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André The Giant : la légende française hors-norme du catch américain

Dans quelques jours se déroulera la 36ème édition de Wrestlemania, à huit clos. Une décision surprenante pour certains mais qui ne doit pas étonner ceux qui suivent la WWE depuis plusieurs années tant les manœuvres du propriétaire Vince McMahon sont imprévisibles et à contre-courant. La fédération de lutte la plus puissante du monde se caractérise depuis ses débuts par de nombreuses prises de risques. La WWE est hors-norme et c’est pour cela qu’on l’aime. Le meilleur exemple est bien évidemment celui d’André The Giant. Légende absolue du catch américain, André était français. Méconnu en France, cet homme de plus de 2 mètres 20 pesait presque 240 kg… Sans entrer (pour le moment) dans le débat absurde de savoir si le catch est un sport ou non, revenons ensemble sur la carrière de ce monument français que son pays d’origine peine à se souvenir. Fan de catch ou non, tout fan de sport qui se respect doit connaître André The Giant.

De Coulommiers à la « Huitième Merveille du Monde »

Quand la maladie devient une force (de la nature)

C’est l’histoire d’un géant parmi les Hommes, d’un séquoia au milieu des arbustes, d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Dans les récits entourant André, le légendaire est souvent au rendez-vous mais éclipse parfois une sombre réalité. Son parcours, aussi inédit que tragique, fait d’André The Giant un homme à part : tout ce qui plaît à la plus grande fédération américaine de catch.

Avant de régner sur les rings de la WWWF (World Wide Wrestling Federation, ancêtre de la WWF et de la WWE), André Roussimoff est né dans la ville de Coulommiers en Seine-et-Marne, le 19 mai 1946. Certains parlent d’une naissance à Grenoble, mais il s’agit d’une fausse information permettant de rendre un peu plus « mystiques » les origines d’André. Volonté de Vince McMahon Sr. ou récit du catcheur québécois Édouard Carpentier, les versions diffèrent mais la légende d’un « Géant des Alpes » est l’histoire la plus vendeuse pour le public américain.

Alors qu’il vit une enfance paisible avec ses parents et ses cinq frères et sœurs, André commence à grandir de manière anormale à partir de ses 14 ans. C’est à cet âge qu’il décide de quitter sa famille pour  trouver un emploi à Paris. Très vite, son physique prend des dimensions inimaginables. Alors qu’il travaille pour une société de déménagement parisienne, il est repéré à l’âge de 17 ans par l’ancien catcheur français Robert Lageat qui souhaite en faire sa nouvelle vedette. Dans les années 1960, le catch est très populaire en France et reste un spectacle indispensable qui accompagne bon nombre de carnavals. Présent dans les foires des villes françaises depuis le milieu du 19ème siècle, le catch est un divertissement réel auprès duquel familles se réunissent les week-ends.

C’est la rencontre avec le catcheur canadien Franck Valois en 1966 qui va propulser la carrière d’André. Grâce à lui, il améliore considérablement sa technique sur le ring et utilise de mieux en mieux son physique hors-norme. Athlétique et loin d’être géant bedonnant de ses années en Amérique, André utilise un style similaire aux catcheurs mexicains, un style de voltigeur. Valois permet à André de traverser les frontières à la fin des années 1960. Le jeune catcheur s’exporte en Angleterre, en Allemagne, en Australie et devient également Champion de France poids-lourd au cours de cette période.

André part catcher au Japon sous le nom de « Monster Roussimoff » et au Canada avec l’identité de « Géant Ferré » au cours de l’année 1970. C’est là que les médecins détectent chez lui un trouble endocrynologique qui pousse son corps à sécréter des quantités excessives d’hormones de croissance et provoque une croissance continue, surtout de la tête, des mains et des pieds. Le verdict tombe, André souffre d’acromégalie, autrement dit de « gigantisme ».

Les fédérations canadiennes axent leurs spectacles autour de lui, mais rapidement les promoteurs peinent à lui trouver des adversaires adaptés. Invincible, les rumeurs sur André commencent à traverser la frontière nord-américaine et en 1971, son manager, Frank Valois organise une rencontre avec le fondateur de la WWWF, Vince McMahon Sr. L’illustre dirigeant ne peut qu’être ébahit par le Géant. En 1973, André fait ses débuts au sein de la fédération dans le mythique Madison Square Garden de New-York sous le nom d’André le Géant. La légende commence ici face à Buddy Wolfe.

Wrestlemania III (1987) :
la construction d’un mythe

André The Giant vs Hulk Hogan : le passage de témoin

André le Géant devient très rapidement l’un des faces (favori de la foule) plus applaudi par le public américain et ce, dès ses débuts jusqu’au milieu des années 1980. Un géant au visage de bébé qui rayonne sur le ring autant par sa carrure imposante que par sa sympathie.

Des matchs légendaires, André le Géant en a une quantité phénoménale. C’est simple, à chaque fois que le Français entrait sur le ring, le sentiment qu’il écrasera son adversaire propulse le public dans une euphorie sans précédent. L’un des combats les plus marquants de sa carrière se déroule en 1976 contre le boxeur Chuck Wepner dans un match lutteur vs. boxeur. Il s’agissait d’un match non-scénarisé, c’est-à-dire dont le résultat n’était pas préalablement établi. Chuck Wepner venait de perdre un match contre Mohammed Ali en 1975. Un match qui inspirera Sylvester Stallone pour l’écriture de son fameux Rocky. Qu’importe, André n’a que faire de la carrière de boxeur de Wepner et remporte le match en le propulsant à l’extérieur du ring, PAR-DESSUS LA TROISIÈME CORDE (!!!). Voyez plutôt :

En 1980, la WWWF retire un W et devient la célèbre WWF, synonyme du premier âge d’or du catch américain. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’André le Géant n’y est pas étranger. Au cours du Showdown at Shea de 1980, l’événement majeur de la WWF avant la naissance de Wrestlemania, se déroule le premier affrontement entre André et Hulk Hogan. À cette époque, 7 ans avant leur combat à Wrestlemania III, les rôles sont inversés, Hogan étant le heel (c’est-à-dire le détesté de la foule) alors qu’André le Géant est toujours le catcheur le plus apprécié. Notons également, le combat incroyable Stan Hansen le 23 septembre 1981. Un affrontement qui se déroule à Tokyo et qui reste probablement le meilleur match de catch d’André le Géant. Après l’intervention de partisans japonais, le match se termine par un no-contest, voici les images :

En 1982, Vince McMahon Sr. vend son entreprise à son fils, Vince McMahon toujours en poste aujourd’hui. Souhaitant faire de la WWF une entreprise à la renommée nationale, The Chairman décide d’interdire à ses lutteurs de combattre dans d’autres fédérations en leur faisant signer des contrats d’exclusivité. Dans ce contexte, « Vince » créé l’un des événements les plus populaires des États-Unis : Wrestlemania. Lors de la première édition, il y a 35 ans aujourd’hui même (31 mars 1985), André The Giant défie Big John Studd dans un « body slam challenge ». Si André parvient à appliquer une « souplesse corporelle » à Studd, il remporte 15 000$. Sinon, il devra prendre sa retraite. Après quelques minutes d’hésitation, André the Giant remporte le match en déployant sa force physique et en projetant son adversaire au sol. André attrape le sac contenant l’argent et lance les billets dans la foule. Au cours du Main Event, Hogan remportait son affrontement avec le célèbre Mister T.

André The Giant vs Big John Studd

L’année suivante, lors du Wrestlemania II, André The Giant remporte la première véritable Battle Royal de l’histoire de la WWF en éliminant successivement les deux membres de la Hart Foundation, Neidhart et Brett Hart. Mais l’instant le plus marquant de sa carrière survient l’année suivante lors de la troisième édition de Wrestlemania.

« Bigger ! Better ! Badder ! » tel est le slogan de Wrestlemania III. Nous sommes le 29 mars 1987, plus de 93 000 personnes se sont réunis dans Pontiac Silverdome. Une telle affluence représente tout simplement la plus grosse fréquentation pour événement en salle aux États-Unis, tous contextes confondus. Wrestlemania III ne sera détrôné qu’en 1999 lors de la visite du Pape Jean-Paul II au TWA Dome de St Louis. C’est ici que la légende de Wrestlemania commence et portera plus tard le surnom de « Superbowl du divertissement sportif ».

La storyline est parfaitement mise en place par McMahon et les scénaristes de la WWF. D’un côté, nous retrouvons Hulk Hogan, Champion du Monde poids-lourd de la WWF depuis 3 ans (!). En face, André the Giant, son ami, adoré par la foule et surtout invaincu depuis 15 ans. Et oui, une chose que nous vous cachions depuis le début, c’est qu’André n’a pas perdu un match depuis ses débuts à la WWF en 1973 et même avant. Selon les sources, le Géant n’a perdu que deux matchs lors de sa carrière, un au Canada et l’autre au Japon. Un record d’invincibilité qui reste encore et toujours d’actualité. La rivalité se construit lentement, alimenté par le légendaire Roddy « Rowdy » Pipper et son excellent Pipper’s Pit Show. André, désormais accompagné du célèbre Bobby « The Brain » Heenan, effectue un heel turn, c’est-à-dire un revirement vis-à-vis de la foule. André The Giant, pour la première fois, devient un détesté de la foule.

Ce revirement n’est pas anodin. Depuis quelques années, le physique d’André est sur le déclin et il peine de plus en plus à mouvoir son corps sur le ring. Vince le sait, André aussi. Lui qui incarne la figure face de la fédération depuis ses débuts doit passer le flambeau pour anticiper des blessures qui semblent inévitables. En toute logique, le nouveau visage de la fédération ne peut être que celui de Hulk Hogan. Monstre athlétique, doté d’un charisme incroyable et d’une aura déchaînant les foules, Hogan est le candidat idéal : Whacha gonna do when the Hulkster runs wild on you ?

Alors que ce match est sans aucun doute le plus connu de l’histoire d’André The Giant, il n’est certainement pas son meilleur match de catch, loin de là. Dans un match terriblement lent, André semble diminué et livre une prestation loin de ces belles années. Le match un peu plus tôt entre Randy « Macho Man » Savage et Ricky « The Dragon » Steamboat pour le titre Intercontinental était largement supérieur en termes de catch purement technique. Mais voilà, toute la magie de la WWF est de vous transcender sans qu’il ait des raisons à cela.

André entre dans l’arène sur un petit chariot en compagnie de son manager The Brain. Il domine le monde de la tête et des épaules. Conspué comme jamais par la foule de Pontiac, les partisans lui jettent des ordures pour manifester leur haine fictive à l’encontre du géant. Derrière, Hulk Hogan arrive sur sa musique fétiche et dans une transcendance légendaire. Tout le monde le sait, tout le monde l’attend : la seule manière pour Hogan de gagner le match et de conserver son titre sera de soulever l’homme qui pèse pas moins de 240 kg à cette époque. Mais voilà, cela semble tout simple impossible. Encore plus lorsque le Hulkster tente un boddy slam sur André mais échoue. Ses jambes tremblent, son dos souffre et Hogan s’écroule sous le poids d’André. L’épaule du Hulkster se relève au deuxième compte de l’arbitre : SIMPLEMENT DEEEEUUUUX. La mission semble vraiment impossible pour Hogan. Mais comme souvent à la WWF ou plus tard la WWE, c’est au pied du mur que les plus grands exploits se réalisent. Dans un second souffle devenu légendaire, Hogan fait vaciller André The Giant qui tombe dans les cordes et revient vers le Champion au centre du ring : l’impossible se réalise, Hulk Hogan applique un boddy slam légendaire sur André. La foule exulte. Hogan s’élance dans les cordes pour son finish, une diving leg drop qu’il applique sur la gorge du Géant : 1, 2… et 3 ! Hogan conserve son titre et met à fin à la série d’invincibilité d’André the Giant. Voici les images de ce match, considéré comme le mythe fondateur de la fédération de Vince McMahon.

L’année suivante, le 5 février 1988, André The Giant alors allié avec The Million Dollars Man Ted DiBiase, remporte son premier et unique titre de Champion du Monde poids-lourd de la WWF en battant Hulk Hogan dans un match volontairement truqué. En effet, l’arbitre officiel prévu pour la rencontre a été enfermé dans les coulisses et un homme de main de DiBiase l’a remplacé pour faire gagner André. À la fin du match, André vend son titre à DiBiase, ce qui fait de lui le Champion avec le règne le plus court de l’histoire de la WWF, seulement 1 min 48… Un couronnement loin d’être à la hauteur de sa carrière, mais un couronnement qui fait de lui le seul et unique français à avoir remporté un tel titre en Amérique. Les apparitions du géant sont de plus en plus rares, mais André parvient à briguer un nouveau titre de la fédération. En 1989, en compagnie de Haku, ils forment The Colossal Connection et remportent le 13 décembre le titre de Champions par équipe contre Demolition. La dernière apparition d’André le Géant sur un ring ce fera en décembre 1992, non pas sur un ring de la WWF, mais au Japon avec la All Japan Pro Wrestling.

Décès et héritage(s)

Un Géant français dans la légende et dans la culture populaire

Quelques mois après son dernier match, le 27 janvier 1993, André the Giant s’éteint dans sa chambre d’hôtel à Paris après une crise cardiaque. Deux semaines seulement après l’enterrement de son père. Sa maladie a eu raison de lui. André avait subi une lourde opération du dos en 1986, l’obligeant à disputer ses matchs avec une attelle. En 1992, nouvelle opération, cette fois ci au genou. Son gigantisme immobilisait progressivement son corps. Ce qui l’a rendu si fort a fini par le tuer et il le savait.

Parmi les légendes qui accompagnent André The Giant, on retrouve souvent des histoires sur sa consommation gigantesque de nourriture et surtout d’alcool. Le folklore lui fait consommer 7 000 calories d’alcool par jour, consommer 72 doubles doses de vodka et s’évanouir dans le hall d’un hôtel après avoir terminé 119 bières. Même les chroniqueurs les plus robustes du CCS ne seraient capables de tenir la distance. Incapable de déplacer le géant endormi dans sa chambre, les compagnons d’André n’avaient d’autre choix que de le déguiser en meuble, le cachant avec une housse de piano. Bien qu’il portait à chaque instant un grand sourire, certains témoignages font ressortir un profond mal être chez le géant qui se savait condamné. Son ami Paul Vachon disait de lui qu’il « ne voulait pas dormir » et c’est pour cela qu’il s’éternisait dans les bars. De même, son plus fidèle ami, Gino Brito, raconte cette histoire pour Bleacher Report. Alors qu’ils partaient ensemble pour le Québec, André était assis à l’arrière sirotant une bouteille. Brito lui demande avec une réelle inquiétude : « Pourquoi tu en abuses ? » André lui répondit : « On s’en fout ? Dans quelques années, je serai parti de toute façon. » Le destin tragique d’un géant aux pieds d’argile.

La main d’André, à droite, tenant une simple bière – Sports Illustrated

Dans l’univers du catch américain, l’empreinte d’André The Giant est incroyable. Dès l’annonce de sa mort en 1993, la WWF ouvre, en son honneur, le Hall of Fame. Le panthéon du catch intronise seulement le catcheur français. Un honneur incroyable pour ce géant qui donna à la WWF une nouvelle dimension. Son héritage ce fait encore sentir aujourd’hui à la WWE. À ses débuts, The Big Show était présenté comme le fils d’André The Giant alors qu’il n’y avait évidemment, aucun lien entre les deux. De même, The Giant Gonzales (2 m 28) souffrait des mêmes problèmes qu’André et est décédé en 2010 après des complications liées à son gigantisme. Plus encore, à partir de 2014 et Wrestlemania XXX, la WWE organise chaque année The André the Giant Memorial Battle Royal en l’honneur du Géant. Voici le magnifique trophée remis au vainqueur :

Cesaro, premier vainqueur de la Battle Royale André le Géant

Mais l’héritage d’André The Giant dépasse largement le simple monde du catch. Pour témoigner de sa popularité, il est bon de rappeler qu’André est le premier lutteur à faire l’objet d’un reportage dans le célèbre magazine Sports Illustrated, intitulé : To the Giant Among Us. Avec son physique incroyable, André fait des apparitions dans de nombreuses séries TV comme par exemple The Six Million Dollar Man, BJ and the Bear ou encore Zoro dans les années 90. Il apparait également dans plusieurs films comme dans Conan The Destroyer en 1984 mais son rôle le plus célèbre est celui dans The Princess Bride en 1987. André sera également à l’origine du film My Giant de Billy Cristal réalisé en 1998 et fera aussi l’objet d’un documentaire très médiatisé de la chaîne HBO diffusé en 2018 et portant sobrement le nom André The Giant.

Il est petit Arnold là non ?

Enfin, connaissez-vous Obey Giant ? Il s’agit d’un mouvement street-art créé en 1989 par Frank Shepard Fairey. Ses pochoirs sont célèbres dans le monde entier et son origine vient d’André The Giant. Au commencement, cette marque portait le nom de André the Giant Has a Posse, traduit littéralement par André le Géant à un gang. Un clin d’œil à la contre-culture hip-hop et de la communauté des skaters américains. Fairey et ses amis de la Rhodes Island School of Design décident alors de propager le visuel selon les codes de la clandestinité : les autocollants en papier (sont photocopiés ou sérigraphiés et placés dans des endroits visibles.  Il commence par sa ville de Providenc, puis dans l’Est des États-Unis. Quelques années plus tard, plusieurs dizaines de milliers sont disséminés à travers le monde. En 1998, après un procès avec la WWF, Fairey rebaptise sa marque Obey Giant.

En résumé, André the Giant c’est : 2m24 pour 245kg (même si les chiffres divergent), un physique hors-norme, une série de 15 années sans défaites, le main-event de Wrestlemania III face à Hulk Hogan devant 93 000 personnes, le seul et l’unique français à avoir remporter un titre à la WWF, le Hall of Fame ouvert en sa mémoire et un héritage dont on savoure encore les effluves.
Avec des dimensions extraordinaires, il était presque évident qu’André The Giant séduirait les États-Unis. Derrière une carrière et un rayonnement méconnu en France, ce cache un homme incroyable qui est probablement le premier français à être devenu en Amérique, bien avant Tony Parker. Une légende et une histoire tragique. Sous cette carrière se trouve aussi un gars torturé par un physique cruel et la fin d’une vie prématurée inévitable. Bravo et merci André. Un géant de la lutte qui mérite d’avoir une plus grande mémoire en France.

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