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Pourquoi le Royaume-Uni n’a pas d’équipe nationale au football?

George Orwell définissait le sport comme « la guerre, mais sans les tirs. » Si cet citation peut être interprétée de diverses manières, on peut le lire comme étant la compétition, le conflit créé par le sport dans l’identité nationale. Le sport est, dans les îles britanniques une partie intégrante de la culture. Au moment de l’empire, c’était d’ailleurs une des composantes de la culture imposées aux pays conquis. C’est pourquoi le cricket, le rugby, le golf et le foot sont très populaires dans certaines régions du globe. Le football est d’ailleurs le sport numéro 1, lui qui a été inventé en Grande-Bretagne. Et malgré cela, le Royaume-Uni n’a pas d’équipe nationale, puisque l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande du Nord et le Pays de Galles possèdent leur propres sélections.

Le football est un élément de la construction d’une identité nationale. Ce sport consolide les identités nationales, en reflétant l’image d’un pays via sa sélection. La Football Association est créée en Angleterre en 1863, mais très vite, le football s’exporte. En Amérique du Sud, il devient très populaire en raison du commerce notamment. Mais il reste surtout important dans les îles britanniques, en raison de sa construction institutionnelle : chaque nation possède sa propre fédération. Ce point est très intéressant, car il pose la question de la construction de l’identité britannique: comment l’identité britannique co-existe avec les différentes identités nationales ?

La construction historique du football en Grande-Bretagne

Comme nous l’avons déjà dit, le football est inventé en Grande-Bretagne. Les clubs Anglais et Ecossais dominent le sport, et c’est donc tout naturellement que le premier match international est organisé entre les deux nations. La question se pose alors : pourquoi ne pas s’unifier et créer une équipe britannique ? Premièrement parce que la notion de compétitivité internationale n’existe pas. Lors de ce premier match, en 1872, le football ne s’est pas encore beaucoup exporté. Deuxièmement, la notion de spectacle est prédominante. Réunir les meilleurs joueurs Anglais et Ecossais permet de satisfaire les fans, qu’importe leurs nationalités. Ceci dit, le football reste une exception : que ce soit en Athlétisme, en Rugby, en Basket, aucun sport ne possède 5 fédérations différentes (Angleterre, Ecosse, Irlande, Irlande du Nord, Pays de Galles).

Affiche du premier match international de l’histoire. (Crédits : Wikipédia)

En revanche, lorsque le football a commencé à s’internationaliser, un autre événement est venu entériner les différentes fédérations et donc, sélections nationales. En 1886, un match de FA cup oppose Queens Park, équipe écossais, à Preston North End, équipe Anglaise. La compétition est organisée par la Football Association, l’institution Anglaise, mais autorise des équipes hors Angleterre a participer au tournoi. Le buteur de Preston North End est un joueur Ecossais et commet une faute importante. Cet incident provoque la colère des joueurs et des fans écossais, qui provoquent une altercation suivie d’une invasion du terrain. Cet événement tend les relations entre les fédérations anglaises et écossaises, qui n’étaient déjà pas au beau fixe. La FA écossais décide alors d’interdire à ses clubs de participer à des compétitions organisées par d’autres fédération.

Des relents de l’identité britannique disparus

Pas d’équipe britannique certes, mais un tournoi britannique. Créé en 1885, le « British Home Championship » réunissait les 4 équipes britanniques pour un tournoi annuel. Son nom, contenant le mot « Home », se réfère aux îles britanniques comme maison mère du football. Tout ceci dans le but de célébrer l’unité britannique tout en exacerbant les identités nationales. Tout au long de son histoire, ce tournoi sera le reflet des différentes identités, mais aussi des relations entre les différentes nations. Dennis Law, écossais ballon d’or 1964, est porté aux nues lorsqu’il porte sa sélection à la victoire. En revanche, lorsqu’il est défait, les écossais lui reprochent son « englishness », lui qui habite en Angleterre et joue pour un club anglais.

Dennis Law, symbole du contraste entre sentiment britannique et sentiment anti anglais. (Crédits : DennisLawLegacyTrust)

Le tournoi est joué jusqu’en 1984, et s’arrête pour diverses raisons. L’émergence de l’Euro et de la Coupe du Monde, compétitions au niveau bien plus élevé, remplit un calendrier déjà bien chargé par les clubs. Alors que le Home Championship était joué tous les ans, les fédérations commençaient à se plaindre de cette compétition très chronophage. De plus, l’Angleterre et l’Ecosse surdominaient la compétition, devenant de véritables cadors (58 victoires uniques à eux deux, 10 pour l’Irlande et le Pays de Galles). Le sentiment d’identité britannique est aussi légèrement en retrait, en raison notamment des dévolutions Ecossaises et Irlandaises (dévolution dans ce contexte = accord pour certains pays d’avoir leurs propres parlements).

Beaucoup d’éléments contraires

La construction historique du football outre-manche a mené différentes fédérations à se construire, différents championnats à émerger et différentes sélections nationales à exister. Mais aujourd’hui, pourquoi ne pas évoquer l’idée d’une seule et même sélection? Plusieurs éléments, mais déjà, la puissance politique des différents fédérations. Avec des décennies d’existence, les fédérations se sont construites, et ont construit des histoires, des relations avec leurs fans. Mais aussi avec des hommes en place, avec un standing et une place dans la hiérarchie sociale enviée, qu’ils ne veulent pas lâcher. Une fédération britannique amènerait une centralisation et une perte de statut, ce qui a poussé notamment l’Ecosse et l’Irlande du Nord a refusé d’envoyer des joueurs pour l’Equipe Britannique aux Jeux Olympiques de Londres. Les fédérations ont en effet déclaré avoir peur que la FIFA ou l’UEFA décident de pousser vers une fédération unique. Seuls l’Angleterre et le Pays de Galles ont autorisé leurs joueurs à créer une équipe commune.

Une équipe vraiment … étrange… Craig Bellamy, capitaine lors de ce match, refusera de chanter « God Save The Queen. » (Crédits : ESPN)

La FIFA ou l’UEFA seraient d’ailleurs une autre étape à franchir dans le sens d’une fédération unique. En effet, un certain nombres de formalités administratives devaient être menées avant de procéder à un vote qui ne saurait pas forcément favorable. De plus, il y a aussi la question des résultats : le Pays de Galles vit la meilleure période de son histoire. L’Angleterre reprend du poil de la bête, l’Irlande a participé à des coupes du monde, etc. De plus, certains universitaires soulèvent l’importance de la sélection nationale, étant l’une des rares incarnations par 11 joueurs des couleurs et de la culture d’une nation. Enfin, il ne faut pas négliger l’échec des JO 2012 à Londres. Considérée comme l’une des favorites, la Team GB déçoit. Sur le plan du jeu, ou elle est loin d’être enthousiasmante, sur le plan des résultats (éliminée en quarts contre la Corée du Sud), mais surtout sur le plan du cœur. Les britanniques ne peuvent se réunir derrière une équipe désunie, avec notamment des Gallois refusant de chanter l’hymne.

Finalement, la construction historique du football en Grande Bretagne des années 1860 à aujourd’hui a montré plusieurs choses : déjà, le sentiment en baisse de l’identité britannique au profit des identités nationales. Une tendance qui n’est pas propre au sport, mais qui est démontrée par ce prisme. Deuxième chose, une équipe britannique n’est pas au goût du jour, pour tout un tas de raisons. Mais ce qui est le plus important, c’est surtout que le football est le miroir de la société. La rivalité anglo-écossaise par exemple, mais aussi la proximité Anglo-Galloise, et les liens socio-footballistiques entre une culture marquée par le football et un peuple qui se reconnaît au travers de sa sélection.

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