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Peter Sagan : fin de règne ou rebond du champion ?

Peter Sagan est l’un des coureurs les plus titrés du peloton actuel. C’est un coureur majeur que l’on a pris l’habitude de voir les bras levés, comme si c’était finalement une sorte de norme. Pourtant cette saison, sans être absent, le Slovaque a semblé nettement en retrait. Forme de lassitude ? Fin de carrière en approche ? Ou simple accident de parcours pour mieux rebondir ensuite ? Attardons-nous un peu sur la vie et l’œuvre de l’ours slovaque, seul coureur à pouvoir en fin de séance ranger sa monture sur la galerie de toit de la voiture, sans descendre de vélo.

Peter Sagan sur le Milan-Turin 2020 qu’il terminera 4ème (Photo by Tim de Waele/Getty Images)

Sagan, un palmarès cinq étoiles

Né en 1990 à Zilina, Peter Sagan fêtera ses 31 ans le 26 janvier prochain. Un coureur ayant donc déjà roulé sa bosse dans les pelotons professionnels dans lesquels il est présent depuis 2010. Sans vraiment se cantonner à un rôle de figurant. C’est le moins que l’on puisse dire. Quand on prévoit de s’attaquer au palmarès du Slovaque, autant vous dire qu’il faut avoir du temps devant soi. Voire prévoir un petit en-cas pour la route, parce qu’on va y passer un bon moment. Ça ne vous fait pas peur ?! Alors, en route.

Prenons les choses dans l’ordre et procédons par catégorie pour classer ses principaux accomplissements en carrière. Peter Sagan, coureur puissant, rapide et loin d’être maladroit quand ça monte, a les qualités pour briller sur bon nombre de courses. Commençons par les classiques. Sur les Flandriennes, vu son gabarit, il a d’abord trouvé un terrain propice à l’expression de tout son talent. Quand on jette un coup d’œil dans le rétro, on peut ainsi apercevoir un Gand-Wevelgem dès 2013. Puis un Grand Prix E3 en 2014 avant d’ajouter plus tard deux autres Gand Wevelgem en 2016 et en 2018. Mais ce sont surtout ses deux monuments qui attirent l’œil. Forcément. Des monuments bâtis sur le pavé, dur et terreux, caractéristique de ces monstres venus du nord. Dans cet environnement rude et hostile, volant entre les larmes et désillusions de toutes les ambitions brisées sur ce pavé irrégulier, il conquière un Tour des Flandres en 2016. Puis dans l’enfer du nord, un Paris-Roubaix en 2018. Ce dernier avec le maillot de champion du monde sur le dos qui plus est. Pas trop mal.

Tiens justement, voilà un autre type de course sur lesquelles Sagan a écrit sa légende : les championnats. Commençons par les titres nationaux. Nul n’est prophète en son pays dit-on ? Baliverne, le coureur détient ainsi la bagatelle de six titres de champion de Slovaquie sur route. Auxquels s’ajoute un titre sur contre-la-montre en 2015. « Oui bon, en Slovaquie, pas une nation dominante du cyclisme mondial ! » répondront certains. Pas assez d’adversité ? Admettons, et élargissons un peu le spectre. À l’échelle du continent, il devient champion d’Europe sur route en 2016. Toujours pas convaincus ? Vous êtes difficiles mais soit, passons à l’échelle planétaire – on ne pourra pas aller plus haut, toutes nos excuses. Au niveau ultime donc, Peter Sagan devient d’abord champion du monde en 2015 à Richmond (USA), et ne lâchera plus son maillot arc-en-ciel avant 2018 après des titres successifs au Qatar (Doha 2016) et en Norvège (Bregen 2017). Triple champion du monde donc. Trois titres qui le font entrer de plain pied dans l’histoire éternelle de son sport. Il rejoint Alfredo Binda, Rik Van Steenbergen, un certain Eddy Merckx et Oscar Freire, les seuls autres coureurs à avoir réalisé cet exploit.

« Si je perds le maillot jaune, j’ai le maillot vert, et si je perds le maillot vert, j’ai le maillot arc-en-ciel »

Peter Sagan s’amuse de sa situation après sa victoire d’étape à Cherbourg sur le Tour 2016. Il est alors porteur du maillot jaune, en tête du classement par point du maillot vert, et toujours champion du monde. Un maillot peut en cacher un autre.

Pour parachever le tableau, il convient de jeter un œil sur les courses à étapes. Et notamment sur les grands tours. Vainqueur à quatre reprises sur la Vuelta, une fois sur le Giro, il a surtout levé les bras à douze reprises sur la Grande Boucle. Marquant cette course de son empreinte en ramenant également 7 fois le maillot vert à Paris. Un de plus qu’un Erik Zabel par exemple. S’il partageait son statut de triple champion du monde avec d’autres, celui de septuple maillot vert sur le Tour de France est sa propriété exclusive. Gravé dans le marbre de l’Histoire. Légende.

28 Juillet 2019 : Peter Sagan en compagnie de Egan Bernal et Julian Alaphilippe, ramenant pour la 7ème fois le maillot vert à Paris (Photo by Peter De Voecht-Pool/Getty Images)

Pour finir ce petit tour d’horizon, encore quelques chiffres. Si le cyclisme n’est pas à proprement parler un sport de statistiques, elles se révèlent pourtant intéressantes quand on entend souligner le caractère exceptionnel de la carrière de Sagan. Au cours de sa carrière, le coureur s’est ainsi présenté à 815 reprises sur une ligne de départ. 432 fois, il a fini dans le top 10. Soit plus d’une fois sur deux (53%). Mieux, depuis qu’il est passé pro en 2010, une course sur trois, Peter Sagan fait dans les trois premiers… 276 top 3. Un pourcentage de podiums en carrière de 33,86%. C’est monumental. Dingue. Et ça donne le vertige…

Sur la plus haute marche du podium, son ratio est également impressionnant. Il a gagné 114 fois. Un pourcentage de victoires en pro de quasi 14%. Là-encore époustouflant. Une ligne statistique toutefois que, pour la première fois depuis 10 ans, sa saison 2020 aura servi à faire baisser.

Une saison 2020 mitigée

On pourrait presque parler de saison ratée tant Sagan nous a habitué au meilleur. Ce serait probablement un peu exagéré. Cependant tout est relatif, et si on compare Sagan à Sagan, 2020 reste une saison où il n’a levé les bras qu’une seule fois, sur le Giro. Pas satisfaisant. Décryptons cette année 2020.

Comme tous les coureurs du peloton, et plus largement tous les terriens, il a d’abord vu son année contrariée par un petit virus venu de Chine après un petit séjour à bord d’un animal inconnu du nom de pangolin. Il avait commencé au Tour de San Juan et enchaîné sur Paris-Nice. La pandémie a dit stop. Au moment, de repartir, il faut composer avec un nouveau calendrier qui fait se télescoper les dates. Et il faut donc faire des choix. Pour Sagan ce sera Strade Bianche, Milan-Turin, Milan-San-Remo, Dauphiné, Tour, Mondiaux et enfin le Giro pour la première fois. Pas de Flandrienne.

Sur les Strade Bianche, dépassé, il abandonne. 4 jours plus tard, sur Milan-Turin, il est dans le sprint final mais se fait déborder par le futur vainqueur, Arnaud Démare, et finit 4ème. À Milan-San-Remo, Alaphilippe s’envole, seul Van Aert résiste avant de le reprendre et de s’imposer. Derrière, le peloton sprinte pour la 3ème place et Sagan est battu par Michael Matthews. 4Ème à nouveau.

Après avoir travaillé comme équipier sur le Dauphiné, il arrive sur le Tour avec ses objectifs habituels : des étapes et le maillot vert. Il n’aura ni l’un ni l’autre. Tombant tantôt sur Bennett, tantôt sur Caleb Ewan. Et quand ce ne sont pas eux, Van Aert se met en travers de son chemin. Des places de 3ème, 4ème, 5ème. Mais pas de victoire. Il plafonne. Avec son mental de champion, il se bat pourtant. Anime la course et continue à tout faire pour revêtir le maillot vert. SON maillot vert. Son équipe, la Bora, tente des bordures. Lance des grandes manœuvres à plus de cent kilomètres de l’arrivée à la faveur d’une bosse ou d’un talus. Malheureusement, son déclassement à Poitiers pour sprint houleux et la perte de 30 points (il avait fini 2ème), ajoutée à une pénalité de 15 points supplémentaires, auront raison de son rêve en vert. Au final, un Tour décevant donc.

11ème étape du Tour de France 2020 remportée par Caleb Ewan. Sagan se classe deuxième sur la ligne mais sera déclassé à la 85ème place pour s’être ouvert la voie à l’épaule dans son duel avec Wout Van Aert (Photo by THIBAULT CAMUS/POOL/AFP via Getty Images)

Sur le Giro, enfin, il fait d’abord 2ème derrière Ulissi avant de subir la loi d’un Arnaud Démare resplendissant. Quadruple vainqueur d’étape et maillot cyclamen du Tour d’Italie. Modèle d’abnégation et de persévérance, Sagan ira toutefois chercher son unique victoire de la saison sur la dixième étape vers Tortoreto. Et avec la manière. Attaquant des premiers kilomètres, il se retrouve à l’avant avec six compagnons d’échappée. Sur un parcours exigeant, bosselé, comme il les affectionne, il libère toute sa puissance et la rage des frustrations accumulées pour aller s’imposer en solitaire. Une victoire. Et avec la manière. Comme pour corriger cette anomalie et ne pas finir fanny. Du Sagan dans le texte ! Et un message pour la saison 2021 ? « Ne m’enterrez pas tout de suite ! » semble rugir cette victoire en terres italiennes. Une victoire en forme de come-back qui offre une belle chambre d’écho aux propos tenus par le passé par le grand Eddy Merckx, ancien coureur et cannibale professionnel, au sujet du champion slovaque. Une bonne piqure de rappel.

« Sagan me fait penser à De Vlaeminck. Il est aussi complet et, comme Roger, c’est un gagneur, un battant […] J’aime son style, c’est un battant, un guerrier » 

Eddy Merckx s’exprimant au sujet de Peter Sagan pendant ses grandes années

Un guerrier qui n’avait pas gagné depuis 461 jours. Disette inhabituelle. Mais qui n’était pas mort et qui peut partir en vacances le cœur léger. Il ajoute en passant une victoire sur le Tour d’Italie, pour intégrer le cercle fermé des coureurs vainqueurs d’étapes sur les trois grands tours. Les grands champions ne meurent jamais…

Et maintenant ? Déclin ou rebond ?

Mais alors, peut-on se demander : saison ratée ou non ? Et la suite, a-t-on assisté aux prémisses de la fin d’un règne ? Ou était-ce là un accident dû aux aléas d’une saison particulière ?

Au vu de ses résultats et du passage des années, il peut paraître légitime de soulever ces questions. Mais cette saison marque-t-elle vraiment le virage qui va précipiter notre ami slovaque vers la retraite ? Avec un tel oiseau, on ne saurait se montrer trop définitif. On se méfiera des capacités de résilience comme des vertus mentales, en plus de celles physiques, de ce champion hors norme. Qui, rappelons-le, n’a finalement « que » 30 ans. Encore les meilleures années pour un coureur.

« J’ai fait beaucoup de top 5 et j’ai été deuxième plusieurs fois […] Parfois j’avais besoin d’un peu de chance »

Peter Sagan au sujet de sa saison 2020 – Tuttobiciweb

Si l’année 2020 n’est pas la meilleure de son immense carrière, et qu’elle laisse forcément un petit goût amer, le principal intéressé tient aussi à modérer un peu le constat. Dans une interview à tuttobiciweb, il nous dit : « La saison était ce qu’elle était, elle s’est passée comme elle devait se passer. Je suis content. J’ai fait beaucoup de top 5 et j’ai été deuxième plusieurs fois, c’était très serré. Parfois, j’avais besoin d’un peu de chance pour l’emporter donc je ne peux pas me plaindre ». Le Slovaque n’a en effet jamais paru largué. Toujours dans le coup, à la bagarre. 4ème à Turin ou San Remo. 4ème, 3ème, 2ème sur des arrivées d’étapes. Et enfin vainqueur, en Italie. Peut-être plus un problème de réussite, ou de réalisme, qu’une vraie fin de règne. Et pas forcément de quoi lui réserver tout de suite une place dans l’ehpad le plus proche.

Surtout, mental de champion oblige, il ne laisse pas le doute ou l’indécision s’insinuer dans sa vie de coureur. « Je serai là jusqu’à ce que les gens m’embêtent trop concernant mon avenir. Toute ma vie est construite autour du cyclisme, je n’ai pas de plans pour arrêter maintenant. Je n’ai vraiment pas pensé à des questions comme cela maintenant car penser à un avenir différent peut être très dangereux ». Pour ceux qui étaient tentés de lui imaginer un avenir dans une rocking-chair à consulter les nouvelles du jour, désolé, mais Sagan n’a pas l’intention de bouger. Il est là, et il y reste. Son état d’esprit et les dispositions mentales qu’il a démontrées, malgré ce qu’on peut appeler une mauvaise passe, nous invitent donc à un certain optimisme. On ne ressent pas de lassitude particulière. Pas d’érosion mentale. Il semble là, bien mobilisé. Frustré, bien-sûr, car c’est un vainqueur. Un gagnant dans l’âme. On évoquait ses statistiques plus haut, quand il vient sur une course ce n’est pas pour profiter du paysage. Mais démobilisé, non. Plus un bol de frustration dans lequel tremper les tortillas de son ambition pendant les longs apéros hivernaux. Puiser dans cette saison l’énergie et la motivation nécessaires pour revenir sur le haut de la boîte, ce dès l’an prochain. Et dans ce cas, bon courage à ses adversaires.

Peter Sagan lors de sa victoire sur la dixième étape du Giro, à Tortoreto. Sa seule de la saison 2020 (Photo by LUCA BETTINI/AFP via Getty Images)

Finalement, en gagnant enfin en fin de saison, sur le Giro, Sagan a aussi permis de laisser rentrer une certaine lumière d’optimisme. Et de se projeter avec envie vers la suite : « J’avais hâte de gagner à nouveau. Gagner c’est comme une libération, c’était un sentiment merveilleux, le travail a fini par payer et j’en suis très content » déclare-t-il, soulagé. Finalement si sa saison l’a pesé, il ne s’est pas laissé abattre et n’a pas laissé la lassitude s’installer. Grand bien lui en a pris. Il a gagné. Et il n’en fallait pas plus pour réveiller son appétit qu’on connaît énorme : « Si je suis sur le vélo, c’est parce qu’il y a encore beaucoup de courses à gagner ; je me sens capable de me battre avec les meilleurs coureurs du monde ! » confesse-t-il, déjà tourné vers 2021.

« Toute ma vie est construite autour du cyclisme, je n’ai pas de plans pour arrêter maintenant […] Gagner c’est comme une libération, c’était un sentiment merveilleux, le travail a fini par payer […] je me sens capable de me battre avec les meilleurs du monde »

Peter Sagan, vainqueur après 461 jours sans gagner – Tuttobiciweb

Alors évidemment, 2020 ne restera pas dans les annales quand on se retournera sur la carrière de Sagan. Et forcément le peloton intègre aussi, d’année en année, de nouvelles forces vives. Tous ces jeunes loups aux dents aiguisées en tête desquels les Van Aert, Alaphilippe ou Van der Poel. La concurrence est rude. Mais le Slovaque n’est pas encore prêt à déposer les armes. Cela promet un spectacle dont on salive par avance. Sur quelles courses l’an prochain ? Sagan a bien aimé le Giro, dans son pays d’adoption : « C’est une très belle course et dans une saison normale elle aurait été encore plus belle. L’émotion était grande quand on est passé là où je vivais, en Vénétie. J’espère bien y retourner mais avec l’équipe, nous n’avons pas encore décidé du programme pour 2021 ». Rien n’est scellé donc. En 2020 il avait sacrifié ses chères Flandriennes, dans son jardin, pour honorer les engagements pris sur le Giro. En 2021 on espère un calendrier « normal ». Cela lui offrirait le droit de ne pas avoir à choisir. Et de revenir en Flandres après un an d’absence. Pour mieux ferrailler avec cette jeune garde talentueuse et ambitieuse. Honnêtement, on a envie de voir ça.

Sagan, coureur majeur, au palmarès long comme un gogo gadgeto bras, a donc un bilan mitigé voire décevant sur cette saison 2020. En-dessous de ses standards habituels. Pas largué pour autant, il n’a pas traversé la saison dans le même anonymat qu’un Chris Froome par exemple. Presque jamais gagnant, mais toujours dans le coup. Plus jeune que l’Anglais, avec seulement 31 ans au compteur en 2021, il semble beaucoup trop tôt pour l’envoyer à la retraite. Et même si la jeunesse a temporairement pris le pouvoir, le vétéran slovaque n’a pas encore jeté l’éponge. Il reviendra l’an prochain, avec une préparation complète et aura l’occasion de rappeler à tout ce petit monde qui est Peter Sagan. Ce coureur aux 33% de podiums en carrière. Recordman du temps passé en tête du classement UCI avec 69 semaines. À l’heure où un Roger Federer défie le temps sur les courts du monde entier. Où un Dan Martin (34 ans) fait 4ème sur la Vuelta. On a envie de voir comment Sagan va réagir. Plus qu’à attendre. Tic, tac !

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