l’air d’arrivée où une foule en délire attend ses champions. Autre particularité et non des moindres, « C’est la seule piste arrosée du début à la fin, souvent de la glace de haut en bas, rappelle le français Johan Clarey, troisième en 2017. » Les skieurs appréhendent la course. Tout le monde connaît le fameux adage qui sert un peu de bizutage aux nouveaux et donne le ton de la mentalité qui flotte. « Ne défais pas ton sac, ça sera plus simple pour te l’apporter à l’hôpital.» Hermann Maier, idole autrichienne aujourd’hui retraité, disait dans L’Equipe : « en 2001, ma copine m’a raconté que la nuit avant la descente, elle m’avait senti trembler de peur durant mon sommeil. Je suis certain que j’étais en train de rêver du schuss d’arrivée. Kitzbühel, ça vous hante. » Autre époque, mais discours similaire « On affronte un monstre et c’est toujours la piste qui gagne », explique au journal Le Parisien le champion olympique de 1968, le Français Jean-Claude Killy. « Un coureur à l’interdiction de se planter à n’importe quel moment. Ici, tous les passages doivent s’enchaîner harmonieusement », analyse Bertrand Dubuis, l’un des entraîneurs de l’équipe de Suisse de vitesse.

Vue globale sur la Streif. Source b2b.Austria.info

« Une plongée dans un volcan en éruption »

Télécabines portant le nom de chaque vainqueur. Source Johan Tachet 

Pour rejoindre la cabane de départ à 1665 m d’altitude, il faut emprunter les fameuses télécabines rouges aux sièges chauffants qui portent le nom de tous les vainqueurs. C’est la tradition. « Moi je me rappelle du numéro : c’est la 48 ! On laisse une trace dans l’histoire », se souvient Luc Alphand. « En plus il y a donc un sacré palmarès sur toutes les télécabines ! Dedans il y a une plaque à notre nom avec les années où on a gagné. » Après 12 minutes de montée, se dévoile la fameuse cabane baptisée ici la cathédrale. Pour son silence, pesant, obsédant, reflétant l’esprit des athlètes avant de se lancer. Chacun se concentre et essaie tant bien que mal de chasser ses craintes, de se concentrer, de faire le vide et ne pensez qu’aux trajectoires, mais les peurs les plus enfouies refont surface. « En découvrant cette piste, en 1995, j’ai eu peur (…) Au premier entraînement, il avait fallu que je me raisonne pour finalement pousser le portillon et ne pas reprendre la télécabine » avouait Didier Cuche (roi de Kitzbühel) en évoquant son baptême du feu en 1996. « Ma première fois, j’ai freiné deux fois avant la Mausefalle », a déclaré Dominik Paris à Alpine Edge de CNN. Double vainqueur à Kitzbühel (en 2002 et 2004), Stephan Eberharter évoque lui une « plongée dans un volcan en éruption ». Pour le Français Guillermo Fayed « Tu sais que c’est bientôt ton tour. Tu commences un peu à avoir des nœuds dans l’estomac et il faut savoir les gérer » Ambiance…

Cabane de départ. Source hahnenkamm.com
Portillon de départ. Source imago/gepa pictures

Cette descente peut se découper en 4 parties distinctes : Mausefalle, Steilhang, Hausbergkante, Zielschuss. Rob Boyd, 3e en 1991 nous décrit sa vision « Les 35 premières secondes sont absolument terrifiantes. Les 35 dernières secondes sont absolument terrifiantes. » Et que fait le Canadien au milieu, sur les 45 secondes d’un parcours plus calme? « Là, tu essaies simplement de comprendre comment tu as survécu à la partie supérieure et tu te prépares à survivre à ce qui t’attend. » Le grand autrichien Franz Klammer, qui a remporté la course à quatre reprises, l’a comparé à « sauter dans l’eau froide sans savoir nager ».

En passant le portillon de départ, le skieur est plongé dans le bain d’entrée puisqu’il se retrouve dans un mur dantesque (81% de pente). La course ne se gagne pas à cet endroit, mais elle peut très bien se perdre comme l’explique l’Italien Kristian Ghedina « Les 30 premières secondes sont crucialesIl faut être à fond dès le départ, mais c’est plus simple à dire qu’à faire à cause de la glace sous vos piedsMais si vous n’êtes pas concentrés à fond, dès le premier intermédiaire, vous pouvez lâcher une demi-seconde. » Après avoir passé un droite-gauche on arrive dans le passage le plus vertigineux de la piste, l’emblématique Mausefalle (piège à souris), partie la plus raide de la course qui atteint un maximum de 85% de pente (40,4°). En fonction du vent, les athlètes peuvent s’envoler jusqu’à 80 mètres sur cette portion. Vitesse d’entrée : 80 km/h, vitesse de sortie : 130 km/h. Direct après, il y a une compression, très courte, mais qui tasse. Ensuite, un replat qui mène dans cette courbe panoramique la Karusellkurve. Une contre-pente de pratiquement 180° qu’il s’agit de bien réussir. C’est une courbe qui ne se fait pas toujours complètement sur la taille. Il faut bien gérer cet endroit-là car c’est difficile de garder toute sa vitesse. Si on y parvient, on arrive alors très, très vite. Depuis la compression de la Mausefalle jusqu’à la fin de ce 180°, c’est une partie relativement plate.

Didier Cuche saute sur Mausefalle
© Johannes Simon/Getty Images/Gepa

Arrive ensuite le Steilhang (la chute) où il faut anticiper le déclenchement du virage. Deux choses à gérer : une très longue courbe et un très fort dévers sur une piste ultra glacé. Le quintuple vainqueur et recordman Didier Cuche ajoute « il faut inverser l’inertie. On arrive d’un virage où l’on est parallèle à la pente et l’on doit sortir d’un virage qui fait 90°, mais dont le dévers est très marqué. En général, le terrain n’est pas très calme à cet endroit-là. Ça secoue bien les skis. C’est donc très difficile d’avoir une accroche propre. » Après 35 s de course bien éprouvante c’est le temps de l’accalmie avec un long plat où il ne faut pas s’endormir sous peine de perdre énormément de vitesse.

«L’enfer se déchaîne »

S’ensuit des passages comme L’Alte Schneise, Le Seidalmsprung où il faut bien tenir sa trajectoire, garder le contact de la carre au sol puis après un enchaînement de virages surgit L’Hausbergkante. Situé à 700 mètres de l’arrivée, ce passage commence par un saut de plus de 40 mètres avant de braquer à gauche pour entrer dans le Querfahrt, ce dévers où le skieur n’en finit plus de lutter pour ne pas être happé par la pente. « En arrivant à Hausberg, l’enfer se déchaîne », souligne le champion de 1980 Ken Read.

©www.kitzbuehel.com

Les skieurs arrivent à 90 km/h dans une courbe presque à angle droit, criblée de bosses le long de la traverse qui amène droit vers Le Zielschuss, partie la plus rapide de la course. Didier cuche encore lui analyse « Dans la compression, qu’ils appellent Zielcompression, on atteint en général une vitesse de 145 à 150 km/h. À cet instant, le skieur subit une sorte d’accélération qui le pousse vers le saut final le Zielsprung. » Un saut qui peut faire décoller de 60 mètres. Passé cet obstacle tout schuss sur la ligne d’arrivée, la terre promise, la délivrance sous les cris et les applaudissements des 50000 spectateurs et rentrer, pourquoi pas, dans l’éternité pour les meilleurs. Quel que soit le chrono tous ceux qui conquièrent la Streif sont de toute façon gagnants.

Le Zielsprung dernier saut . Source dpa

« La Streif, c’est de la pure adrénaline. Terminer ici, c’est comme atterrir après un saut en parachute. », illustre pour sa part Hannes Reichelt vainqueur en 2014. « On ne prend pas forcément du plaisir lorsqu’on skie, mais on ressent une certaine euphorie à l’arrivée. Et là, c’est le pied », s’exclame quant à lui Beat Feuz. « L’histoire, le palmarès, les chutes, la piste, la trouille qu’elle inspire. Quand tu gagnes, c’est indescriptible. Je n’échangerais pas une de mes trois victoires à Kitzbühel contre un titre olympique », explique Luc Alphand au Parisien. « Quand t’arrives en bas, c’est noir de monde, t’as 50 000 ou 60 000 personnes, l’atmosphère est assez indescriptible. C’est l’Autriche, le pays numéro 1 au niveau du ski », déclarait David Poisson au Monde en 2014.

Encart légendaire de l’italien Kristian Ghedina en 2004. 
À 138 kilomètres à l’heure. Source imago/Ulmer

De 1967 à nos jours de nombreux skieurs ont écrit l’Histoire et les plus belles pages de cette épreuve. En passant par notre Jean-Claude Killy national (premier vainqueur) jusqu’à Matthias Mayer (lauréat ce weekend) de nombreux athlètes ont laissé une marque indélébile par leurs victoires, leurs doutes, leurs joies, leurs détresses, et leurs accidents. Chacun a permis à sa manière de construire le mythe de Kitzbühel. Ingemar Stenmark recordman absolu en Coupe du monde avec ses 86 victoires, spécialiste des épreuves techniques (slalom géant et slalom) a essayé de participer à sa seule descente de toute sa carrière sur les pentes de la Streif en 1981. Je dis bien « essayer » car pour survivre, le Suédois n’avait eu d’autre choix que de dévaler la pente en chasse-neige. Une scène incroyable pour un champion de cette trempe. Un moment unique.

Aucun mort mais de nombreux accidents

Plus dramatique on retiendra la chute terrible de Todd Brooker en 1987. Il se brise le genou et doit mettre un terme à sa carrière. Pour rester dans les mauvais souvenirs impossible d’oublier Daniel Albrecht en 2009 qui s’envole sur le dernier saut, perd l’équilibre et retombe sur le dos. Dans le coma, le Valaisan est transporté en hélicoptère aux soins intensifs de l’hôpital d’Innsbruck. Soigné pour une hémorragie cérébrale et des contusions à un poumon, maintenu dans un coma artificiel pendant trois semaines, il se réveille amnésique. Un an avant sur le même saut final c’est le pauvre Scott Macartney qui subit un traumatisme crânien. Hans Grugger, quadruple vainqueur en Coupe du monde est évacué inconscient, puis opéré du cerveau. « Je suis en paix avec la Streif car elle m’a laissé en vie », avouait l’Autrichien en 2013, lors de son retour en spectateur. Brian Stemmle frôlera la mort (bassin en miettes) pour avoir raté la sortie du Steilhang. Revenu à la compétition, l’Ontarien se retirera en 1999 suite à une nouvelle chute sur la Streif. Cette dernière n’est pas plus tendre avec les Autrichiens. Outre Grugger, elle a notamment envoyé à la retraite Roland Assinger (chute dans le schuss final en 1998) et Patrick Ortlieb.

Daniel Albrecht pendant sa terrible chute. Image Getty

Le Suisse Pirmin Zubbrigen en 1987, date importante, devient le premier skieur de l’histoire à passer sous la barre des 2 minutes à Kitzbühel. Il aura fallu plus de 50 ans avant qu’un skieur ne réalise cette performance. Mais le record actuel de la piste est détenu par Fritz Strobl, qui a descendu la piste en 1 minute, 51 secondes et 58 centièmes en 1997. Pendant longtemps, la légende autrichienne Franz Klammer a détenu le record du plus grand nombre de victoires à Hahnenkamm. Le Suisse Didier Cuche égalise en 2011 après avoir signé sa quatrième victoire. L’année suivante, il remporte aussi la course et devient le seul détenteur du record avec 5 victoires. (1998, 2008, 2010, 2011, 2012). C’est le roi incontesté de la descente.

Et les Français dans tout ça?

Jean-Claude Killy décroche la première victoire française sur la mythique Streif avec un temps de 2’11’’82. Cette marque sera la référence pendant 7 ans. Le lendemain, il réitère l’exploit en slalom, accompagné sur le podium par un autre Français, Louis Jauffret.

Jean-Claude Killy en 1968. Source AFP

Quand on évoque Kitz bien évidemment le nom de Luc Alphand vient à l’esprit immédiatement. En 1995 il remporte sa première victoire du circuit mondial et réalise même le doublé gagnant les deux descentes raccourcies organisées coup sur coup. Surnommé « Doppelsieger » (qui veut dire double vainqueur). Il gagnera une nouvelle fois en 1997.

N’oublions pas aussi les épreuves techniques. Jean Pierre Vidal remporte le slalom en 2006 finissant le nez en sang après s’être pris un piquet dans la tête au bout de dix portes. Après une victoire sur le slalom en 2008, Jean-Baptiste Grange finit deuxième en 2009 devancé par Julien Lizeroux. Il fallait remonter jusqu’à 1971 pour trouver un tel doublé à Kitzbühel, là aussi en slalom avec Jean-Noel Augert (trois fois vainqueur) et Alain Penz. En 1967 et 1969 Patrick Russel inscrit son nom au palmarès. En 2019 c’est le jeune prodige Clément Noël qui gagne devant Mr Marcel Hirsher.

Plus récemment en 2014 et 2015, Alexis Pinturault gagne le super combiné. L’année suivante il réitère sa performance devançant ses coéquipiers Muffat-Jeandet et Mermillod-Blondin signant ainsi un triplé historique pour les Français.

Source eurosport

Refermons ce chapitre en accompagnant les dompteurs de la Streif au célèbre pub londoner pour une nuit de folie. Ils y fêtent leurs victoires et perpétuent la fameuse tradition. En effet les champions passent derrière le bar pour offrir leurs tournées. L’heureux élu dispose d’un carré « VIP » surveillé par un personnel de garde  pour ses invités personnels. C’est la maison qui régale.

En 2006, JP Vidal offre la tournée du patron à tous ses amis et  à quelques VIP comme Bode Miller. © SkiChrono

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le temple du ski. Les éditions 1973 et 1997 ont été les plus « dévastatrices » avec à chaque fois seulement 37 participants à l’arrivée. Le record de vitesse en course a été établi par Michael Wachlhofer en 2006, en atteignant la ligne d’arrivée à 153 km/h. Pendant le week-end de course, 45 chaînes de télé et 30 stations de radio diffusent depuis Kitzbühel, et combinent 262 000 000 de téléspectateurs dans le monde entier pendant les 55 heures de diffusion. Vivement l’année prochaine pour vivre ou suivre une nouvelle fois l’étape reine du circuit blanc et prolonger la légende.

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