Cyclisme Omnisport

Marco Pantani, grimpeur épique, destin tragique

Le cyclisme a de tout temps créé des destins fascinants. Des profils abîmés. Faits de joie et de souffrance, à l’image de leur sport. Des itinéraires cabossés. De ceux pour lesquels on aime se passionner et qu’on aime suivre et accompagner, dans les hauts comme dans les bas. Le vélo nous a en a offerts tellement à travers les époques, et aucun doute que Marco Pantani fut de ceux-là. Intéressons-nous à sa vie, trop courte, et sa carrière, mouvementée. 

Les débuts

Pantani naît en 1970 et grandit en Italie, sur la côte Adriatique, à Cesenatico. Il se découvre très tôt une passion pour le vélo, discipline pour laquelle il a des dispositions manifestes. Il mature paisiblement et son talent le mènera naturellement vers de premiers succès majeurs chez les amateurs. En trois ans, entre 90 et 92, il visitera ainsi, dans l’ordre, les trois marches du podium du Baby Giro : 3ème en 1990, 2ème en 1991 puis finalement victorieux en 1992. Ses qualités de grimpeur éclatent alors au grand jour et les observateurs du cyclisme commencent à oser les comparaisons les plus glorieuses pour ce modèle réduit qui semble s’inscrire dans la noble tradition des plus grands grimpeurs transalpins.

Les premiers pas professionnels

Il signe alors professionnel avec l’équipe Carrera Jeans, équipe qui compte en ses rangs à l’époque Claudio Chiappucci, grimpeur prestigieux et adoré des tifosi. Ce dernier paradait d’ailleurs en blanc à pois rouges sur le Tour 92, édition marquée par son échappée légendaire vers Sestrières. Tout ça pour dire que Marco est en de bonnes mains, plutôt dans la bonne roue, pour sa transition vers le monde pro et vers un destin radieux. Ses premiers coups de pédales au plus haut niveau s’accompagnent d’ailleurs de résultats intéressants qui lui permettront de participer, déjà, au Giro 1993. Il y confirmera tout le bien qu’on pense de lui en suivant les meilleurs en montagne, et s’installant dans le top 20. Victime d’une chute, un des leitmotivs de sa carrière on le verra, il devra abandonner.

Marco Pantani débute sa carrière professionnelle dans l’équipe Carrera Jeans.
Source : ilsole24ore.com

L’envol de l’ « éléphant »

Quoi qu’il en soit, le coureur est sorti de l’anonymat pour le grand public. Il y gagnera au passage un (premier) surnom : Il Elefantino, en référence à sa paire d’oreilles proéminente qui n’est pas sans rappeler celle de Dumbo, éléphant rendu célèbre par les studios Disney. C’est alors en 1994 que le « petit éléphant » d’Emilie-Romagne va définitivement exploser. Et quel plus bel endroit pour le faire que les routes d’un grand tour ? Sur le Giro 1994, Marco brille. On se souvient notamment de cette étape sur les pentes du Mortirolo, où il martyrise Berzin et Indurain, avant de s’imposer. Il finira second de ce tour d’Italie, derrière le Russe, mais devant l’Espagnol. Cette même année, il est troisième et meilleur jeune sur le Tour, sans victoire d’étape mais avec une omniprésence remarquée en montagne. Ça pose son homme !

Pantani sur le Giro 1994
Source : sportfair.it

1995 : chute, retour, chute

1995 est une saison à la fois magnifique et terrible. Une première chute début mai le prive d’abord du Giro. Il parvient à revenir à temps pour briller sur les routes du Tour et remporte deux victoires en solitaire : à l’Alpe d’Huez (what else ?!) et à Guzet-Neige dans le brouillard. Il finit aussi cette année-là sur le podium (troisième) des championnats du monde en Colombie, derrière Olano et Indurain. Mais le loup guette, et lors de Milan-Turin, il est victime d’un nouveau coup du sort. Une voiture, échappant à la vigilance d’un gendarme, vient le percuter en pleine course (ainsi que deux autres coureurs), pas loin de laisser pour mort. Il « s’en tirera » finalement avec une double fracture tibia-péroné, et une saison 1996 dédiée exclusivement à sa rééducation.

L’Italien Marco Pantani sur la route de la victoire, lors de l’étape Saint-Orens – Guzet-Neige, le 16 juillet 1995.
Source : PATRICK KOVARIK/AFP

L’abordage du pirate

Après cette année blanche, comme pour tourner une page douloureuse, on voit revenir un Pantani new-look. Il a changé d’équipe en signant chez Mercatone Uno, troqué sa calvitie à la Michel Blanc contre le crâne rasé, et y gagnera un surnom plus à son goût : Le Pirate ! De retour aux affaires, il assure des places d’honneur sur le Tour du Pays Basque, Liège ou La Flèche. Cependant, l’infortune l’attend encore. Sur le Giro, un chat paniqué traverse le peloton à hauteur de rayons, et l’Italien est projeté à terre. Il ne peut pas finir… Malchance toujours. À force de volonté et de caractère, il arrive pourtant à se remettre en selle à temps pour le Tour. Dans sa musette, il ajoutera deux victoires, pleines de panache évidemment, à l’Alpe d’Huez (encore) et à Morzine après l’ascension de Joux-Plane.

Pantani en route vers la victoire à l’Alpe en 1997. Dans sa roue Virenque, Ullrich et Riis.
Source : sportbusinessmag.com

1998 : son chef d’oeuvre

L’année 1998 restera comme sa masterpiece. Aligné sur le Giro, Pantani est d’abord en lutte avec Alex Zülle, puis avec Pavel Tonkov. Il disposera du premier, relégué loin à l’arrière, lors d’une étape passant par la Marmolada et le Passo Sella. Il prend le maillot rose. Reste Tonkov, sur lequel son avance est mince. Les deux coureurs se marquent, mais le Pirate profitera d’une défaillance du Russe lors de la dernière étape de montagne pour augmenter son avance, et sceller l’issue de ce Giro 98. Et lui, pur grimpeur, remporte un grand tour ! Alors qu’il prévoyait ensuite de refaire du frais et de faire l’impasse sur la plus grande course au monde, il s’aligne finalement sur la Grande Boucle – qui restera comme le Tour de la honte – officiellement pas vraiment préparé et sans grandes ambitions. Après l’Affaire Festina, et l’exclusion de ses coureurs, Virenque en tête, Pantani montre toutefois sa forme dès les premiers reliefs des Pyrénées. Il commence à grignoter le retard qu’il a sur Ullrich. Dans l’étape vers Luchon, d’abord. Puis en l’emportant au Plateau de Beille, ensuite. Au départ de la 15ème étape, Pantani souffre un retard de 3 minutes 01 seconde sur l’Allemand. La légende est en marche. Elle s’écrira entre Grenoble et les 2 Alpes, dans les lacets de La Croix de Fer, du Télégraphe, du Galibier, et enfin ceux de la montée vers la station iséroise. Les conditions sont terribles. Pluie. Froid. Brouillard. Flotte dans l’air quelque chose de spécial, d’impalpable. Parcours dément. Conditions dantesques. Parfait pour le Pirate qui part à l’abordage dès le Galibier, à 5.5km du sommet, plus de 50km de la ligne d’arrivée. Sur un démarrage sec et violent, sa marque de fabrique, il laisse tout le monde sur place. Luc Leblanc tentera un bref instant de prendre sa roue avant de vite jeter l’éponge. Pantani est injouable. Le voilà parti dans une de ces envolées qui font notre amour pour le cyclisme. Il reprend un par un les rescapés de l’échappée matinale, et bascule en tête avec un groupe qui lui sera précieux dans la vallée. Derrière, le tragique résonne. Ullrich sombre, Julich tape un tout-droit entre deux camping-cars dans la première épingle de la descente, fait un soleil, et disparaît  dans un fossé… Miraculeusement indemne, il en ressort, remonte sur son vélo et repart. Devant, Pantani vole vers son destin. L’Allemand de Rostock finira à près de 9 minutes. Pantani est en jaune et le restera jusqu’à Paris. Doublé Giro-Tour. Clap de fin.

Pantani à l’attaque dans le Galibier lors de Grenoble – Les 2 Alpes sur le Tour 1998, en route vers le Jaune.
Source : sport.francetvinfo.fr

La lumière cède face à l’ombre

Clap de fin oui, parce que la suite sera moins reluisante. On ne le sait pas encore, mais Pantani a mangé son pain blanc. Déjà contrôlé avec un taux d’hématocrite au dessus de 60 après sa chute sur Milan-Turin en 1995 – pour lequel il s’était défendu avec les arguments alambiqués de l’époque – les affaires de dopage ne le lâcheront plus. Alors qu’il est sur-dominant  sur le Giro 1999 qu’il survole de la tête et des oreilles, il est rattrapé par la patrouille et exclu de son Tour national pour suspicion de prise d’EPO, avec un taux à 52. Suspendu. La suite ? Une succession de retours et de rechutes. Le Tour 2000, une victoire au Ventoux offerte par Armstrong, comme une miette jetée par le nouveau Roi au monde d’avant. Puis vexé, une réaction d’orgueil avec une attaque à 130km de l’arrivée à Morzine. Mais sans résultat. Comme un coup dans le vide. Et finalement, un abandon le lendemain. Saison 2001, nouveau problème de dopage lors du blitz de San Remo sur le Giro – une descente de police dans les hôtels des équipes, une seringue d’insuline dans la chambre du Pirate. Nouvelle suspension. La non-sélection de son équipe pour le Tour 2003 mettra finalement un coup fatal à sa carrière. Il est déçu, n’a plus envie, plus la foi, ni la volonté nécessaire. On ne verra plus Pantani sur un vélo. Fin de carrière en clair-obscur. Puis, le noir total.

Marco Pantani, après son contrôle positif à l’EPO à Madonna di Campiglio sur le Giro 1999 dont il sera exclu. Source : sport.francetvinfo.fr

Descente aux enfers et montée au paradis

La fin de Pantani est en effet triste, sombre. Aussi sombre que son cyclisme était lumineux. Pris dans des affaires à répétition, il incarne les maux du cyclisme de son époque. Il le vit mal. S’isole. S’enferre dans des fréquentations troubles. Vit la nuit. Et tombe dans la drogue. Sa présence sur Terre semble de plus en plus ressembler à un enfer. Il sera retrouvé mort, dans la chambre minable d’un hôtel sordide à Rimini, où il vécut seul, reclus, les derniers instants de sa vie : œdème cérébral et pulmonaire dû à une overdose de cocaïne. S’en suivra le combat judiciaire d’une mère pour sauver l’honneur de son fils. Contre son dealer. Contre quelqu’un qui aurait supposément administré la dose létale au Pirate. Après des années de réouvertures d’enquête, la justice tranchera définitivement en 2017 : mort par surdose d’un mix suicidaire antidépresseurs-cocaïne.

Marco Pantani restera donc comme un coureur atypique et paradoxal. Un homme sensible et timide. Un champion flamboyant et conquérant. Mais le voile épais de la tricherie, et un épilogue infiniment triste. Il laissera un souvenir contrasté, fort de ses succès brillants, de sa conception romantique du cyclisme, offensif, montagnard et aventureux, mais à jamais entaché par le dopage qui sévissait alors dans le peloton professionnel. Coupable de tricherie ? Victime d’un système plus grand que ses composantes ? Trop haut, trop vite, le Pirate a en tout cas fini par se brûler les ailes. Comme le chantait Didier Wampas « Tu allais plus haut, plus vite que les autres, [espérons] que tu n’as pas raté le paradis ».

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