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Baseball : la réforme des ligues mineures, catastrophe sociale ?

En quelques semaines, deux annonces de la MLB ont fait trembler le monde du baseball nord-américain : le plan de suppression de 42 équipes de ligues mineures, et la réduction de la draft 2020 de 40 à… 5 tours. Résultat, l’exceptionnel maillage territorial de la Major league baseball dans tout les USA (et même au-delà) se retrouve en danger. Et, avec lui, une certaine idée de l’Amérique.

Les ligues mineures, c’est quoi ?

De notre côté de l’Atlantique, quand on pense aux géants économiques du sport américain, ce sont plutôt la NBA (basketball), la NFL (football américain) ou même la NHL (hockey sur glace) qui viennent à l’esprit. Pourtant, derrière le mastodonte NFL, c’est bien la Major league baseball (MLB) qui brasse le plus d’argent (et de passion, heureusement) au pays de l’oncle Sam. Dans le sillage de ses historiques têtes d’affiche comme les Boston Red Sox, les New York Yankees ou encore les Los Angeles Dodgers, la ligue majeure reste la ligue sportive professionnelle suivie par le plus de monde à la télévision derrière la NFL, malgré quelques signes de fatigue.

Mais, pour qu’une élite se dégage, il faut une base large et solide. Et à ce petit jeu, personne ne fait mieux que la MLB. Grâce à son système de ligues mineures, elle peut compter sur près de 200 équipes aux quatre coins de l’Amérique du nord (mais aussi en République dominicaine), réparties en plusieurs niveaux : AAA (l’antichambre de la MLB), AA, A+, A, A- et les rookies leagues. Les franchises MLB disposent à chaque niveau d’équipes affiliées qui leur permettent de faire évoluer et progresser leurs jeunes joueurs avant, peut-être, qu’ils aient le niveau pour exploser en ligue majeure. Si on compte tous les niveaux, une franchise peut avoir largement plus de 200 joueurs sous contrat de ligue mineure.

Grâce à ce « farm-system » à grande échelle, il n’y a que peu d’endroits aux USA où le baseball n’a pas pignon sur rue. Par conséquent, son impact économique et social est peut-être encore plus important que celui du football américain. Dans l’Amérique des villes moyennes, des périphéries ou même celle des immenses zones rurales, là où l’offre sportive n’est pas aussi fournie que dans les grands centre urbains, le baseball est roi. Économiquement déjà, car toutes ces équipes emploient du personnel, améliorent constamment leurs infrastructures et font rayonner leur zone géographique. Socialement aussi, car cela permet à de nombreux passionnés de se détendre en allant au ballpark voir du baseball de qualité (et à moindre frais que s’ils allaient voir un match de MLB). De quoi permettre de créer du lien social et d’entretenir le fameux sentiment de communauté, si cher aux Américains.

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Les Yard Goats d’Hartford (Connecticut) sont l’équipe AA des Colorado Rockies. Crédit : Courtesy of Hartford Yard Goats

Pourquoi une réforme ?

Pour l’argent, évidemment. Entretenir un tel maillage territorial demande des investissements importants que tous les propriétaires ne peuvent pas se permettre. Déjà, avant la crise économique liée à la pandémie de coronavirus et toutes les interrogations qui en découlent, la MLB voulait engager une réforme avec pour objectif la réduction des coûts. En octobre dernier, elle avait, par la voix de son commissaire général Rob Manfred, présenté un plan qui prévoyait notamment la disparition de 40 équipes, la fin des rookies leagues et des ligues à saison courte, la baisse du nombre de joueurs draftés et la limitation du nombre de contrats de ligue mineure que chaque franchise peut allouer.

« Une telle décision ne va pas dans l’intérêt du baseball »

Lettre signée par une centaine de membres du congrès américain.

Le mois suivant, plus de 100 membres du congrès américain, de tous les états et de tous bords politiques – fait rare lors du mandat Trump -, signaient une lettre commune pour faire part de leurs inquiétudes : « Une telle décision ne va pas dans l’intérêt du baseball. Et cela dévasterait socialement et économiquement nos communautés qui seraient affectées par la perte de leur équipe. » Finalement, pressée par des objectifs économiques rendus irréalisables par la crise du coronavirus, la MLB a dévoilé fin avril son plan définitif : 42 équipes disparaîtront (dont 4 en AA et en A+), la draft 2020 ne comportera que 5 tours au lieu de 40, les rookies leagues et la ligue de saison courte seront supprimées.

Il faut dire que l’arrêt brutal et prématuré des matchs à cause de la situation sanitaire a eu pour conséquence de faire des équipes de ligues mineures de véritables gouffres financiers : « Les marges de profit étaient déjà faibles avant la crise pour les équipes de ligues mineures, détaille BJ Schecter, de Baseball America. Maintenant qu’on est presque sûrs qu’il n’y aura plus de matchs de ligue mineure en 2020 et qu’on peut se demander si les passionnés auront envie de retourner au stade après, les équipes se battent pour leur survie. » Le business model de ces équipes n’est pas dopé par les chiffres astronomiques des contrats TV et se réduit souvent à l’expérience « in-game » (billetterie, goodies, buvette, naming pour les plus connues, etc.). Sans baseball, pas de revenus. Et sans revenus, plus d’intérêt pour les franchises de MLB d’investir.

Quelles conséquences ?

TOLEDO
Le Fifth Third Field de Toledo (Ohio) est l’antre des Toledo Mud Hens, l’équipe AAA des Detroit Tigers. Crédit : Google maps.

D’un point de vue économique et social, la suppression de plusieurs équipes et ligues va mettre au chômage de nombreux Américains, qu’ils travaillent directement (coachs, kinés, scouts…) ou indirectement (accueil, billetterie…) pour les équipes concernées. De même, elle priverait des pans entiers de la société américaine d’un loisir abordable (le prix moyen d’un ticket de ligue mineure est de 7 dollars). « 40 millions de fans garnissent les estrades de ligue mineure depuis plus de 15 ans », précise le congrès, qui a carrément mis en place une « task-force » pour sauver le soldat ligue mineure.

C’est cette dernière qui fait ce bilan : « Les opportunités économiques et les développements d’infrastructures induits par la présence d’une équipe de ligue mineure s’étendent bien au-delà des villes concernées et profitent à des zones géographiques diverses et variées qui représentent 80% de la population de la nation. » D’après une étude du « Journal of sports economics », une ville possédant une équipe de ligue mineure peut augmenter son revenu par habitant de plusieurs centaines de dollars. Avec la suppression de plusieurs équipes, c’est autant d’opportunités qui s’envolent pour des villes moyennes et des zones périphériques déjà parfois sinistrées économiquement.

Sportivement parlant, cette décision aura également de nombreuses conséquences. A court terme, il y aura tout simplement moins de joueurs sous contrat, et donc moins d’occasions pour les espoirs du pays de faire de leur passion un métier. Le nombre de joueurs draftés va drastiquement se réduire et, même si des accords ont été passés pour faciliter la mise sous contrat de joueurs non-draftés, des talents pourront passer sous les radars et ne jamais avoir leur chance au plus haut niveau.

Enfin, et c’est peut-être la conséquence la plus insidieuse, l’affaiblissement des ligues mineures mène inexorablement vers une perte d’influence du baseball dans la société américaine. Moins de vocations, moins de futurs fans, importance sociale de plus en plus faible… c’est là tout le poids de cette décision : en préservant ses intérêts économiques à court terme, la MLB effrite petit à petit sa base. Et sans fondations solides, c’est tout un empire qui peut se retrouver fragilisé.

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