Sports hiver

Perrine Laffont, la reine du Mont d’Olmes

Que faisiez-vous à 15 ans ? Perrine Laffont participait à ses premiers Jeux Olympiques. Après une belle qualification qui la voit se classer 5ème, elle cède un peu face à l’événement et se classe finalement 14ème de la finale. Ce qui a été un coup dur s’est transformé en source de motivation inépuisable pendant quatre ans. Si tout ne s’est pas fait dans la facilité, Pep, comme elle se laisse surnommer, a toujours repoussé ses limites. Tant et si bien qu’à 22 ans, seul le titre de Championne du Monde en individuel manque sur ça « to do liste ». Le CCS analyse cette success story.

Le rêve olympique devenu réalité

11 février 2018, au bout du suspens, au bout de la fatigue, l’Ariégeoise, tout juste 19 ans, devient Championne Olympique. 1re des qualifications, elle termine 6ème de la première finale, 3ème de la deuxième et enfin 1ère de la super finale. 4 runs, dont 3 le même jour, pour la postérité. Quatre descentes traumatisantes, soumises au jugement des officiels. Parce que l’exploit est là, gagner dans une discipline avec des juges, qui ajoutent une part non-négligeable d’aléatoire

Perrine Laffont fonce vers l’or (source : LEE JIN-MAN/AP)

Il faut exécuter des sauts parfaits (20% de la note), se réceptionner proprement, enchaîner les virages dans les bosses tout en gardant le buste droit (60% de points pour la technique). Et comme si la mission n’est pas assez difficile, il faut être le plus rapide (20% de la notation). Ses 29,36 secondes de souffrance lui ont permis de rejoindre un certain Edgar Grospiron au Panthéon du Ski de Bosses Français, premier Champion Olympique de l’histoire de ce sport. C’était il y a 16 ans, lors des JO d’Albertville en 1992, Perrine n’était pas née. En 2018, c’est elle qui place la France au sommet de l’Olympe en ski de bosses.

Edgar Grospiron lors de son titre olympique à Albertville (source : IOC)

Si le talent de la jeune Ariégeoise n’est plus à prouver tant elle domine sa discipline, elle n’est pas arrivée seule au sommet. Son succès, elle le doit également à un entourage bien construit autour de deux personnes majeures : Ludovic Didier, l’entraîneur de l’équipe de France de Bosses et Cécilia Delage, sa préparatrice mentale. Rémi Damiani, le préparateur physique, est également un élément indispensable de la réussite actuelle de l’équipe.

Le Guide technique

Initié aux bosses à 13 ans par l’entraîneur d’Edgar Grospiron, Philippe Bron, Ludovic Didier ne va pas réussir à faire une carrière à la hauteur de ses attentes. Ralenti par les blessures, il n’arrive pas à retrouver le niveau et stoppe sa carrière en 2008. Après des années d’apprentissage, il est nommé Chef des équipes de France de ski de bosses.

Lors de son arrivée, il récupère une équipe de France au creux de la vague qui doit digérer le départ à la retraite de Guilbaut Colas. Le groupe est jeune mais talentueux : Sacha Theocharis, Benjamin Cavet et Perrine Laffont. Les deux derniers participent aux JO 2014 et obtiennent chacun leur qualification pour la finale. Ils finissent respectivement 8e et 14e au classement final. 

Ludovic Didier va alors mettre en place un programme sur quatre ans avec comme objectif final, les JO 2018. Au cours des années suivantes, ses athlètes enchaînent les podiums et les victoires afin d’arriver dans des conditions optimales à Pyeongchang. Le résultat est exceptionnel. Malgré la déception de l’échec de Ben Cavet, Perrine Laffont devient Championne Olympique couronnant la méthode Didier.

“Aujourd’hui, on fait passer les victoires de Perrine comme de la facilité, mais gagner une fois et gagner plusieurs fois, c’est complètement différent. Elle est incroyable, mais ça demande une implication de tous les jours, une remise en question permanente.

Ludovic Didier (source l’Equipe)

Derrière l’apparente facilité dans l’enchaînement des victoires de l’Ariègoise, il y a un staff qui travaille d’arrache-pied pour maintenir cette spirale de victoires. La dimension athlétique est gérée par Rémi Damiani lors de l’intersaison et au cours de la saison. C’est lui qui est chargé de développer les athlètes afin de les mettre dans les meilleures conditions pour performer. Il travaille de concert avec Ludovic. Ils essayent d’identifier les besoins de chacun, de pousser le corps ou de ralentir quand il le faut.

“On l’a moins poussée en début de préparation. On souhaitait vraiment qu’elle aborde les entraînements avec beaucoup plus de légèreté. Et cela semble porter ses fruits : sur les skis, elle va bien.”

Ludovic Didier (source l’Equipe)

Quand on gère une athlète de 22 ans qui a presque déjà tout gagné, il faut sans arrêt trouver des leviers et des sources de motivation différentes. C’est dans ces moments qu’un grand entraîneur trouve les solutions. Le coach Français, conscient d’avoir un talent générationnel dans son groupe, arrive à tirer le meilleur de Perrine, mais aussi tout son groupe. Chaque année, la bosseuse française repousse ses limites et place la barre toujours plus haute.

Depuis sa 14e place des JO, ses tops 10 en 2015, ses premiers podiums en 2016, elle a franchit un cap et devient la femme à battre. Championne du monde 2017, championne olympique 2018 et premier globe la même année, 2 globes en 2019 avec 9 podiums en 9 courses, 8 victoires sur 10 courses en 2020 avec un nouveau globe. Ce palmarès donne le vertige et elle ne semble pas vouloir ralentir. En ce début de saison, elle a conquis 3 succès en 3 courses portant à 20 son nombre de victoires en coupe du monde. Ne lui manque donc que le titre mondial sur l’épreuve des Bosses.

“Je la sens patronne. Juste un mot : une patronne. Même moi, ça me surprend plus dans un sens, mais on coach une patronne. Là, on peut dire qu’elle est à la hauteur d’un Alexis Pinturault, même plus, elle est dans la tranche de mecs qui gagnent tout le temps, des Federer, des Lewis Hamilton…”

Ludovic Didier (source l’Equipe)

Le travail de Ludovic Didier a été une nouvelle fois mis en lumière lors de l’étape d’Idre, en Suède, cette saison. En effet, Ben Cavet et Pep ont réalisé le premier doublé français en coupe du monde depuis 1995. Ce n’est pas seulement Perrine Laffont, mais tout un collectif qui, année après année, progresse. Tout se joue déjà, lors des stages organisés avec les moyens du bord. Point d’hôtel, mais des locations de chalet où tout le monde cohabite et participe à la vie collective. La bonne humeur est toujours de mise tout en gardant la rigueur et le sérieux.

Mais si le coach est celui qui apporte à Perrine tout le bagage technique, un champion se construit souvent avec des doutes. L’importance d’un soutien psychologique dans un objectif de performance est de plus en plus intégrée dans le sport de haut niveau.

Limiter les bosses à la tête

C’est donc en 2013 que Cécilia Delage entre dans la vie de Perrine. Elle n’en est jamais sortie et de l’aveu de la maman de la championne, la psychologue est “un maillon indispensable” de la carrière de sa fille. C’est la bosseuse qui a fait la demande du suivi psychologique afin d’apprendre à gérer ses émotions. L’intelligence de la championne qui a compris très vite que sans aide, elle n’irait pas loin. Dès lors, la psychologue est intégré au staff de l’équipe.

Perrine Laffont avec Cécilia Delage (source La Dépêche, Photo DDM. Angel Cavicchiolo)

Dans une période propice aux crises d’adolescence, aux choix des priorités, un accompagnement ne peut-être que bénéfique. Le but est de donner des clés pour permettre un développement serein de l’adolescent qui est loin de ses proches, loin de ses racines.

“Il y a plein de choses qui s’entrechoquent pendant la phase d’adolescence. Les athlètes, surtout quand ils font du sport de haut niveau, sont obligés de faire des choix dans leurs priorités. Il faut les aider pour qu’ils aient un développement psychologique et humain le plus serein”.

Cécilia Delage (source La Dépêche)

Si le suivi se fait principalement par Skype tout au long de l’année, Cécilia se rend en Ariège de temps en temps. Elle se rend également sur les lieux de stage et sur quelques dates du circuit coupe du monde. Elle était par exemple présente lors des JO 2018. Son travail se fait en synergie avec le coach Ludovic.

« Quand je suis avec elle sur la piste, c’est important d’avoir le retour technique du coach au niveau technique. Tout ce que je travaille avec elle sur l’aspect mental de la technique (confiance…), c’est totalement lié. Ce qui fait notre force, c’est qu’on travaille en osmose avec Ludovic Didier et le préparateur physique (Rémi Damiani). On échange beaucoup pour être complémentaires ».

Cécilia Delage (source La Dépêche)

L’objectif principal est de chasser le doute et accumuler la confiance. Ne pas repartir de zéro à chaque compétition est important. Trouver l’équilibre entre la remise en question et les certitudes acquises. Quand on est la femme à battre, il ne faut pas se laisser prendre par l’enjeu, mais plutôt garder le plaisir et prendre l’événement comme un jeu. C’est en tout cas ce que la psychologue essaye de mettre en place avec Pep, à base de mot-clé ou exercices de visualisation.

“Si on ne se focalise que sur le résultat, la pression va être trop forte. Avec Perrine, j’insiste sur le plaisir qu’elle doit prendre. Le résultat doit être la conséquence. Il faut accepter l’environnement, le présent”

Cécilia Delage (source la dépêche)

Preuve une nouvelle fois que le staff est sensible à cette partie psychologique et l’impact de l’environnement extérieur, il interdit les portables et les réseaux sociaux lors des compétitions. Hormis la famille proche, le staff filtre un maximum afin que la jeune femme soit concentrée sur sa compétition. A Pyeongchang par exemple, pas de village olympique mais le traditionnel chalet sur le site du ski freestyle pour être loin des tentations et reproduire les conditions des stages. Les résultats ont prouvé l’efficacité de la méthode et le staff est pour beaucoup dans le succès de la jeune femme.

Transmettre son plaisir et ses valeurs

Lorsqu’un athlète devient champion Olympique, sa vie bascule. Surtout que dans ce cas la victoire n’a pas été un one shot. Elle continue de dominer le circuit mondial. Malgré des sollicitations grandissantes depuis son sacre aux JO, Pep a su garder la tête sur les épaules et rester simple. Le partage est son maître-mot.

Le partage de son quotidien pour commencer grâce à ses vlog, qu’elle publie sur sa chaîne youtube. Elle fait vivre son quotidien de sportive de haut niveau à ses nombreux fans (presque 16 000 abonnés). La plupart des vidéos sont une bulle de soleil dans une journée morose tant la jeune femme aime ce qu’elle fait et respire la joie de vivre. Comme dans son ski, le plaisir avant tout !

La transmission des valeurs aux générations futures est également un cheval de bataille. A travers son statut d’ambassadrice de la station du Mont d’Olmes, elle se bat pour une meilleure prise en compte du réchauffement climatique par la Fédération Internationale de Ski (FIS). Consciente de ne pas pratiquer un sport très écolo compatible, avec parfois un recours à la neige de culture comme lors des prochains JO en Chine, elle essaye de sensibiliser les jeunes qui sont pour elles, ceux qui peuvent changer la donne.

« C’est très important, surtout quand on voit l’impact néfaste que le réchauffement climatique peut avoir sur nous et notre santé. Que ce soit dans la pollution de l’air ou dans la fonte des banquises. Je rêve d’un monde meilleur pour ma génération et pour les générations futures donc ça me tient à cœur de m’engager. »

Perrine Laffont (source : sport.francetvinfo.fr)

Sa dernière façon, de partager se fait à travers la “journée Perrine Laffont” organisée chaque année dans la station de ses débuts. Elle fait découvrir sa discipline aux jeunes. Elle se rend disponible pour eux, afin de leur rendre à sa discipline ce qu’elle lui apporte au quotidien. Comme si réussir sans transmettre est impossible. Une championne tous terrains.

Si c’est Perrine Laffont qui dompte les bosses à chaque run et son talent qui fait d’elle la meilleure de sa discipline, la construction intelligente de son entourage et de sa carrière lui a permis d’arriver au sommet. Si un relâchement pourrait être légitime surtout avec son jeune âge, elle fait avant tout du ski de bosses par plaisir. C’est pourquoi son staff et elle mettent tout en place pour garder ce plaisir intact, tout en repoussant les limites chaque année. Seule la pandémie semble pouvoir la freiner cette année. Elle éclabousse le monde de son talent pour le plus grand plaisir des fans de sport d’hiver.

Reportage complet sur la championne olympique avec un retour sur sa préparation

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