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Top 14 : une reprise en chantier(s)

La planète sport, frappée de plein fouet par la crise sanitaire mondiale actuelle, entame un peu partout son retour à la compétition. Des débats sur l’achèvement ou non de la saison 2019/2020 ont été menés, amenant une série de décisions, et une projection sur la saison prochaine a logiquement été entamée. Cependant, les décisions prises par les instances du rugby français n’ont pas permis de régler totalement une situation compliquée. Les questions se multiplient autour du Top 14 version 2020/2021, ce qui n’est pas sans faire écho aux dernières réflexions de Mourad Boudjellal qui souhaite réformer la LNR. Aujourd’hui, le Top 14 peut-il se relever sans maux de ce début d’année 2020 ?

L’état des lieux : une saison blanche et la reprise s’amorce

Mardi 2 juin, la Ligue Nationale de Rugby a annoncé l’arrêt de la saison en cours. C’est une information attendue qui a donc été confirmée cette semaine ; pas grand monde n’espérait de reprises d’ici le mois de juillet. Saison terminée donc, mais avec quels effets? Et bien, c’est une saison blanche qui a été déclarée. En effet, il n’y aura pas de champion de France 2020, ni même de relégués (et donc pas de promus non plus). Les clubs de Top 14 et de ProD2 seront les mêmes l’an prochain, aucun mouvement ne sera acté, ce qui n’est pas pour déplaire aux gros poissons en difficulté cette année, comme le Stade Français par exemple, bon dernier du championnat au moment de l’interruption. Rien ne bouge, mais des dents grincent. Côté économique, l’arrêt du championnat a forcément quelques conséquences bien malvenues pour les clubs. La LNR a assuré qu’une aide financière serait adressée aux clubs français. Mais à quelle hauteur ? Selon leur communiqué, publié via Twitter, les membres de la LNR veulent assurer le versement des sommes annoncées avant la crise et créer « un dispositif permettant de favoriser le retour à l’emploi des joueurs sans contrat pour 2020-2021 ».

Mais cette aide financière est bien loin de régler tous les problèmes que connaissent les associations sportives professionnelles. Afin de minimiser les pertes et les risques de faillite, les clubs doivent avoir recours à une baisse de salaires qui n’est pas menée sans contestations. A l’instar du football, où ces affaires-là ont beaucoup fait parler, le rugby doit se préparer à priver ses joueurs de 10 à 15 % de leurs rémunérations afin de sauver les clubs, en proie à une perte financière terrible. Ces mesures suffiront-elles ? Non, bien sûr que non, même si ces efforts consentis par les joueurs permettent provisoirement de limiter la casse : « Grâce à eux, nous avons pu conserver l’ensemble de notre effectif », a déclaré Didier Lacroix, président du Stade Toulousain au journal Sud Ouest. Malgré ce chantier majeur et vital, les rugbymen du championnat de France commencent à refouler les pelouses ; en effet, le retour à l’entraînement a commencé, dans des conditions bien particulières. Toulousains, Rochelais et Montpelliérains ont repris, tout comme les Bordelais et les Palois. L’ensemble du rugby français se remet en marche progressivement et à l’abri du public.

Le constat : un système périlleux, précaire… vieillissant ?

Cette situation, bien qu’exceptionnelle et imprévisible, met en lumière toutes les limites du système actuel dans lequel fonctionne le rugby français. Cela ne fait que 25 ans que le rugby est réellement devenu professionnel, et il porte encore aujourd’hui les signes de sa jeunesse. Les joueurs n’ont aujourd’hui que le rugby pour subvenir à leurs besoins, sans pour autant bénéficier de salaires XXL. Comment expliquer que les clubs de rugby de l’élite peinent à entrevoir un futur proche de manière sereine ? Il faut pour cela comprendre le système économique actuel du Top 14. Contrairement à la Ligue 1 Conforama, le championnat français de football, le Top 14 vit principalement des revenus engrangés les jours de matchs. En effet, plus de 70 % des recettes d’un club de rugby français sont accumulés lors des journées de championnat, par le biais de la billetterie, des buvettes, des activités autour du stade, des sponsors… Interrogé pour le Canal Rugby Club, Philippe Folliot député du Tarn prévient : « Si en septembre on nous dit qu’il faut jouer à huis-clos, il va y avoir danger ». Ce danger est effectivement bien réel. En misant peu sur la part des droits TV dans les recettes des clubs, le rugby français n’est pas adapté pour disputer ses matchs à huis-clos ; un élément évidemment normal puisque le sport n’est pas prévu pour se jouer sans public. Mais cette dépendance à la présence de supporters dans les gradins entraînent les clubs dans une grave situation de crise.

Paul Goze, président de la LNR, va devoir prendre des décisions pour éviter les huis clos (Image : AFP)

Lié à Canal Plus jusqu’en 2023, le Top 14 ne peut donc pas espérer une hausse spectaculaire des droits TV dans un futur proche. Représentant un peu plus de 20 % du chiffre d’affaire global des clubs, cette source de revenus ne peut pas être demain la seule entrée d’argent pour permettre aux équipes de survivre. Toutefois, le diffuseur historique du rugby français pourrait à verser la somme initialement prévue aux clubs, même si les derniers matchs de la saison ne se tiendront pas, pour éviter que les trésoreries soient fatalement impactées. Mais alors que les pertes annoncées semblent difficilement compensables, comment le Top 14 peut-il s’en sortir ? Pour cela, il faudrait que les sponsors principaux renouvellent leurs partenariats, voire qu’ils les augmentent. Mais il est aujourd’hui impensable que des entreprises qui ont été elles aussi touchées par la crise sanitaire investissent des sommes encore plus importantes dans le sport ; pourtant aujourd’hui, ces contrats de sponsoring représentent presque la moitié des recettes des clubs de Top 14.

Les solutions : s’adapter pour la fin de la crise ou tout changer

Alors qu’est-il envisagé pour permettre au rugby français de reprendre ses droits en septembre ? Nous vous parlions il y a quelques temps du projet de Champion’s Cup à 24 clubs ; à l’image de ce débat, rien n’est encore figé en ce qui concerne le championnat de France. Toutefois, une chose est sûre, les instances du rugby français et mondial devront répondre à un certain nombre de problématiques aussi bien économiques que sportives ou sanitaires.

Le premier problème auquel les acteurs du rugby vont devoir se conformer est celui du calendrier. En effet, si le mois de septembre est évoqué pour la reprise des compétitions, il reste à définir les dates auxquelles les matchs internationaux se joueront, ainsi que les rencontres européennes. A ce propos, la Champion’s Cup 2019/2020 devrait elle aussi aller à son terme ; il faudrait donc rattraper des matchs en retard de cette saison inachevée. Quid également des derniers matchs du tournoi des VI Nations 2020 ? Au mois de mars dernier, ces ultimes affrontements avaient été reportés en octobre. Selon Le Parisien, une des possibilités est de jouer tous les matchs internationaux à l’automne, le tournoi des VI Nations au printemps et le top 14 de décembre à septembre. Sur le papier, tout semble tenir, mais il faudra également composer avec les rivalités que le monde du rugby voit s’affronter : FFR, LNR, World Rugby… Pour l’instant, les fans et les joueurs attendent que les décisions soient prises et annoncées.

En attendant ces prises de décisions, les joueurs et le staff reprennent donc le chemin de l’entraînement, mais dans des conditions spéciales. Entre mesures sanitaires, diagnostics et préparation physique. A l’image de ce qu’on a pu voir en Allemagne où les équipes de football ont repris du service, les premiers entraînements se feront en petits groupes, sans contact et axé sur une remise en forme physique après plusieurs mois sans compétition. Pour l’instant, la prudence et de mise, il ne faudrait pas risquer de compromettre ce processus de reprise, mais le rugby reste un sport de contact. Comment faire respecter les désormais sacro-saints gestes barrières ? A ce sujet, World Rugby étudie des nouvelles règles à instaurer. Parmi elles, des mesures évidentes de précaution et de désinfection des équipements, mais également d’autres nouvelles lois bien plus discutables visant à limiter les situations de mêlées et de rucks, en obligeant des sorties de balles rapides.

La principale préoccupation des fédérations et des ligues est de permettre au rugby de reprendre ses droits sans mettre en péril à la fois les joueurs et les fans. A l’image de Didier Lacroix, qui espère une reprise avec du public dès le mois de septembre, tous les dirigeants militent pour garnir leurs tribunes, sans quoi beaucoup de clubs connaîtraient des difficultés financières terribles. Les aides financières des diffuseurs et de la Ligue ne permettraient qu’un sursis trop court aux clubs. Sans public, le rugby professionnel ne peut plus vivre dans son système actuel. Alors que faire : réformer en profondeur le modèle économique ou limiter la casse le temps que la crise sanitaire passe? En attendant les décisions, chacun donne son avis, tire la sonnette d’alarme et défend ses intérêts.

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