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François D’Haene : Premier Cru

La semaine dernière deux traileurs avaient délaissés leurs baskets afin de réaliser la traversée de la haute route du Tyrol, en Autriche, d’une traite en ski-alpinisme. Le duo était composé de Philipp Reiter et de la légende de l’utra-trail : François D’haene. Un exploit de plus donc à mettre au palmarès bien garni de cet extra-terrestre adepte des longues distances. En effet ils ont parcouru 96km et 9200m de dénivelé en 30h avec de nombreux passages flirtant avec les 4000m d’altitude. Même s’il est avant tout un spécialiste des longues courses à pied en montagne, François utilise depuis toujours le ski-alpinisme pour se préparer en hiver. Focus sur un surdoué de sa discipline.

François D’haene en Autriche en ski-alpinisme. (Facebook D’haene/Suunto)

Lillois de naissance il ne restera pas longtemps dans le nord puisque ses parents déménagent à Novalaise, petite ville savoyarde au bord du lac d’Aiguebelette. Il y passera vingt ans. C’est là-bas que son amour de la course et de la montagne vont grandir à ses côtés. Il commence par l’athlétisme très tôt. « Je n’ai pas fait d’escalade tout petit, mais je faisais de l’athlétisme. J’ai commencé à courir vers 5-6 ans. J’ai toujours couru. » Cette discipline lui convient parfaitement. Cela lui permet de tester ses limites, tester les distances avec les années qui passent. De la piste l’été, du cross l’hiver (ambiances différentes) qu’il pratique jusqu’à ses 16-17 ans. Rapidement le jeune François a un attrait pour les longues distances les longs efforts et surtout la montagne.Il fait beaucoup de randonnées, de VTT puis il se met à l’alpinisme, le ski de randonnée et tout naturellement à l’orientation. Le trail a éclos à ce moment et cette passion ne le quittera plus.

Il s’inscrit à sa première grande course en 2006. Le tour des glaciers de la Vanoise longue de 72km avec un dénivelé de 4000 m. Il remporte l’épreuve à sa stupéfaction. C’est une révélation pour lui. « L’épreuve durait alors huit heures. J’ai constaté qu’au bout de quatre-cinq heures, quelque chose se passait qui me plaisait. Par rapport à mes amis, quand ils en avaient un peu marre, avaient faim et mal aux jambes, moi, je trouvais qu’on entre dans un monde différent et que l’aventure commence vraiment. C’est quelque chose qui m’excitait. » 2006 c’est également l’année où il termine ses études à Grenoble. Il empoche son diplôme et embrase la carrière de kinésithérapeute. Ce métier le libère également des soucis matériels. « En France, c’est une profession où il y a beaucoup de travail. J’ai pu prendre des remplacements, m’arrêter, reprendre des remplacements, aller à La Réunion…. Quand je reviens, je sais que j’aurai du travail. » Et c’est en 2009 qu’il participe à sa première diagonale des fous (Appelé maintenant Grand Raid). Pour ceux qui ne connaissent pas cette course mythique, une des plus dures au monde : il s’agit de traverser l’île de la réunion soit 160 km (plus ou moins selon les éditions) pour plus de 9000 m de dénivelés. Le circuit emprunte l’ascension du massif du piton de la Fournaise, les cirques naturels de Cilaos et Mafate et se termine au stade de La Redoute, à Saint-Denis. Pour sa première participation donc, il obtient une excellente cinquième place dans un endroit qui deviendra par la suite l’un de ses terrains de jeu favori.

Tour de la Vanoise 2006. Source Le Dauphiné

Il enchaîne les courses et les victoires vont de pairs. Trail Nivolet Revard (49km), Gapen’Cimes (48km), Trail Du Tour Des Fiz (63km), Beaujolais Villages Trail (54km) etc. En 2012 année charnière pour François du point de vu sportif et extra sportif. En effet Avec Carline, sa femme, ils reprennent le domaine du Germain, un vignoble qui appartenait à sa belle-famille et devait être arraché. « A ce moment-là, on cherchait un projet commun en rapport avec la nature. On a toujours aimé le vin, c’était l’idéal. » La comparaison avec le trail est toute trouvée. « J’aime les efforts très longs, l’ultra-trail et la vigne se ressemblent. On ne prépare pas une course deux mois à l’avance et on ne prépare pas une vendange deux mois à l’avance. il faut s’occuper du sol et de la vigne sur la durée pour que ça marche » Lui le bon vivant devient donc vigneron dans le beaujolais et va produire un vin à l’appellation beaujolais village (cépage Gamay) cru Moulins à Vin. Nouvelle vie qui commence.

François et sa cuvée. Source widermag.com/

Cela ne l’empêchera pas la même année de participer à l’Ultra Trail du Mont-Blanc (UTMB). La « course de tous les superlatifs » dont le tracé s’apparente à un tour complet du massif du Mont-Blanc, traversant trois pays (France, Suisse et Italie) sera amputée cette année là à cause des conditions climatiques cataclysmiques. Sur les 170 km et 9600 m D+ de prévu, les coureurs ne « feront »que 100 km et 6000 m D+. Cela n’enlève en rien à sa fabuleuse victoire avec plus de 30 min d’avance sur son dauphin. La première sur une épreuve mythique, qui va le propulser en haut de l’affiche à côté des meilleurs de ce sport. « J’ai bénéficié d’une assistance sans faille, que ce soit de la part de ma famille ou de mon équipementier (Salomon). C’est ma victoire, bien sûr, mais je les remercie tous. On a passé la nuit tous ensemble, c’était super, une nuit incroyable. »

Première victoire sur l’UTMB 2012. Source djailla

L’année suivante il retourne sur l’île de la Réunion et cette fois il s’impose sur le Grand Raid. La machine est lancée, conscient de ses possibilités hors normes et de son mental d’acier, les records s’enchaînent avec en point d’honneur une saison 2014 tout bonnement exceptionnel. Le vigneron toujours avide de défis a pour but de « Finir les trois grands ultras que sont l’UTMB en août, l’ultra-trail du mont Fuji, au Japon, en septembre, et le Grand Raid de La Réunion en octobre. » Il gagnera les trois courses et confirme son statut de meilleur traileur cette année là. Il remporte donc l’Ultra-Trail World Tour. Consécration qu’il rééditera en 2017.

Première victoire sur le Grand Raid 2013. Source Widermag.com

François D’Haene, peut se vanter d’avoir une lourde ardoise de victoires à son actif. Quadruple vainqueur de la diagonale des fous (2013, 2014, 2016 et 2018). Edition 2018 avec une arrivée un peu particulière puisque François passe la ligne main dans la main avec Benoit Girondel.  Une victoire que les deux hommes ont décidé de partager. Acclamées par la foule, ils sont donc entrés ensemble dans le stade de La Redoute et c’est au pas qu’ils ont franchi la ligne d’arrivée. Avec cette 4e victoire il rejoint ainsi Jean-Philippe Marie-Louise au palmarès du Grand Raid. « C’est une course qui est mythique pour moi, déjà d’avoir gagné 3 fois c’était juste merveilleux, et là d’avoir pu jouer devant encore aujourd’hui et de terminer avec Benoit, c’est juste le top. Dons voilà, gagner 4 fois… en 2009, la 1ère fois que j’ai fait un ultra-trail, c’était ici et je n’aurai jamais imaginé ça. On va dire que je suis très heureux. » Triple vainqueur de l’UTMB (2012, 2014 et 2017 (Record de l’épreuve avec un chrono de 19 h 01 min 32 s sur une distance de 170 km.)), Hong Kong 100, Madeira Island Ultra Trail (2017 et 2019), Ultra-Race du Lac d’Annecy, Échappée Belle.

Francois D’Haene et Benoit Girondel ont franchi ensemble la ligne d’arrivée / © Facebook Francois d’Haene
Revivez la diagonale des fous 2018

François se fixe quatre grandes courses par an en moyenne (suivant les distances, le rapprochement des courses). Il programme à l’avance son calendrier cochant les épreuves importantes à ses yeux. Pas trop de grandes distances afin d’éviter la saturation et l’overdose.Il essai de varier les épreuves de courir sur de nouveaux sentiers, de nouveaux territoires. Ce qui le motive ce sont les projets, les nouveautés, les nouvelles expériences. Dans ce sens, en 2016, il décide de faire le fameux GR20 (un des sentiers les plus durs d’Europe) qui se situe en Corse. Il avale les 180 km de sentier et les 13000 m de D+ en seulement 31h06 soit 54 minutes de moins que son prédécesseur, Guillaume Peretti. Le voilà recordman (toujours actuellement) sur un tracé très difficile 7° de température en moyenne avec plus de 13 000 calories dépensées et une vitesse moyenne de 5,79 km/h. Un extraterrestre tout simplement.

GR20 2016. © DOMINIQUE GRANGER

Autre projet, autre envie, le Tour du Lac de Serre Ponçon dans les hautes Alpes. Il crée lui-même le parcours composé à 90 % de sentiers, traversant Embrun, rive du Lac de Serre-Ponçon, Fontaine de l’Ours, Pic de Charance, Pic de Morgon, Col du Morgonnet, Pic de Dormillouse (04), Mont Colombis, Pic de Piolit, Col de la Coupa, Mont Guillaume avant un retour à Embrun.Il y établit le temps de référence en 34h45 pour 170 km et 11 000 D+ au nom de la « liberté » et son « droit au plaisir ». Ce défi était le point de repère de sa préparation en 2018. « Depuis plus de 10 ans, j’ai la chance de parcourir les ultra-trails qui me font rêver à travers les montagnes des alpes mais aussi à l’étranger. Partout je retrouve ce même état d’esprit et ce partage de l’aventure entre les concurrents. Je me rends compte aussi que certains n’osent pas franchir le pas ou se chercher de nouvelles motivations. J’ai envie que le plus grand nombre d’amoureux des grands espaces puissent vivre ce genre d’aventures et puissent les partager avec leurs proches et leurs amis en ajoutant un esprit d’équipe et d’entraide encore plus fort. »

Au dessus du lac de Serre Ponçon. Source trails-endurance.com

Sa passion l’amène également aux Etats-Unis sur le John Muir Trail. sentier de randonnée de 359 km avec 14 360 mètres de dénivelé positif, dans la Sierra Nevada, en Californie. François d’Haene bat le nouveau record en 67 heures et 26 minutes pulvérisant l’ancienne marque de référence de 12h10. « J’ai le sentiment d’avoir vécu une grande aventure, perdu au niveau de nulle part dans des paysages grandioses, estime-t-il. Quand j’ai su que j’étais en avance côté chrono, ma priorité a été la gestion de la course. Même s’il fallait être à fond, c’est complètement différent d’un ultra trail avec un effort exigé sur plusieurs jours. Un peu une course contre soi, sans adversaire direct. » Pendant toute la traversée du John Muir Trail, cinq copains se sont relayés pour l’accompagner. « Ils ont été les personnes clés de ma réussite et ont parfois marché 5 h à pied à partir de leur voiture pour me rejoindre sur le parcours et autant pour la récupérer, dit-il, reconnaissant. Mon record préparé depuis plus d’un an est celui d’une équipe soudée. C’est cela qui fait la différence et explique l’envie que j’ai eue d’être sur ce sentier. »

Gestion, pensées pendant un trail

Il profite des décors que lui offre dame nature.  Être en osmose avec l’environnement, faire corps avec le sentier, en garder sous le pied pour ne pas se « cramer » et répondre aux imprévus. L’essentiel pour lui est de s’écouter, écouter le chemin et surtout prendre un maximum de plaisir. C’est le but ultime. Il ne garde pas les mauvais souvenirs. Ses conseils sont surtout d’apprendre à se connaître, se forger une grande expérience. Sur un ultra-trail il ne faut pas partir trop vite malgré l’excitation du départ (se canaliser). Il fait très peu d’arrêts et marche beaucoup durant la course (notamment sur les montées sur les arrêtes où il faut s’aider des mains). Par ex sur le GR20, il explique que sa plus longue pause a duré entre 5 et 10 min (le temps de boire une soupe, changer ses baskets etc). L’excitation l’empêche de dormir sur le parcours. « Les envies de sommeil peuvent apparaître aux changements de luminosité, le soir quand le soleil se couche ou le matin à 4-5h. C’est à ce moment qu’il y a une perte d’attention, de vigilance. Pour éviter cela, j’utilise une alimentation plus salée que sucrée qui permet de se maintenir un peu plus en éveil. » Sur le parcours, il ne fait pas de grosses pauses alimentaires, pas de gros apports hydriques afin d’éviter une grosse surcharge au niveau de l’estomac. Il boit 700/800 ml et mange une barre de céréale toutes les heures en moyenne. Cela fluctue bien évidemment en fonction de la météo de l’état de forme.

Petite pause. Source runningheroes

Les sensations physiques varient énormément mais avec l’expérience, l’athlète de haut niveau fait fit des mauvaises impressions. À contrario il évite aussi de s’emballer quand il se sent vraiment bien. L’expérience lui a appris qu’après un moment d‘euphorie, il y a toujours un moment pénible derrière. Il faut donc le prévoir et si possible l’anticiper. Bien adapter son allure est essentiel (des jours avec, des jours sans, malgré une préparation optimale). Une course n’est jamais gagner et n’est jamais perdue. On peut ressusciter après 10h d’effort ou inversement. La course se fait plutôt contre soi-même. Même s’il a parcouru des milliers de km, il peut être encore surpris par son corps. La magie du Trail. Globalement, maintenant, il arrive à détecter les signaux envoyaient par son corps, à les ressentir et les pressentir grâce aux entraînements. Indices qui poussent vers l’hypoglycémie, sensation de fatigue, déshydratation, coup de chaud. Dans un moment de faiblesse, de doute, des idées noires peuvent surgir comme la pensée de l’abandon. Il faut relativiser « Oui je suis transi de crampes, je suis très fatigué, j’ai très chaud, j’ai mal aux pieds, j’ai mal partout, mais ça fait 4 mois que je prépare cette course. j’ai choisi d’être là, personne ne m’a forcé. je suis ici pour mon plaisir, ça reste que du sport. » explique le viticulteur sur les ondes France Bleu. Il se laisse beaucoup d’évasion et de liberté sur les sentiers, tout en gardant en trame de fond cette gestion et cette adaptation, sans qu’elles prennent le pas sur le reste. C’est très important car sinon cela diminue le plaisir et l’ennui peut prendre le dessus. En trail, il faut également se laisser happer par le décors et la montagne qui offre des paysages époustouflants.

Ravitaillement. Photo Martina Valmassoi

L’après course est synonyme de repos. Physiquement, il récupère rapidement par contre moralement il a toujours un passage difficile. Compliqué de se remotiver pour un nouveau défi, retrouver le goût d’une certaine dynamique qui est donc plus longue. Il fait du sport quand son sport le réclame ou quand un objectif lui plaît. Le principal est toujours d’être à l’écoute de son corps et bien évidemment ne pas se forcer. Vers octobre novembre, plus on a une grosse saison, plus la coupure est importante. Alors, comme il l’explique, coupure ne signifie pas arrêt du sport total (il profite de l’hiver pour troquer ses chaussures contre des skis de rando), mais du trail, quasiment.

Echapée Belle. Photo Bruno Lavit

Évolution de cette discipline

Il y a de plus en plus de personnes qui pratiquent le Trail. Cela s’est démocratisé à une vitesse fulgurante. Après la tendance toujours plus de km, on part sur plus de raisonnabilité. Il y a une uniformisation des courses 160-180 km (Compliqué d’en faire beaucoup dans l’année, organisation peu évidente). Du coup les courses avec moins de km sont revenues à la mode. François explique « Il faut faire attention à comment cela évolue, que l’essence initiale reste. Il faut que le plaisir qu’on a pris en découvrant ce sport soit toujours le même. Il ne faut pas faire une course juste pour la course, mais découvrir un sentier, un parcours, un territoire. Les plus beaux sommets, les plus belles montagnes en acceptant les contraintes de chaque endroit. »

François D’Haene a remporté son troisième UTMB et égalé le record de victoires établi par Kilian Jornet. Source wondertrail

François d’Haene est un athlète exemplaire, un champion aux capacités physiques et mentales hors normes. C’est une personne humble, accessible. Il est clair, il ne jargonne pas et répond sans langue de bois. Le Français ne parle pas de choses qu’il ne maîtrise pas, ou qu’il connaît mal. Malgré sa popularité il n’a pas pris la grosse tête et il ne prend jamais personne de haut. Il a su garder ses valeurs sa sincérité, son authenticité. Sa prochaine échéance pour peaufiner sa préparation et sa saison, c’est la Pierra Menta à Arêches-Beaufort en Savoie, sur les pentes du Grand-Mont du 11 au 14 Mars. L’objectif principal pour 2020 c’est l’UTMB en Août car il a confirmé son retour trois ans après son troisième succès. En Juillet il a décidé de participer pour la première fois à la Hardrock 100 dans le colorado. Une nouvelle épreuve à accrocher à son palmarès?

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