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Une Öberg peut en cacher une autre

Le biathlon souvent est affaire de famille. On connaît bien chez nous les frères Fourcade. Nos rivaux norvégiens ont les frères Boe. Mais ce n’est pas un monopole masculin. Côté français encore on voit par exemple chaque semaine les sœurs Chevalier, Anaïs et sa cadette Chloé, à l’ouvrage entre piste et pas de tir. En remontant le curseur à nouveau au nord, on trouve une autre success story familiale, un autre binôme faisant ADN commun : les sœurs Öberg. La grande, Hanna, a été rejointe l’an dernier par la petite, Elvira, sa jeune sœur de 21 ans. Les deux performant à un très haut niveau. Et si Hanna est encore, au moment où on écrit ces lignes, reconnue comme la meilleure biathlète des deux, la seconde connaît un développement et une maturation express qui font saliver toute la Suède et qui pourraient vite l’amener à bousculer la hiérarchie, dans la famille comme dans le pays.

Elvira et Hanna Öberg biathlètes de l’équipe nationale de Suède posant lors des Mondiaux IBU de Biathlon 21 février 2020, Antholz-Anterselva. (Photo: Joel Marklund / BILDBYRAN)

Hanna, pour ouvrir la voie

Les deux sœurs Öberg sont toutes les deux nées à Kiruna, tout au nord de la Suède. Et c’est ensuite à Piteå que s’écrit leur histoire. Ne pouvant s’adonner facilement aux joies du beach volley, géographie oblige, elles prendront donc la direction des spatules et des pistes enneigées. Des spatules fines et sans carres, qu’elles apprirent rapidement à propulser à la force de leurs jambes et du pousser de bâtons. On ne sait pas si c’est pour éviter les mauvaises rencontres dans le deep wild suédois qu’elles ont décidé de s’équiper également de carabines, mais une chose est certaine, c’était une excellente idée. Ainsi sont-elles devenues biathlètes. Se sont progressivement affirmées parmi les plus talentueuses de leur génération. Comblant de plaisir la Suède et les Suédois.

Les deux athlètes vikings ont d’abord fait leurs classes dans le club de Piteå, le Piteå Skidskytteklubb. Alors qu’elle n’a encore que 10 ans, c’est d’ailleurs en accompagnant son papa qui aidait à la création du club et au développement du biathlon que la petite Hanna découvre la discipline. Elle s’en éprend assez vite et poursuit l’idylle avec son sport jusqu’à la carrière prolifique que l’on connaît aujourd’hui, au plus haut niveau international. Et en bonne grande sœur, cette voie, Hanna ne l’a pas ouverte pour elle-seule. Dans son sillage, elle emmène sa jeune sœur, Elvira, de 4 ans sa cadette, qui semble désormais marcher sur les mêmes sentiers pavés de gloire.

C’est d’ailleurs intéressant de noter à quel point les deux sœurs biathlon de Piteå connaissent une trajectoire similaire dans leur progression vers les sommets. En 2016, aux championnats du monde junior, Hanna ramène ainsi deux breloques dorées en sprint et en poursuite avant de décrocher l’argent avec ses copines du relais. 2 ans plus tard, aux mondiaux junior d’Otepää en Estonie, c’est la petite sœur qui fait briller le nom Öberg en ramenant quant à elle trois médailles d’or – individuel, sprint et relais. Plus tard, pour leur première course en Coupe du Monde, pour l’une comme pour l’autre, cela se passe à la maison. À Östersund, Hanna se classe 7ème en individuel en 2016, et Elvira 12ème du sprint 3 ans plus tard. Comme un copier-coller. Le mimétisme d’une petite sœur qui a suivi le modèle de son aînée.

ÖSTERSUND, Suède, 16 mars 2019: Hanna Oeberg au tir avec le relais femmes 4x6km pour la Suède (Photo by Alexander Hassenstein/Bongarts/Getty Images)

Le rôle de la grande sœur dans l’éclosion de la petite

Dès lors on peut se pencher sur l’influence positive que peut avoir la figure rassurante et familière d’une grande sœur – ou un grand frère – au moment de faire sa mue à la fois vers l’âge adulte et l’élite de son sport. Bien entendu, et c’est probablement récurrent dans ces histoires familiales dans le sport de haut niveau, la présence de son aîné(e) peut être un vrai atout. Une présence rassurante. Un point de repère. Des conseils précieux et bienveillants. Un peu de la chaleur du foyer transposé dans la structure du haut niveau. Cela crée de fait un environnement familier. Là où il faut tout découvrir et tout inventer pour ceux qui n’ont pas cette chance, et doivent se jeter dans le vide et l’inconnu. Cela permet sûrement de gagner du temps. De créer un cadre de confiance. Et, dégageant tout un pan possible de parasitage du mental, de permettre une croissance plus rapide. 

C’est en tout cas ce que semble nous indiquer Elvira Öberg elle-même lorsqu’elle évoque l’influence positive de sa grande sœur Hanna lors de son passage en coupe du monde. « Hanna a vraiment beaucoup compté pour moi pour me hisser au niveau où je me trouve actuellement. Son soutien et ses conseils m’ont vraiment aidé à en arriver là. Nous avons suivi la même évolution, fréquenté la même école de ski et avons rejoint l’équipe nationale tôt. Elle m’a beaucoup aidée et elle m’a beaucoup inspirée », déclare-t-elle pour SVT SPORT, média suédois.

« Hanna m’a beaucoup aidé pour me hisser au niveau où je me trouve […] Je suis sa petite sœur et on nous compare, c’est normal. […] Mais les bénéfices sont largement majoritaires à avoir sa grande sœur en équipe nationale. »

Elvira Öberg – pour SVT Sport

Inévitablement, quand la grande sœur en question s’appelle Hanna Öberg, prendre la suite amène son lot d’attentes et de pression. « C’est clair que vous êtes plus attendue et observée et à ce titre, c’est un peu différent par rapport à une autre athlète », confirme Elvira. Pas de quoi toutefois inhiber la jeune suédoise qui se dit rompue au jeu des comparaisons avec Hanna. « J’y suis habituée et je n’ai aucun problème avec ça. C’est normal, je suis sa petite sœur, on nous compare. Les bénéfices sont de toute façon largement majoritaires dans le fait d’avoir sa grande sœur en équipe nationale » ajoute-t-elle. Puis de préciser : « par exemple, lorsque vous arrivez sur un lieu de compétition que vous ne connaissez pas, savoir à quoi il faut faire attention. Ou lorsque vous vous vous sentez fatiguée, parfois même épuisée, comment gérer la situation. Cela a été extrêmement rassurant de l’avoir avec moi, surtout l’année dernière » (ndlr : sa première année en coupe du monde).

Finalement, plus que la pression, Elvira éprouve surtout du plaisir à pouvoir se confronter à sa grande sœur au plus haut échelon international. « Nous sommes toutes les deux très compétitrices et nous nous sommes toujours affrontées. Maintenant on peut le faire à ce niveau-là, c’est vraiment cool ! » conclut-elle dans toute l’insouciance de sa jeunesse.

Car si elle est la petite sœur de Hanna, Elvira est avant tout une excellente biathlète. Qui brille déjà, sans pourtant avoir libéré encore la pleine mesure de son talent. Forcément, au pays, ça fait rêver. Progressant à vitesse grand V, on croit ainsi en Suède qu’elle s’affranchira très vite de ce prisme « petite sœur de » à travers lequel on observe encore souvent ses accomplissements. On attend son émancipation. Qu’elle prenne son envol. Et on pense – et espère – qu’il pourrait finalement la porter encore plus haut que son aînée…

Elvira, encore plus haut ?

On parlait en introduction des Fourcade où le grand-frère Simon avait défriché le terrain (petit globe de l’individuel en 2012 par exemple) avant d’être rejoint, puis dépassé, par le phénomène Martin Fourcade qui a ensuite mis la discipline a ses pieds. Peut-on envisager un destin comparable chez les Öberg ?

FRANCE, LE GRAND BORNAND – 21 Décembre 2019: Elvira Öberg pendant la poursuite 10km de la Coupe du Monde BMW IBU au Grand Bornand. (Photo by TF-Images/Getty Images)

Un palmarès à la Martin est un objectif presque irréel tant il a conquis la lune, mais ils sont en revanche nombreux en Suède à penser que la plus jeune Öberg serait bien la plus talentueuse des deux. Et que si Hanna est meilleure à l’instant « t », sa petite sœur Elvira est plus prometteuse encore. Ce n’est pas rien quand on connaît les faits d’arme de la première. Double médaillée olympique à Pyeongchang en 2018, argent en relais et championne olympique de l’individuel. Elle a aussi remporté 2 petits globes – mass-start en 2019 et l’individuel en 2020. Elle est encore championne du monde de l’individuel en 2019 à Östersund. Alors si Elvira devait être meilleure…

Et pourtant, dans le sillage d’un bon début de deuxième saison en coupe du monde, c’est bien le discours dominant qui s’installe dans la nation scandinave.

Björn Ferry, ancien biathlète champion olympique de la poursuite en 2010 et aujourd’hui consultant pour le média suédois SVT Sports, déclare sans détour qu’Elvira Öberg sera, selon lui, une meilleure biathlète que sa grande sœur Hanna. Il y voit même un phénomène naturel et récurrent de ces destins sportifs familiaux. « Des études scientifiques montrent que les petits frères et sœurs sont souvent meilleurs que leurs aînés dans les sports d’élite », explique-t-il. Est-ce pour les raisons évoquées précédemment qui leur garantissent un cadre plus serein sur le plan mental pour effectuer leurs débuts ?

« Des études scientifiques montrent que les petits frères et sœurs sont souvent meilleurs que leurs aînés »

Björn Ferry, ancien biathlète – Consultant SVT Sport

En tout cas, il voit ce théorème – que ni les Fourcade ni les Boe ne sont venus démentir avant elles – se vérifier à nouveau pour les sœurs Öberg. Il pense même que la hiérarchie familiale est amenée à être renversée à très court-terme. Dès la saison prochaine. C’est alors une autre Öberg que l’on pourrait voir tout au sommet.

« Elvira Öberg a fait d’immenses progrès cette saison et a d’ores et déjà validé sa première présence sur un podium individuel » explique-t-il (ndlr : 3ème au second sprint de Kontiolahti, derrière Hanna 1ère). Et si Hanna Öberg appartient de fait aux prétendantes pour le Graal du biathlon mondial, il ne saurait que trop lui conseiller de s’en saisir dès cette année, car on ne sait pas quelle pourrait être la réalité du plateau l’an prochain. « Cela pourrait être LA chance pour Hanna Öberg de remporter la coupe du monde » confirme Ferry, « car dès la saison prochaine, ce serait une autre Öberg qui aurait la faveur de mes pronostics ».

Si on observe les performances et les statistiques des deux biathlètes, on trouve en tout cas des éléments abondant dans ce sens. Au niveau du tir d’abord, elles ont des évolutions comparables. Petit avantage toutefois à Hanna qui semble encore légèrement devant. Elle tire vite, et elle tire bien. Là où Elvira semble parfois un peu plus lente. Hanna elle-même le confirme : « J’ai toujours un léger avantage sur Elvira en ce qui concerne le tir, mais elle commence aussi à devenir très forte à ce niveau-là » dit-elle pleine de lucidité.

Si on se concentre sur le ski, le potentiel d’Elvira paraît en revanche supérieur à celui de sa sœur. Ses temps de ski sont très bons. On l’a constaté encore tout récemment lors du premier week-end à Hochfilzen. C’est bien la plus jeune des deux Öberg qui a volé au secours du relais suédois pour compenser une contre-performance de la grande et hisser les combinaisons jaunes et bleues sur le podium. Hanna, troisième relais, faisait 5 fautes et 1 tour de pénalité avant de transmettre à la frangine avec plus d’une minute de retard. Elvira réalisait alors un grand numéro, vite en ski et en tir, précise avec 1 seule pioche, pour remonter la Suède à a troisième place, tout en reprenant 33 secondes à la Norvège (1er) et 30 à la France (2ème) sur les 6km de son relais. Très solide. Cela restera-t-il à terme comme un symbole ? Le symbole d’un passage de relais entre les deux sœurs pour la place de n°1 ? N’enterrons quand même pas Hanna trop vite, qui est faite du bois des championnes, n’a que 25 ans, et dont on sait qu’elle subit parfois ce type de trou d’air. Pour autant, à moyen terme, on ne peut totalement exclure que ce soit la manifestation d’une tendance de fond annonciatrice d’un croisement des courbes de niveau plus si lointain.

« Hanna a eu un développement bon et régulier, mais Elvira connaît un développement record!»

Björn Ferry – SVT Sport

C’est en tout cas la position de Björn Ferry qui rappelle l’importance fondamentale de la partie ski dans le biathlon. Il considère en effet que la vitesse sur les skis est l’élément principal permettant d’estimer le plafond d’un/e biathlète. Et chez Elvira, ce plafond, il le voit haut. Très haut. Il pense qu’elle peut devenir tout simplement la meilleure skieuse. On insiste mais … comme Martin Fourcade en son temps, ou Johannes Boe ensuite. L’histoire se répètera-t-elle avec Elvira Öberg dans le rôle de la jeune première ? C’est possible. Peut-être même probable. Et c’est bien là le plus excitant dans la trajectoire de la jeune biathlète.

« J’ai presque quatre ans de moins et je tourne déjà aussi vite, alors il faut le dire! »

Elvira Öberg, évoquant son niveau de ski

Dans ce sens, Ferry insiste sur le fait que « Hanna a eu un développement bon et régulier, mais [que] le développement d’Elvira est record ». Puis d’enfoncer le clou : « maintenant elle va plus vite que Hanna. Si on parle du futur, je pense qu’Elvira présente aussi le meilleur potentiel de développement à ski ». Pour résumer, Elvira va donc déjà plus vite à date, mais elle jouit en plus d’une marge de progression plus grande. Ça promet. De son côté, la petite sœur prend acte et ne cherche pas à se cacher, apparemment pas effrayée par un éventuel nouveau statut. « J’ai presque quatre ans de moins et je tourne déjà aussi vite, alors il faut le dire ! », déclare-t-elle, à la fois lucide et ambitieuse. De quoi entrevoir en tout cas un avenir radieux pour le biathlon suédois. Qui après avoir fait confiance à Öberg, pourrait s’en remettre à Öberg. Et continuer ainsi sa lutte éternelle contre le voisin norvégien ou la plus lointaine France. Un atout spectacle de plus pour une discipline qui n’en manquait déjà pas.

Les sœurs Öberg apportent donc leur contribution à la longue tradition des frères et sœurs qui font le biathlon de haut niveau. Comme ce fut le cas pour d’autres avant elles, il se pourrait même qu’on soit actuellement à l’aube d’un retournement de l’ordre établi avec la prise de pouvoir de la cadette, Elvira. Pour autant, dans un futur immédiat, Hanna ne l’entend pas de cette oreille et elle compte bien poursuivre son rêve de gros globe. Kontiolahti avait bien lancé sa saison avec deux victoires au sprint, une victoire en relais, un podium à la poursuite (3ème). Hochfilzen, pour son premier week-end, s’est révélé moins concluant avec un gros raté pour elle au relais et une 29ème place au sprint – qu’elle rattrape toutefois sur la poursuite avec un 0 faute au tir et une belle remontée à la 4ème place. Il lui faudra donc enchaîner, au risque de perdre le contact avec Roeiseland et Alimbakeva qui la précèdent à la coupe du monde. Pendant ce temps, l’air de rien, à la quatrième place, pointe une certaine Elvira Öberg. Sa petite sœur qui continue paisiblement sa croissance et se fait de plus en plus pressante. On l’a vue pour la première fois sur un podium individuel en Finlande aux côtés d’Hanna. Une image à laquelle, probablement, il faudra s’habituer. Mais avec laquelle des deux sur la plus haute marche ? Attention, une Öberg peut en cacher une autre.

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