Boxe

DOSSIER – Pourquoi les boxeurs français (1985-2005) ont voulu « sauver leur sport »

Le fait que la boxe devienne un paradis supplémentaire du sport business à partir du milieu des années 80 a profondément changé la discipline. La considération des gens envers les boxeurs ont changé, les pratiques ont changé, les moyens financiers, les batailles médiatiques, la gestion du boxeur, bref, tout a changé. Et les principaux acteurs du jeu se sont parfois plaints de ces pratiques qui ont dénaturé l’essence même de ce sport des Rois. En prenant le rôle d’avocat de leurs intérêts, ces derniers ont utilisé leur notoriété ou les médias pour que leur voix porte plus que les autres. Parce que la boxe, comme tout sport brassant des millions de Francs ou d’Euros, a été touchée de plein fouet par des affaires de corruption, conflits d’intérêts, ou toutes autres pratiques de triche. Les années 1980 vont dans ce sens, où la boxe a perdu toute sa crédibilité auprès du peuple en France. Le président de la Fédération Française de Boxe à cette époque, c’est Bernard Restout.

Un fort parti pris des sportifs

L’ancien pratiquant a connu toutes les périodes de la boxe, de Cerdan à Halimi en passant par les années de disette terribles pour la boxe après la fin de carrière du dernier nommé. Et malheureusement, lorsqu’il a été intronisé à ce poste, il n’a pas assez remis en cause la politique de ses engagements. Et pire, il a fait des promesses non tenues. Avant sa réélection en 1988, sa dernière, il a tenu à moraliser un sport en perte de vitesse. La principale réforme autour de cette moralisation portait sur la création d’une commission spéciale composée de cinq membres dont Bernard Restout lui-même, Louis Milliard (son vice-président), Jean Million (priésident de la commission profesionnelle), Jean-Claude Bouttier (ancien champion d’Europe et consultant Canal+) et Jean Bretonnel (manager de boxeurs). L’objectif de cette commission, était d’étudier l’ensemble des dossiers de boxeurs français souhaitant participer à un championnat d’Europe ou à un titre mondial par dérogation. La dérogation permettant à un boxeur d’affronter non pas le numéro 1 mondial mais un sportif moins qualitatif. Et ainsi, favoriser ses chances.

Entre la réélection de Bernard Restout en 1988 et le début du mois de Mars 1989, deux combats se sont déroulés. Le premier, opposant Alain Simoes à Poli Diaz pour le titre européen des légers, s’est soldé par une défaite aux points du français. Le deuxième, plus retentissant, a opposé Donald Curry à René Jacquot. À première vue, le français, alors champion d’Europe, allait tout droit se faire martyriser par un champion du Monde. Pour rappel Donald Curry a été, après sa victoire contre Milton McCrory en 1985, jusqu’à la détention des ceintures IBF, WBA, WBC des welterweight. Une unification ô combien rare dans la boxe. L’Histoire a donné son verdict et le français a réalisé l’un des plus grands exploits de la boxe en France. Mais que dire du risque encouru… Deux combats déroulés et deux autres signés : le duel Bénichou-Sanabria et le Calamati-Mahdjoub. Six mois après la réélection de Bernard Restout, aucune commission n’a pourtant vu le jour. Et c’est Jean-Claude Bouttier, censé être partie prenante du projet, qui s’est offusqué dans la presse.

« Tout est redevenu comme avant, on fait n’importe quoi. Avec une locomotive propre, exemplaire comme René Jacquot, la boxe aurait dû repartir sur des bases saines. Je n’ai rien contre le petit Bénichou. Je lui souhaite de battre Sanabria. Mais je le crains aussi, parce que son titre dévaluerait tout. Demain, on pourra encore prendre un type dans la rue et l’emmener au Championnat du monde. C’est affligeant. »

Jean-Claude Bouttier.

Un parti pris fort de la part d’un ancien boxeur professionnel, qui a connu la boxe dans un monde où les ceintures n’étaient pas aussi nombreuses et où l’organisation des combats était encore logique et responsable. Les changements opérés au cours des années 1980 ont profondément bouleversé les pratiques et des boxeurs champions d’Europe sont vite propulsés vers les quêtes de titres internationaux. Alors que le fossé sportif entre le continent américain et l’Europe est abyssal. Nombre de français ont réussi à passer entre les gouttes et ont échappé à la fosse aux lions. D’autres, comme Frédéric Seillier, un bon boxeur continental mais aucunement légitime à prétendre à une ceinture mondiale, s’est retrouvé à deux reprises envoyé à l’étranger. Une première fois en 1995 face au champion WBA des super-moyens, l’américain Frankie Liles. Un boxeur dans la fleur de l’âge, alors double défenseur de sa ceinture. Valeureux, le français n’a tenu que six rounds avant d’être battu. Deux ans plus tard, en 1997, Frédéric Seillier est envoyé à Londres se produire face à un autre épouvantail, Steve Collins. Alors septuple champion du Monde WBO des super-moyens, l’irlandais s’est amusé et n’a laissé que cinq maigres rounds au français pour s’exprimer avant de le battre par K.O.
L’écart entre les États-Unis et les boxeurs français fait état d’un fossé abyssal. Entre la défaite d’Alphonse Halimi le 8 Juillet 1959 face à l’américain Joe Becerra et la défaite de Thierry Jacob en 1987, la France a été représentée à vingt-neuf reprises dans le pays de l’Oncle Sam, pour un titre mondial. Le bilan est saisissant. 29 combats, 29 défaites dont 21 avant la limite. Il a fallu attendre 1997 et la victoire de Laurent Boudouani à Las Vegas contre Carl Daniels pour entériner cette triste série.

Le fait est que la boxe en France a connu un véritable paradoxe. Portée par une génération dorée entre 1985 et 2005, la France n’a pas su trouver les solutions pour se renouveler. Les sportifs, les médias et l’ensemble des acteurs de la boxe ne faisant pas partie des plus hautes instances l’ont bien compris. Il n’y a que les promoteurs qui ont défendu le modèle. Michel Acariès, par exemple, déclarait en 2003 : « Un malaise ? Quel malaise ? » Il s’est expliqué ensuite. « On n’a plus de nouveaux Brel, Aznavour ou Ferrat, mais Star Academy. » Les icônes sont devenues des stars et même s’il le déplore, il estime que la boxe n’est qu’un reflet de l’évolution sociale. Gérard Teysseron, autre figure des promoteurs français, déclarait en 2013 qu’il fallait « arrêter sur la mort de la boxe en France. On a cinq champions d’Europe actuellement et on me parle de relancer la boxe pro… On est déjà pas mal ! » L’Histoire a toujours montré que la seule dimension continentale n’était pas grand-chose, dans le si grand monde de la boxe…

Les principaux acteurs du ring, connaissant le milieu, n’ont pas hésité pendant ou après leur carrière à critiquer la tournure de leur sport. Brahim Asloum, dès la fin de sa carrière en 2008, a déclaré que « la boxe est en danger ». Jean-Claude Bouttier a dit : « Il n’y a pas de stars, pas de locomotive. Il est donc normal que les diffuseurs se montrent frileux. Quand cela fonctionnait bien, la télévision n’en a pas profité pour promouvoir de jeunes talents. » Jean-Marc Mormeck a insisté : « Les boxeurs savent ce qu’est la boxe, les promoteurs n’ont jamais pratiqué. Pourtant, ils ont la mainmise sur un sport qui ne leur appartient pas. » Les promoteurs se défendent et les sportifs les accusent. Les télévisions sont pointées du doigt. Il est clair qu’avant la démocratisation de la télévision, les boxeurs étaient des sportifs bien différents de ceux d’aujourd’hui.

Les autres sports télégéniques se sont adaptés mais la boxe est si différente par ce qu’elle impose. Conscients de l’enjeu déterminant qu’est celui de sauver leur sport, la plupart des sportifs qui ont réussi à l’échelle mondiale se sont contraints de prendre cette lutte à bras le corps. En 2014, Fabrice Tiozzo a été missionné par le secrétaire d’état aux Sports de l’époque, Thierry Braillard, dans l’objectif de faire un rapport sur la relance de la boxe professionnelle en France. Brahim Asloum est actuellement cadre à la FFB, Mahyar Monshipour a été également proche de cette Fédération. La boxe n’a jamais été et ne sera jamais morte. Il y a eu l’après-Bouttier, où la fin des années 1970 a été très dure. Cette période s’étend même jusqu’au titre de René Jacquot en 1989. La boxe a vécu d’autres moments très difficiles et s’en est toujours relevé mais l’ère des années 40, 50, semble bien loin. Parler de Marcel Cerdan, Robert Cohen et Alphonse Halimi c’est parler d’un sport différent ?

Et les médias ?

Et le parti pris des sportifs, voire de la presse écrite, ne peut rien n’y changer. Un édito très dur de la part du journal L’Equipe, au matin du 7 Juillet 1992, montre que les sportifs n’ont pas été les seuls inquisiteurs de cette boxe business. Avec des propos tels que « Et la télévision, un œil sur les lois du marché, l’autre sur les voies de l’audience, n’hésite pas à pratiquer l’outrance tant il est vrai qu’au-delà de son intérêt elle défend la survie d’un sport qui, sans elle, serait réduit à des rendez-vous dans la stricte intimité des familles et de quelques passionnés. », ou « ce même sport (…) pour être respecté, se trouve entraîné dans une insupportable valse des étiquettes et des réputations. » De fait, la télévision a permis à la boxe de se développer encore plus qu’elle ne l’était auparavant. Mais elle a surtout entraîné sa dépendance à la discipline.

Le développement des chaînes commerciales, puis de l’information en continu achèvent de faire des médias audiovisuels les acteurs essentiels de l’économie du sport, d’autant plus que, depuis les années 1970, la télévision accepte de payer des droits pour retransmettre les manifestations sportives. L’accélération prise par cette tendance est en tous points spectaculaire. Il n’est par exemple plus nécessaire à la presse écrite de détailler chaque round. En permettant au téléspectateur de vivre une manifestation sportive, la télévision marque un point décisif dans le combat des médias pour faire transmettre l’émotion vécue.

Ces médias ont-ils suivis leurs sportifs ? En l’occurrence, ç’a été le cas dans la grande majorité des cas. Qu’il y ait un nouveau champion de France, d’Europe, peu importe la catégorie de poids, la médiatisation par presse écrite a été automatique. D’autres, ont bénéficié d’un traitement encore plus favorable. Un René Jacquot, véritable passerelle entre les brillantes années 40/50 et la génération dorée des 90/2000, a été considéré comme un héros national. « Il n’a jamais triché avec lui-même. », « Il a gravi tous les échelons », « Il ne l’a pas volé ». Si l’objectivité est une utopie journalistique, Jacquot est apparu à la lumière à la force de son exploit face à Donald Curry et a conquis la presse écrite. La page qui lui est consacrée dans l’Equipe du Vendredi 10 Février 1989 aborde dans ce sens.

Une iconographie omniprésente, avec pour chaque cliché un trait de caractère : concentré, déterminé, appliqué, débordé, relaxé. Un champion vrai, comme le titre méticuleusement choisi par le journal. La presse écrite est à la fois à l’origine de la création du statut, mais aussi à sa pérennité. C’est-à-dire que si René Jacquot a été autant glorifié par son exploit puis par sa simplicité, c’est parce que la presse écrite l’a utilisé au maximum. Il n’y a pas de récupération en tant que tel, parce que ce boxeur est un anti-star. Il se considère comme une citoyen lambda, ne se donne pas d’image. Et la presse a transposé cela.
Pour tenter d’expliquer les raisons du combat symbolique des boxeurs, il faut partir du principe que la télévision a transfiguré la boxe. Nous l’avons abordé auparavant. Le premier combat diffusé sur Canal+, opposant Louis Acariès à Davey Moore en 1984 a ouvert le champ des possibles. C’est à partir de ce moment-là que la France de la boxe a retrouvé des couleurs, des pages dans les journaux, des heures d’antenne. Le contraste est, lui aussi, saisissant. De 1984 à 1988, il y a eu plus de championnats du Monde disputés en France (à savoir trente-trois) que sur l’ensemble des vingt-cinq dernières années. De grands boxeurs ont combattu en France, tels que Julio Cesar Chavez ou Evander Holyfield.

Mais passer des ténèbres à la lumière peut aveugler les yeux. La boxe en France a passé les rapports sans contrôler sa vitesse. La boxe est devenue plus grisante, a basculé dans les excès et l’abondance. À cause de la télévision. Une déclaration de Louis Acariès datée du 12 Décembre 1988 a créé la polémique : « Pour le désigner, nous allons demander son avis à Charles Biétry ». Cette phrase lourde de sens peut prêter à différentes interprétations. L’aveu du cadet des frères Acariès est de dire que Charles Biétry, grand patron des sports à Canal+, est plus influent que n’importe quel dirigeant de la Fédération Française de Boxe. Mais en parallèle, il laisse penser que si les chaînes de télévision dominantes, à savoir Canal+ et éventuellement TF1 (les sports étant alors dirigés par Jean-Claude Dassier) tenaient à bout de bras une discipline dépendante des images qu’ils proposaient. L’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein… Le problème est que dès la fin des années 80, la récession a frappé la boxe. Alors que le combat des chaînes battait son plein. En 1988, année charnière dans l’évolution de la télévision et la boxe, la répartition des heures de direct était la suivante :

Les heures accordées à la boxe en fonction des chaînes concernées, en 1988. source : CCS

Canal+ écrase la concurrence malgré l’amour de Jean-Claude Dassier pour la boxe. 200 combats retransmis sur la seule année 1988, avec des directs aux États-Unis mais aussi la réunion mensuelle du pavillon Baltard. Ce regain d’intérêt pour la boxe coïncide avec le nombre de réunions professionnelles organisées en France. Mais, par ce tableau, le nombre fluctue et interroge.

Nombre de manifestations professionnelles de boxe organisées en France entre 1982 et 1988. Source : CCS

La chaîne cryptée est apparue en 1984, a développé la boxe l’année suivante. Le passage entre l’année 1984-1985 et 1985-1986 est historique. Un bond de trente-six organisations en une année, c’est un record en la matière. Un regain de forme pérennisé l’année suivante mais qui connaît un frein l’année suivante. Comme si le travail mené par les chaînes de télévision ne pouvait s’étaler que sur le court terme. Quelles sont les explications de ce recul ? José Ferrer, promoteur français majeur sur la côte d’Azur, est un acteur respecté du milieu. Et au vu des nouvelles pratiques, il s’est rendu compte qu’il avait de moins en moins de réunions intéressantes à proposer. L’augmentation des réunions télévisées a engendré une chute de l’intérêt des combats, et la naissance d’une dualité entre intérêt sportif et intérêt financier. Il a même été plus loin en ne proposant plus aucun championnat WBO, estimant que le public n’était pas respecté. Par respect, il entendait le bon sens. Un combat factice, joué d’avance avec l’affrontement entre un boxeur bien meilleur qu’un autre. Mais ce dernier, étant courageux, pouvait tenir six, sept rounds. Lucien Rodriguez, ancien boxeur poids lourd, a dit en 1995 quelque chose d’on ne peut plus révélateur : « Il y a trop de boxeurs qui deviennent des morceaux de viande pour lions… »

Par ailleurs, Canal+ et la FFB se sont mis autour de la table en 1991 et ont conclu un accord : la chaîne a versé 5 millions de francs à la fédération en l’échange des retransmissions exclusives des championnats de France, du Tournoi de France (réservé aux néo-pros) et autres réunions organisées par la FFB. Si pour Charles Biétry, « Canal+ est le père Noël de la boxe en France », Jean-Christophe Courrèges ou Gérard Teysseron, qui travaillaient en étroite collaboration avec TF1, se sont offusqués de ces pratiques. Le gros mange le petit, mais est-ce nécessaire pour développer une boxe en constante recherche d’identité ?

Par ces deux points de vue, on comprend que la boxe a subi une transition nette dans le courant des années 80 en France. Sa médiatisation, les revenus générés par et pour la boxe notamment. Mais les sportifs qui sont les plus concernés par cette évolution, ont pour le moins subi ces changements et dès la fin des années 90, début des années 2000, une génération glorieuse a fait le choix de la parole pour dénoncer ces pratiques qui ne protégeaient pas assez les boxeurs. Une prise de parole, pour sauver son sport.

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