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Dans la légende du hockey : le « Punch-Up » à Piestany, une bagarre historique

Fidèle à la tradition, le Championnat du monde junior de hockey 2021 débute dans quelques semaines, à Edmonton au Canada, le 25 décembre 2020. Avant de vous proposer une analyse des forces en présence, le CCS embarque avec Marty McFly en ciblant la date du 4 janvier 1987. Nous sommes à Piestany en Tchécoslovaquie pour le dernier match des mondiaux junior entre le Canada et l’Union Soviétique. Une rencontre énigmatique passée à la postérité comme un événement symbolisant la brutalité dans le hockey sur glace. Atteinte à l’honneur de la nation, erreurs de jeunesse, lumières éteintes… Le « Punch-Up » de Piestany est inscrit avec méfiance dans la légende du hockey. Voici son histoire.

CONTEXTE SPORTIF

URSS/Canada : des adultes aux juniors

Récemment, le CCS vous a proposé un dossier sur la « Série du Siècle » de 1972 entre l’URSS et le Canada. Grâce à un dénouement légendaire, les Canadiens se sont imposés et les Soviétiques ont gagné le respect de la planète hockey. À cette occasion, nous avons abordé la rivalité sportive et idéologique entre ces deux nations qui se sont partagé les lumières du hockey international pendant plusieurs décennies. Quinze ans après cette série de huit matchs, le Canada et la Russie règnent toujours sur les compétitions de la Fédération Internationale de hockey sur glace (IIHF). Une série qui a brisé les frontières du hockey avec l’organisation de la Coupe Canada et des Super Séries entre 1976 et 1991 permettant aux Soviétiques et aux étoiles de la WHA/NHL.

Les Soviétiques lors de leur victoire en 1986 en terres canadiennes

En parallèle, les jeunes talents du monde entier trouvent un espace d’exposition avec la création des Championnats du monde junior, la catégorie U20, en 1977 dans un format de tournoi à la ronde (jusqu’en 1996). Là aussi la rivalité entre les deux nations fait rage. Jusqu’à la création en 1981 du Programme d’excellence de Hockey Canada, cette compétition est largement dominée par les Soviétiques : 4 médailles d’or consécutives et une médaille de bronze en 1981 en cinq tournois. Lors de l’édition 1982, le Canada envoie sa première équipe junior nationale et remporte sa première médaille d’or. Les deux années suivantes, l’URSS reprend son trône, le Canada s’impose en 1985 avant que les Soviétiques glanent de nouveau l’or en 1986 sur les terres canadiennes.

Théo Fleury, lors de sa saison recrue avec les Flames

Nous sommes à présent le 26 décembre 1986 à la Topvar Arena de Topolcany dans l’actuelle Slovaquie pour l’ouverture du 11ème championnat du monde junior. Dans une victoire anecdotique, bien que disputée, le Canada s’impose 6-4 contre la Suisse. Parmi les juniors canadiens, on retrouve notamment des joueurs comme Theoren Fleury, Mike Kean, Brendan Shanahan ou Pierre Turgeon. Huit jours après, le tournoi touche à sa fin avec en match de clôture un savoureux URSS vs. Canada. La Finlande est en tête du classement avec 11 points après sa victoire sur la Tchécoslovaquie lors de son septième et dernier match. Le pays hôte est à la seconde place avec 10 points, la Suède complète le podium provisoire avec 9 points. Seule nation à pouvoir bouleverser l’ordre établi : le Canada et ses 9 points. L’URSS n’a plus rien à jouer et les Canadiens doivent s’imposer par cinq buts d’écart pour espérer ravir l’or.

LE PUNCH-UP À PIESTANY

Quand la violence s’empare de la jeunesse

Les organisateurs ont prévu que ce match entre les Soviétiques et les Canadiens soit le dernier de la compétition, pensant, à juste titre, que l’une des deux équipes jouerait pour l’or. L’IIHF désigne l’arbitre norvégien, Hans Rønning pour la rencontre. Outre son inexpérience à haut niveau, le Canada est inquiet de sa nomination en raison de son passif lors de cette même compétition. Quelques jours plutôt, lors de l’échauffement d’avant match entre les États-Unis et le Canada, une bagarre a éclaté entre les joueurs. Rønning était l’arbitre en charge et, malgré son absence au moment de l’événement, il a décidé d’expulser aléatoirement un joueur de chaque équipe. Résultat, le capitaine canadien, Steve Chiasson est exclu de la rencontre. Les officiels canadiens affichent déjà des inquiétudes sur le déroulement du match contre les Soviétiques.

Dès le début de la rencontre, la tension est palpable. Lors de la première mise en jeu, le Soviétique Sergei Shesterikov met un coup de coude à Dave McLwain qui répond des deux mains. Aucune pénalité n’est distribuée. À 4:34, Theoren Fleury ouvre la marque et s’en va défier le banc soviétique en mimant une mitrailleuse faisant feu. Quelques secondes plus tard, l’URSS égalise avant que David Latta et de nouveau Fleury donnent deux buts d’avance aux Canadiens. À la fin du premier tiers, le Canada mène 3-1. Interrogé à la fin de la période, le double buteur Fleury s’exprime en ces termes :

« Les garçons sont prêts pour la médaille d’or. Tout le monde est si tendu. Les esprits volent. C’est vraiment difficile là-bas … Je ne peux pas le croire. C’est tellement tendu. C’est tellement tendu. »

Le futur joueur des Flames ne pense pas si bien dire. Après 5 minutes d’accalmie, la tension reprend sa place entre les deux équipes lorsqu’une bagarre mineure éclate entre deux joueurs qui sont envoyés sur le banc des pénalités. Les deux équipes marquent un but chacune, portant la marque à 4-2 en faveur du Canada. À 6:07, sur une mise en jeu anodine, Sergei Shesterikov s’en prend à Everett Sanipass et une bagarre éclate entre les deux. Un autre combat éclate entre Pavel Kostichkin et Theoren Fleury. La machine brutale et infernale est enclenchée.

Tous les joueurs sur la glace entrent en combat. Les officiels peinent à contrôler les différentes bagarres et certains joueurs se retrouvent à terre sans que les coups ne cessent. La situation explose lorsque le Soviétique Evgeny Davydov quitte son banc pour entrer sur la glace ! Dans ce hockey d’une autre époque, la règle officieuse est simple : quand un joueur hors du jeu débarque pour participer à une bagarre, tout le monde doit suivre. Une triste coutume bien connue dans les ligues canadiennes, mais ignorée en URSS. Communément appelé « dégagement du banc », l’action de Davydov plonge la rencontre dans le chaos. Les arbitres sont débordés, les joueurs se livrent à un déchaînement de violence sans précédent dans l’histoire du hockey. Dans une situation totalement hors de contrôle, Hans Rønning quitte la glace et tente de mettre fin aux combats en éteignant les lumières de la patinoire. Le public chante en cœur « My chceme hokej, my chceme hokej », qui se traduit par « On veut du hockey, on veut du hockey ». Il faut savoir que la bagarre est quelque chose de totalement inconnue pour les Soviétiques, contrairement aux Canadiens. C’est Yvon Corriveau témoigne :

« Je me souviens d’être là-bas et je me suis retourné et tout ce que je pouvais voir, c’était ces gros maillots rouges qui venaient vers moi. À l’époque, les Soviétiques ne savaient pas comment se battre. Ils avaient encore leurs bâtons entre les mains. Nous n’avions rien – pas de bâtons, pas de gants.»

Alors que les combats se terminent enfin après l’extinction temporaire des lumières, l’IIHF annonce que le match est déclaré nul et non-avenu. La Fédération organise une réunion d’urgence pour statuer sur le sort du tournoi. Il est décidé que le Canada et l’URSS sont disqualifiés de la compétition, effacés des livres du championnat du monde junior de hockey 1987. La Finlande remporte l’or, la Tchécoslovaquie glane l’argent et la Suède s’empare du bronze. Escortées par des membres de l’armée, les joueurs sont invités à retourner expressément dans leurs pays.

Encore aujourd’hui, les raisons et les coupables de cette bagarre tristement légendaire restent débattus. Les Soviétiques ont-ils voulu saboter les chances de médaille d’or des Canadiens ? L’Équipe Canada junior de 1987 était-elle l’une des plus rudes de l’Histoire ? Les officiels internationaux ont-ils trop laissé le jeu se dégrader en début de match ? Il y a probablement une part de vérité dans chacun de ces questionnements. Le père de la « Big Red Machine » (surnom de l’équipe soviétique), Anatoli Tarassov est bien venu dans le vestiaire soviétique pour motiver ses troupes. Alexander Galchenyuk, père d’Alex, déclare : « Quand nous sommes sortis, c’était comme si nous étions prêts à faire la guerre.». Côté canadien, tous les joueurs sont nés dans les années 60’ avec la « Série du Siècle » comme culture commune. Craig Button déclare à ce sujet :

« C’était tout ce dont ils avaient entendu parler à l’époque. Et quand ils se sont rendus aux championnats du monde juniors pour jouer les Soviétiques, ils étaient conscients de la rivalité et de la tradition… C’était presque comme une tempête parfaite. »

Les raisons sont aussi obscures que l’événement en lui-même. Pour approfondir l’histoire de cet événement, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture de l’ouvrage de Joyce Gare intitulé When the Lights went Out publié en 2006 pour les 30 ans du Punch-up à Piestany.

POSTÉRITÉ

Une nouvelle histoire d’amour entre le Canada et le hockey junior

Si aussitôt l’événement les joueurs canadiens sont accablés, persuadés d’avoir fait honte à la nation, le sentiment affiché par leur pays est diamétralement opposé. Invoquant la défense de la patrie en pleine Guerre Froide, l’opinion publique canadienne soutient largement ses juniors. Selon des sondages datés de 1987, récupérés et compilés dans l’ouvrage de Joyce Gare, entre 87% et 92% des Canadiens soutiennent les actions de Piestany. Brendan Shanahan, est accueilli en héros à son arrivée à l’aéroport de Toronto.

Brendan Shanahan à son arrivée à Toronto

En URSS, l’événement est beaucoup plus mal perçu. Les autorités souhaitent faire la lumière sur Piestany en punissant les coupables. L’entraîneur de la sélection junior, Vladimir Vasiliev a été licencié à la suite de l’événement. Allant à l’encontre de l’image très disciplinée de l’équipe nationale de l’URSS, cette bagarre marque toute une génération de joueurs et d’entraîneurs soviétiques.

La postérité est tout autre au Canada. Dès lors, le hockey junior devient une réelle attraction. Les entraîneurs ont été suspendus par l’IIHF pendant trois ans, les joueurs suspendus 18 mois, avant que l’interdiction soit annulée en appel après six mois. Le  Canada a pu ainsi envoyer une équipe expérimentée pour les Championnats du monde juniors de 1988 à Moscou. Les Canadiens repartent avec l’or. Alors qu’un seul journaliste canadien avait fait le voyage en Tchécoslovaquie pour couvrir le tournoi de 1987, les principaux médias canadiens ont tous envoyé des journalistes à Moscou pour celui 1988. Le prestige du tournoi au Canada a continué de croître. Après la chute de l’URSS, le Canada a largement dominé le hockey junior avec 14 médailles d’or de 1990 à aujourd’hui. Les cinq victoires consécutives entre 1993 et 1997 ont porté le hockey junior dans le cœur des Canadiens.

Plus récemment, en 2009, la finale Canada/Suède a attiré 4,7 millions de téléspectateurs. En 2015, 7,1 millions de Canadiens se sont connectés à TSN pour voir leur équipe devancer la Russie 5-4 pour la médaille d’or. En 2017, 11,1 millions de téléspectateurs ont vu au moins une partie de la finale canado-américaine remportée par les Américains lors d’une séance de fusillade.

Sur les 20 joueurs canadiens présents à Piestany, 19 ont eu une carrière en NHL. Brendan Shanahan, intronisé au Temple de la Renommée en 2013, fait partie des quatre seuls joueurs de NHL a cumulé plus de 1000 points et 2000 minutes de pénalité en carrière. Theroen Fleury a lui aussi atteint le plateau des 1000 points en carrière. Tout comme un certains Pierre Turgeon qui garde lui, un souvenir et un héritage particulièrement amère de cet évènement.  En 19 saisons avec six équipes, il a totalisé 515 buts et 812 passes pour 1327 points. Il a également été capitaine des Canadiens de Montréal. Pourtant, il est l’un des seuls à ne pas avoir participé au combat de Piestany. Son coéquipier, Everett Sanipass déclare : « y avait ce chien, Turgeon, juste assis là, la tête baissée. Il ne voulait pas sortir son cul du banc ». Une réputation qui ne cesse de revenir vers lui. Éligible au Temple de la Renommée depuis 2010, Turgeon n’y est toujours pas entré.

L’année dernière, le Canada a remporté son 18ème titre aux championnats du monde junior avec un Alexis Lafrenière élu meilleur joueur du tournoi. Grand favoris pour le titre 2021, les Canadiens vont probablement afficher un effectif exceptionnel et continuer de faire de ce tournoi, un événement indissociable de la période des fêtes au Canada.

Une bagarre tristement légendaire où des gamins formatés par un contexte géopolitique international complexe et sulfureux se sont livrés à un véritable déchaînement de haine. Un événement marquant dans l’histoire du hockey qui aura le mérite de faire réagir les institutions canadiennes sur la législation des combats et surtout créer une véritable engouement culturel et patriotique autour du hockey junior. Ce sommet musclé de la « Guerre Froide du Hockey » est la part sombre de la sublime rivalité entre le Canada et l’URSS. Quelques mois plus tard, la Coupe Canada 1987 donnera à cette rivalité un tournant sportif tout à fait légendaire… Mais ça, c’est une autre histoire !

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