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La décennie 1940 en NFL : Deux guerres pour le prix d’une.

Petit retour hebdomadaire sur les acteurs et les évènements qui ont fait de chacune des décennies de l’histoire de la NFL des périodes uniques de son évolution. Aujourd’hui, les années 1940, entre tranchées, hégémonies et conflits d’influence.  

Le 8 décembre 1940, il y a maintenant 80 ans, les Chicago Bears humiliaient les Washington Redskins 73 à 0 en finale de la NFL. Connu pour être la performance en playoffs la plus impressionnante de tous les temps, le match lance parfaitement la troisième décennie de l’histoire de la NFL. Une période qui sera d’abord marquée par une domination sans faille des franchises historiques, avant de voir son image complètement remodelée par l’arrivée d’une énième ligue rivale.

Les 1940 s en résumé :

À l’origine, la décennie 1940 était partie pour être une simple continuité des années 1930 en NFL. Alors que les Bears de George Halas rivalisaient avec les Packers, Giants et Redskins dans le haut des classements, les Eagles, Steelers et Cardinals continuaient de se battre pour garder la tête hors de l’eau. Sur les terrains, la révolution de la T-Formation continuait doucement à s’immiscer dans l’esprit de tous les coachs, et dans les couloirs de la ligue, la priorité était toujours portée sur le développement du football professionnel dans le cœur des Américains.

En bref : rien à signaler, la modeste organisation continue son bout de chemin dans le paysage sportif des États-Unis et après deux victoires coup sur coup contre les AFL II et III à la fin de la décennie précédente, les propriétaires sont plus optimistes que jamais sur leur réussite à long terme.

Malheureusement, il ne faudra pas attendre très longtemps avant de voir la NFL chamboulée à nouveau. Le 7 décembre 1941, lors du derby new-yorkais Giants-Dodgers, un journaliste pousse un cri de stupeur dans les tribunes. 

« Quoi, les Cardinals ont encore marqué [contre tes Bears] ? », plaisante un de ses collègues

« Non, répond-il, les Japonais ont envahi Pearl Harbor ».

Le 7 décembre 1941, l’attaque de Pearl Harbor fait basculer les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale

            Douche froide sur le sport américain. Le temps de quatre années, plusieurs centaines de joueurs partiront en Europe sur le front et laisseront la ligue de football dans un état désastreux. Pendant toute la durée du conflit, les franchises peineront à rassembler assez d’athlètes pour jouer chaque dimanche et plusieurs clubs seront obligés de suspendre leurs opérations ou de fusionner avec d’autres équipes pour pouvoir survivre.

En 1945, lorsque les combats s’arrêtent pour de bon, la ligue est passée tout proche de la catastrophe. Alors certes, les têtes d’affiche avaient continué leur domination sans faille et avaient réuni plusieurs milliers de personnes dans leurs stades, mais de l’autre côté du miroir les clubs les plus faibles avaient tous été menacés d’extinction et étaient ainsi au bord de la faillite.

            Alors évidemment, lorsqu’Arch Ward, un journaliste réputé du Chicago Tribune, annonce la création d’une ligue rivale (l’All-American Football Conference) dès la saison 1946, c’est la panique dans le quartier général de la NFL.

            Sans attendre, les propriétaires décident d’élire un nouveau commissaire, l’ancien propriétaire des Philadelphia Eagles Bert Bell, et le chargent d’imaginer un plan pour consolider leur organisation, en prévision d’une guerre d’influence contre les néophytes. En effet, la menace de l’AAFC n’a pas grand-chose à voir avec les parodies de ligues rivales rencontrées jusqu’ici.

            Les dirigeants de la nouvelle organisation sont riches, installés sur la côte ouest grâce aux San Francisco 49ers et aux Los Angeles Dons, prêts à concurrencer l’association originelle dans ses propres marchés de New York, Chicago ou Cleveland, et, surtout, comptent dans leurs rangs l’entraineur le plus populaire du pays à l’époque : le grand Paul Brown. De quoi faire peur à n’importe quelle autre ligue de sport majeur.

Affiche de promotion pour l’All-American Football Conference en 1946

            Dès ses premières semaines en haut de la hiérarchie, Bert Bell prend les devants. En quelque temps, le nouveau patron met en place un nouveau système de calendrier avantageant les équipes les plus faibles, mène une guerre contre les organisations qui tentent de truquer les matchs déplace les Rams à Los Angeles et multiplie les contrats avec les chaînes de télévision pour prendre une importance encore plus grande dans la culture populaire américaine.

Les résultats ne se font pas attendre. Alors que les Cleveland Browns écrasent toute concurrence en AAFC, tuant ainsi tout le suspense dans la jeune ligue, les franchises ordinairement abyssales connaissent une renaissance dans la ligue de Bert Bell. Les Rams s’imposent pour la première fois au milieu de la décennie, suivis par les Cardinals et les Eagles quelques années plus tard. Ça y est, grâce aux efforts du nouveau commissaire, la NFL est devenue une organisation homogène, où tous les clubs peuvent prospérer.

À l’aube de la décennie 1950, la domination de l’ancienne association sur l’AAFC ne fait plus de doute, et c’est avec beaucoup de regret qu’Arch Ward va finalement annoncer la chute de son organisation.

Malgré deux guerres en moins de dix ans, la NFL gagne encore et accueille dans ses rangs les Cleveland Browns, les San Francisco 49ers et les Baltimore Colts de son ancienne rivale. Plus stable que jamais, elle peut désormais entamer son âge d’or. 

L’équipe de la décennie : Les Chicago Bears

Si les clubs ont enfin réussi à atteindre la première marche du podium lors de la deuxième partie de la décennie, ce sont bien les Bears de George Halas qui ont dominé les débats entre 1940 et 1946.

Porté par leur T-Formation révolutionnaire, et par l’exceptionnel Quaterback Sid Luckman, Chicago ne fera qu’une bouchée des Redskins en 1940 avant d’écraser les Giants 37 à 9 un an plus tard.

            Pendant la guerre, malgré les nombreuses défections dans leur effectif (dont celle d’Halas, appelé à combattre sous le drapeau américain), les Bears ne ralentissent pas et profitent du retour de certains anciens joueurs comme Bronko Nagurski pour continuer leur domination.

Un titre en 1943, un deuxième en 1946, la décennie sera le dernier âge d’or pour la franchise de l’Illinois, qui ne gagnera plus que deux titres lors des 70 années suivantes.

Le joueur offensif de la décennie : Don Hutson

En 2014, lorsqu’Odell Beckham Jr choque le monde du football avec une saison rookie extraordinaire, sa ligne de statistiques ressemble à peu près à ça :

1 300 yards, 12 touchdowns et 14,3 yards par réceptions

C’est énorme, particulièrement pour un total de douze rencontres seulement, mais ce n’est pas vraiment aussi impressionnant que les 1 200 yards, 17 touchdowns et 16 yards par catch de Don Hutson en 1942.

Entre 1935 et 1945, l’Alabama Antelope révolutionne complètement la manière de jouer au football américain en apportant un aspect tactique au jeu aérien. Alors que les cibles de l’époque essayaient simplement de se démarquer, l’End des Packers imagine une longue liste de tracés à la précision remarquable.

Véritable inventeur du poste de receveur, Hutson sera le joueur le plus dominant de son époque en attaque et finira sa carrière avec deux titres de MVP, 7 991 yards (plus que Julian Edelman), 488 réceptions (plus que Paul Warfield) et 99 touchdowns (encore le onzième plus haut total de l’histoire). Tout ça… dans une époque où moins de 20 ballons étaient lancés par match.

La légende des Packers Don Hutson – Lola Belloni (@lolablln)

Le joueur défensif de la décennie : Emlen Tunnell

En 1948, Emlen Tunnell est devenu le premier Afro-Américain de l’histoire à endosser le maillot des New York Giants. Dix-neuf ans plus il deviendra le premier joueur de couleur à être intronisé au Hall of Fame, ainsi que le premier joueur à vocation uniquement défensive à recevoir cet honneur. Rien que ça.

Alors certes, le Safety n’a évolué que pendant trois saisons de la décennie 1940, mais ses vingt-quatre interceptions en ce laps de temps permettent largement de le qualifier pour la discussion, surtout à une époque où la plupart des défenseurs étaient encore de simples rebuts des escouades offensives.

Avec 79 picks en carrière (à deux unités du record absolu), six nominations comme All-Pro et une capacité d’anticipation hors du commun, il est l’une des principales raisons pour lesquelles les Quaterbacks commettaient autant de turnovers à son époque.

Le coach de la décennie : Greasy Neale

            Depuis leur création en 1933, les Philadelphia Eagles se sont constamment classés parmi les pires franchises de la NFL, enchaînant saisons catastrophiques sur saisons catastrophiques. Alors forcément, quand le coach Greasy Neale arrive en ville en 1941, les attentes des fans sont au plus haut. 

            Tout de suite, le nouveau tacticien importe la T-Formation, qui l’impressionne tant, en Pennsylvanie et choisit le Quaterback Tommy Thompson pour conduire son équipe et le Runningback Steve Van Buren pour porter son jeu au sol.

Bonne pioche ! Avec l’émergence des deux joueurs comme véritables stars dans le pays et grâce à des plans tactiques parfaitement imaginés, les Eagles signent leur premier bilan positif en 1944, leur première finale en 1947 et le premier titre un an plus tard.

            Lorsque l’entraineur prend finalement sa retraite en 1950, il a accompli un véritable exploit : transformer une blague ambulante en l’une des meilleures franchises de la NFL.

La tactique de la décennie : Les receveurs des Rams

             Si les années 1940 ont été majoritairement dominées par la T-Formation, c’est la dernière saison de la décennie qui offrira à la ligue sa plus grande innovation tactique.

            Alors que les Rams comptaient dans leurs rangs l’une des paires de Quaterback les plus dominantes de la ligue avec Bob Waterfield et Norm Van Brocklin, le génie offensif Clark Shaughnessy a l’idée de maximiser le talent de ses leaders en centrant son attaque sur le jeu aérien.

Pour ce faire, le coach décide d’éloigner les Ends extérieurs Tom Fears et Elroy Hirsch de plusieurs yards par rapport à la ligne de scrimmage. Ainsi, ses joueurs auraient plus de place pour courir leurs tracés et pourraient étirer les défenses plus que jamais.

Les Rams de la fin des années 1940 sont les premiers à utiliser le receveur extérieur comme arme régulière.

Le poste de Wide Receiver est né… et permettra notamment à Van Brocklin de lancer pour 554 yards lors d’un match de 1951, un record qui tient encore aujourd’hui. 

Le match de la décennie : Bears-Redskins 1940

Comment mentionner une autre rencontre que la première finale de la décennie 1940 ?

Alors que les Redskins étaient largement favoris des bookmakers pour remporter un deuxième titre historique, l’équipe de George Preston Marshall se casse les dents sur l’une des équipes les mieux huilées de l’histoire de la ligue.

Score final : 73 à 0. La déculottée est généralement connue par les fans, les histoires qui l’entourent le sont un peu moins :

  1. La différence de point est évidemment la plus grande de l’histoire de la NFL, mais elle est aussi la plus grande de l’histoire du sport américain. En effet, seuls les Cleveland Cavaliers de 1991 s’en sont approchés lors d’une victoire 148 à 80 contre le Miami Heat.
  2. Quelques jours seulement avant la rencontre, le propriétaire des Redskins, Preston Marshall, avait chambré publiquement son collègue George Halas en prédisant une large victoire de sa franchise. Après le coup de sifflet final, c’est pourtant lui qui sera vu en train de se battre avec des supporters de sa propre équipe.
  3. À l’époque, pas de filet derrière les poteaux pour récupérer les ballons tapés au pied. Alors lorsque les Bears marquent leur neuvième touchdown de la rencontre, ils n’ont plus qu’un seul ballon d’entrainement qui reste sur la pelouse. Pour le préserver, Chicago convertira ses deux derniers scores avec des touchdowns depuis la ligne des deux yards. 

Le défi de la décennie : La Seconde Guerre mondiale

La NFL a connu des guerres de ligues lors des deux premières décennies de son histoire. En 1941, elle va être confrontée à un conflit armé, un vrai.

Sur les quatre années d’implication américaine, pas moins de 638 acteurs de l’association de football seront envoyés sur le front pour une durée plus ou moins longue, 350 en reviendront décorés et 21 y perdront la vie.

Aux États-Unis, la Seconde Guerre mondiale aura également un impact considérable. Avec une chute massive du nombre de spectateurs dans les tribunes et une quantité de joueurs souvent insuffisante, plusieurs franchises sont obligées de s’adapter.

En 1943, les Cleveland Rams suspendront leurs opérations pour un an alors que les Eagles et les Steelers fusionneront le temps d’une saison sous le joli nom de « Steagles ».

Billet d’un match opposant les Packers à la nouvelle équipe fusionnée, les Steagles.

Étonnement, le regroupement de deux des pires franchises de l’époque montrera un niveau plus que correct sur les terrains et terminera son expérience avec un bilan de 5-4-1.

Malheureusement, la fusion Cardinals-Steelers (les Card-Pitt) l’année suivante ne sera pas aussi glorieuse. Rebaptisés populairement en Carpets, car « tout le monde leur marchait dessus », les joueurs ne trouveront jamais le chemin de la victoire et finiront leur saison avec dix défaites en dix rencontres.

Le changement de règle de la décennie : Le remplacement illimité

En 1949, lorsque l’All-American Football Conference disparait définitivement, les Browns, 49ers et Colts ne sont pas les seuls à basculer dans la ligue de Bert Bell. La règle des changements illimités, autorisée dans l’organisation d’Arch Ward, fait aussi sa grande entrée sur les pelouses NFL.

Depuis 1920, et la création de l’association, les joueurs étaient en effet obligé de disputer l’intégralité d’un quart-temps s’il était sur le terrain au moment de son commencement. Ainsi, pour les coachs, pas d’autres choix que de faire jouer les stars à la fois en attaque et en défense. La situation mène parfois à des exploits remarquables (les 31 interceptions de Sammy Baugh en carrière en sont un bon exemple), mais elle met aussi en cause l’intégrité physique des joueurs les plus appréciés, menaçant ainsi la popularité de l’organisation.

À partir de 1949, fini le double plateau obligatoire, à partir de maintenant, les joueurs seront spécialisés en attaque, en défense ou en Special Team. Seuls quelques énergumènes assez fous pour jouer pendant 60 min non-stop résisteront à la révolution pendant les décennies suivantes.

L’action de la décennie : Le touchdown de la victoire de Steve Van Buren en 1948 

Courir sur une surface verglacée est assez difficile, ce n’est un secret pour personne.

Mais alors courir sur une surface verglacée, recouverte par vingt centimètres de neige, sous la menace de onze brutes, le tout pour offrir un premier titre historique à sa franchise maudite sur le score de 7-0, ça relève carrément du miracle.

Pourtant, l’action en question est bel et bien arrivée un après-midi de décembre 1948, grâce à la vedette des Eagles Steve Van Buren.

Le Runningback, nommé dans l’équipe historique de la NFL en 2020, aura été habitué aux conditions de jeu difficile durant sa carrière. L’année suivante, c’est dans une gigantesque pataugeoire de boue que le Moving Van offrira aux siens le back-to-back avec une performance à 196 yards.

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