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Alaphilippe, pourquoi on l’aime

Julian Alaphilippe a déboulé dans les pelotons professionnels comme un chien dans un jeu de quilles. Coureur fantasque, hyperactif perché sur deux-roues, mais surtout personnalité solaire, joviale et débordante d’énergie, tempérament offensif sur le vélo… Julian fait partie de ces coureurs qui conquièrent les foules en même temps que les titres et les victoires. Un peu comme Sagan avant lui, il est une tête de gondole idéale pour la promotion du cyclisme. Encore plus maintenant qu’on lui a refait un beau packaging, tout en arc-en-ciel. Mais alors d’où vient cet élan affectif et ce lien particulier qui l’unit au public, aux autres membres du peloton et jusqu’aux staffs ou directions de course ? Penchons-nous sur le phénomène Alaphilippe.

Une personnalité à part

À l’instar d’un Sagan, on le disait en préambule, Julian est d’abord à son arrivée, une bouffée d’oxygène dans le cyclisme moderne. Un bol d’air, quelque chose de léger après la pesanteur des années 2000. Outre le vélo, sa personnalité séduit. Il est un contre-feu parfait à l’une des évolutions du métier, une tendance de fond que beaucoup regrettent : un vélo trop scientifique, mathématique, rationnel et cérébral. Un peu trop policé aussi peut-être. Lui apporte quelque chose de fun, de cool. De spontané également. En selle, comme hors selle. Il est proche du public, naturel et direct quand il parle aux médias. Comme l’a fait et continue de le faire l’ours slovaque, il permet de dépoussiérer un peu le « vélo à papa », de lui donner une nouvelle jeunesse. Pour notre plus grand plaisir. À l’hémisphère gauche, analytique, il joint l’hémisphère droit, lieu de création et d’instinct. Au calcul, il oppose son intuition. Le vélo, sport rude et sec, sport de combat sur monture. Et Julian, plein d’entrain, créatif, extraverti et chaleureux. Le feu qui s’unit à la glace. Le mariage des contraires qui apporte l’équilibre serein. Les opposés s’attirent dit-on, le mariage est ici bien né. Et le public ne s’y trompe pas. Il se met dans sa roue et se réjouit de pouvoir suivre ses exploits. Le coureur lui permet en retour de vivre une expérience unique, et souvent à forte charge émotionnelle. Un vrai partage. Le partage justement, cet élément dont on sent qu’il est constitutif de la personnalité d’Alaf. Un socle. Il apporte ainsi à son sport à mesure de ce qu’il est en tant que coureur, mais aussi en tant qu’homme. Il apparaît de ce fait comme un magnifique étendard pour le cyclisme tricolore. Mais pour tout la discipline également.

Un cyclisme total

Rentrons plus dans le détail et observons un peu son vélo, dans le sens de la manière qu’il a de vivre son sport. Julian, de son propre aveu, est un peu hyperactif. Il ne tient pas en place. Il a besoin de bouger, de parler, de rire … de vivre. Et forcément, ce tempérament déteint sur son cyclisme. Le cycliste et l’homme ne font finalement qu’un. Alors quand il monte dessus, Julian fait vivre son vélo. Il attaque. Se porte à l’avant de la course. S’anime. Et nous emporte avec lui. C’est probablement l’un des premiers éléments à nous faire aimer le coureur originaire de Saint-Armand-Montrond. Il nous offre un cyclisme offensif, attaquant, conquérant, sans filet et sans calcul. Un cyclisme total, si on voulait tenter le parallèle avec l’école tactique créée par Rhinus Michel et portée vers les sommets par Johan Cruyff sous le nom de Totaal Voetball (football total). Comme l’était ce football, il délivre un cyclisme à risques, qui forcément nous offre de vivre des émotions fabuleuses. Alors oui, des fois ça perd. On l’a vu à l’arrivée de Liège cette année. Frustrant certes, mais si la victoire manque, les émotions sont quasiment toujours au rendez-vous. Les émotions, la quintessence-même du sport. La raison pour laquelle on s’en éprend. Toute la passion qui peut l’entourer ! Le cyclisme de Julian est un film d’actions à lui tout seul, un blockbuster. Il parle à tous ! Experts comme béotiens. Parce que c’est techniquement et tactiquement propre, mais que c’est aussi visuellement et émotionnellement spectaculaire. Cocktail très efficace. Ainsi conquiert-il les foules. Et forcément aussi nos cœurs, à nous Français.

HUY, BELGIQUE – 24 AVRIL : Arrivée au sommet de Julian Alaphilippe, coureur français de laTeam Deceuninck – Quick-Step (Photo by Luc Claessen/Getty Images)

L’instinct du tueur

Un autre élément digne de mention dans le « style Alaphilippe », ce sont ses attaques. Julian a un démarrage violent, délicieusement brutal. Qui maltraite ses adversaires dans le pentu, les envoie dans les cordes. Son jump est soudain, comme une flèche. Une décharge. Presque un orgasme. Puis, l’onde de plaisir diffuse dans les corps. C’est l’équivalent en vélo d’autres gestes sportifs qui marquent les esprits et imprègnent les âmes. C’est le direct qui perce les gants, touche et fait K.O. dans le Noble Art. La reprise de volée du numéro 9 qui transperce le gardien et fait se lever un stade en fusion. Le tir clutch au buzzer d’un game 7 dans les finales NBA. Au même titre, son accélération, quand il est au top de sa forme, est létale. Ne laissant souvent derrière lui qu’un champ de ruines. Alors quand on approche du final, que l’on sait que la route va se cabrer, idéalement sur une distance pas trop importante mais avec de forts pourcentages, profil pour puncheur … on le guette. On le cherche. On l’attend. L’impatience monte. Comme une odeur de sang qui flotte dans l’air. Du souffre qui plane dans un volcan prêt à exploser. Le torero Alaf danse autour de ses proies, prêt à les piquer et à porter l’estocade. Et on n’est rarement déçu. Le moment attendu arrive. Fidèle et à l’heure. Cette attaque subite. Implacable et sans retour. Dont il n’est pas rare qu’elle fasse mouche. Qu’y a-t-il finalement de plus beau dans la panoplie du cycliste que ce punch assassin? Pantani. Bartoli. D’autres avant lui ont été les dépositaires de ce talent rare. Alaphilippe appartient à cette classe de coureurs. C’est devenu sa marque de fabrique. Et personne ne peut y être totalement indifférent.

TOPSHOT – Julian Alaphilippe, coureur de la Team Deceuninck, lève les bras victorieux lors de la seconde étape du Tour de France 2020 le 30 Août dernier à Nice (Photo by STEPHANE MAHE / POOL / AFP)

L’acrobate, le descendeur funambule

Un autre exercice, peut-être moins souvent valorisé chez le coureur professionnel, au moins pour le grand public, c’est la descente. Et pourtant celui-ci est primordial, indispensable, en plus d’être spectaculaire. On cite assez facilement, et de manière intuitive, les montées comme autant de terrains propices pour creuser des écarts. Un peu moins souvent pense-t-on à rappeler que la descente l’est tout autant. Là-aussi il y a des spécialistes. Paolo Savoldelli en son temps. Vincenzo Nibali. On a encore pu noter plus récemment, sur le dernier Tour de France, les qualités d’un Hirschi dans l’exercice. Certains coureurs savent mettre les descentes à profit pour mettre la pression et faire basculer la course du bon côté, à leur avantage. La descente est ainsi un élément « clutch » en vélo. Et il ne fait aucun doute que Julian Alaphilippe fait également partie des meilleurs à ce jeu-là. À l’aise, décontracté, doté d’un sens inné de la trajectoire, sans peur, le voir descendre est un spectacle aussi captivant que terrifiant. Chaque courbe est tirée au cordeau, taillée à l’épée. Comme un descendeur sur la Streif à Kitzbuhel, il dévale, flirtant parfois avec les 100km/h, sur un fil. La moindre erreur pouvant avoir des conséquences dramatiques, ce qui finit de relever le caractère exceptionnel, quasi héroïque de la prouesse. Comme à la montée, ceux qui l’accompagnent peuvent alors éprouver les pires difficultés à le suivre une fois passés les sommets. Et les spectateurs eux, de subir l’enchantement d’un spectacle fantastique.

FOIX-PRAT-D´ALBIS, FRANCE – 21 Juillet 2019 : Julian Alaphilippe de la Team Deceuninck – Quick-Step, en jaune lors de la 15ème étape du Tour de France 2019 entre Limoux et Foix Prat d’Albis (Photo by Tim de Waele/Getty Images)

Le jaune et l’arc-en-ciel

Enfin, si on cherche à comprendre d’où vient l’amour pour Alaphilippe, comment ne pas parler d’abord de l’été 2019 ? En effet, si les suiveurs et passionnés le connaissaient déjà bien, ainsi que sa valeur, ses accomplissements sur les routes du Tour lui ont incontestablement permis de voir sa notoriété dépasser le cadre de son seul sport. Le Tour de France présente cette particularité d’offrir une caisse de résonance énorme pour qui a la bonne idée d’y briller. Et Julian a fait plus que briller. Après le maillot à pois en 2018 (déjà un bon marche-pied pour la popularité), non seulement a-t-il attaqué, gagné des étapes et fait le spectacle, mais il a en plus (et surtout!) porté le maillot jaune. Et pendant 14 jours, le lâchant à seulement quelques encablures de Paris, après un combat acharné. Définitivement, ça vous projette un coureur dans une autre dimension. Spécialement, pour nous, si le dit coureur est français. On se souvient de Voeckler en 2011 qui le porta pendant 10 jours, avant de finir à la 4ème place. 8 ans après, Alaphilippe ressuscitait son souvenir, gagnant à son tour le droit de devenir le chouchou du public. Avec la manière en plus. Dans un scénario plein de soubresauts, comme il les aime. Mais le jaune n’était pas assez et cette année Alaphilippe voulait encore enrichir sa palette chromatique. Avec son titre mondial, il est passé à l’arc-en-ciel. Quoi de plus normal pour ce cycliste par ailleurs haut en couleurs. Sur le circuit d’Imola, plus qu’une course, il a conquis un rêve d’enfant. Cette épreuve qui le fait fantasmer depuis toujours. Et qui donne le droit de parader, arc-en-ciel sur le dos, pendant une saison entière. Quel plus beau maillot que celui-ci ? Un Tour mémorable et un Championnat du Monde. Des accomplissements qui, au milieu d’autres marquent et laissent une empreinte. Sur le papier des palmarès, bien-sûr. Mais aussi (surtout ?) dans les cœurs de ceux qui les suivent. Le cœur de ces Français qu’il semble bien avoir définitivement gagnés. Et probablement bon nombre de cœurs au-delà même de nos frontières.

Julian Alaphilippe est donc un coureur atypique dans le peloton professionnel. Coureur ultra talentueux, ultra-généreux, boxant dans la catégorie des puncheurs-grimpeurs. Fort de qualités intrinsèques faisant de lui un cycliste performant et spectaculaire, il est doté par ailleurs d’une personnalité sympathique et attachante rencontrant rarement l’indifférence. Très populaire et parmi les têtes de gondoles du peloton mondial, il semble qu’il ait ainsi su conquérir à la fois ses pairs, les suiveurs et le public. Désormais heureux propriétaire du maillot arc-en-ciel, le monde lui appartient et il semble au sommet de son art. Et dispose devant lui de ses plus belles années de coureur pour encore nourrir un CV déjà majuscule. Une chose paraît en tout cas d’ores et déjà acquise : on n’a pas fini de l’aimer !

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