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Josh Allen, une progression modèle qui bouscule les standards d’évaluation

En amont de la draft 2018, Josh Allen avait l’étiquette d’un quarterback doté de capacités athlétiques aussi exceptionnelles que la modicité de sa production. Sa progression continue depuis ses premiers pas en NFL pourrait amener une nouvelle manière de concevoir l’évaluation et le développement des passeurs.

Josh Allen est, bien malgré lui, ce qu’il se fait de plus clivant en NFL. Avant même son entrée dans la ligue, nous autres analystes et évaluateurs étaient partagés en deux camps. Le premier, amoureux de ses attributs physiques, voyait en lui un croisement entre Cam Newton et JaMarcus Russell, avec la force de lancer la plus pure depuis Brett Favre. Le second, épouvanté par ses statistiques universitaires contre des adversaires de seconde zone, criait au bust en puissance. Les enthousiastes percevaient une merveille athlétique sans pareille, les pessimistes un passeur imprécis et imprudent.

Il n’avait ni le pedigree, ni les substantielles productions de Lamar Jackson, Baker Mayfield, Sam Darnold et Josh Rosen, ses compères du premier tour de la draft 2018. Les deux premiers avaient un Heisman Trophy à leur actif, Darnold un Rose Bowl d’anthologie et Rosen la réputation du futur Peyton Manning depuis ses années lycée. Allen présentait, lui, un taux de complétion abyssal de 56% en deux saisons complètes à l’université du Wyoming, la dernière le classant 83e sur 100 passeurs éligibles. Lors de ses trois matches les plus relevés cette année-là, contre Iowa, Oregon et Boise State, il avait complété 44 de ses 91 passes pour un touchdown et cinq interceptions.

Autant d’éléments qui n’ont pas dissuadé les Bills de le sélectionner avec le septième choix de de la draft. Dans sa première saison, Allen a réussi la prouesse de donner à la fois raison à ses partisans et à ses détracteurs. Il a fait montre de ses qualités athlétiques, finissant l’exercice avec 631 yards et 8 touchdowns à la course. Dès sa deuxième titularisation, il s’était payé le luxe de sauter au-dessus d’Anthony Barr et de faire passer l’un des meilleurs athlètes de la ligue pour un amateur. 

À la passe, la régularité dans l’irrégularité que l’on pouvait augurer a bel et bien eu lieu. Il y a eu quelques lancers spectaculaires, mais surtout énormément d’incohérences dans ses prises de décision et d’inconstance dans ses exécutions. Bien qu’une partie de la faute revienne au coaching staff et son insistance à jouer en profondeur, Allen a terminé la saison avec un taux de complétion de 52,8%, le plus mauvais de la ligue. Sur les lancers courts et intermédiaires, entre 10 et 20 yards, le taux est même descendu à 48,8%. Une ignominie incompatible avec quelque succès que ce soit à ce niveau. 

Après une saison, il était clair que son bras venait d’ailleurs, qu’il était imprécis au possible et que tout le personnel offensif des Bills demandait à être revu. En 2019, seuls trois titulaires de l’attaque de 2018 étaient de retour dans l’effectif : Josh Allen, le tackle Dion Dawkins et le fullback Patrick DiMarco.

Muni de toutes les ressources du monde, le General Manager Brandon Beane a entamé la première étape du ravalement de façade de l’escouade offensive avec l’acquisition des receveurs Cole Beasley et John Brown, du centre Mitch Morse, du guard Jon Feliciano et du tackle de rotation Ty Nsekhe.

Pour Allen, il s’agissait alors de raffiner sa mécanique et calmer son appétence pour les gros jeux, sans pour autant l’annihiler. Il lui a fallu changer son pied d’approche en formation shotgun, apprendre à courber ses lancers, mettre plus de toucher sur ses passes courtes ou encore arrêter de sautiller sur place en préparation de ses lancers. Un travail de détail et d’envergure, dont les résultats ont été visibles dès la saison suivante. Il est passé de plus mauvais passeur intermédiaire de la ligue à l’un des meilleurs en l’espace de quelques mois.

Allen a toutefois nettement régressé dans le jeu en profondeur, résultant en une division encore plus marquée entre ses négateurs et ses apologistes. Les Bills ont remporté 10 matches pour la première fois au XXIe siècle, principalement grâce à leur défense de fer. Les pro-Allen attribuaient la stabilité nouvelle de la franchise au quarterback, les anti-Allen arguaient qu’il était un frein à la pérennité du succès de l’équipe.

Le petit Joshua est devenu grand

Cette année en revanche, le débat n’est plus permis : Josh Allen tutoie le haut du panier et devrait même voir son nom apparaître sur des bulletins de vote à l’élection du MVP. Alors qu’il n’avait jamais lancé pour plus de 300 yards sur un match avant 2020, il l’a déjà fait sept fois en 14 matches cette saison, avec le sixième taux de complétion le plus élevé (68,7%) parmi les 38 quarterbacks éligibles. Il est quatrième en yards lancés (4000) et seul Aaron Rodgers (43) devance ses 39 touchdowns totaux marqués. 

Il n’est pas seulement drastiquement meilleur que ses deux premières saisons, il est foncièrement au-dessus d’une majorité des quarterbacks de la ligue. Tant et si bien que Jim Kelly – dont dire du mal à Buffalo est passible d’une fracture de la rotule en place publique – affirme que son héritier battra tous les records de la franchise dont il est encore détenteur.

Allen est encore loin des quatre Super Bowls disputés, 35 467 yards et 237 touchdowns lancés par son illustre aîné, mais il n’est qu’à trois unités d’égaler son record de 33 touchdowns lancés sur une saison. Une aberration inimaginable il y a quelques mois de cela. 

La vision de Brandon Beane

Le talent de Josh Allen n’a jamais été en question, seulement, être talentueux et être bon sont deux choses totalement différentes. Lorsque l’on mesure 1,96m pour 110 kg, que l’on peut lancer la balle 80 yards avec deux pas d’élan et que l’on court plus vite que 90% des linebackers et joueurs de ligne, on est talentueux. Lorsque sa défense maintient une attaque menée par Deshaun Watson en dessous de 20 points en playoffs, à l’extérieur, et qu’on lance une passe latérale sur première tentative dans le money time… On est mauvais.

L’incompréhensible frivolité n’avait pas eu de conséquence directe sur le score final, mais inspiré des mèmes à n’en plus finir. Moins d’un an plus tard, les blagues n’ont plus lieu d’être. Allen a gagné le respect de ses adversaires et Brandon Beane celui des observateurs et de ses pairs. Le GM des Bills n’a eu cesse d’entourer son quarterback avec les armes et la protection nécessaires à l’expression de son talent, la dernière acquisition en date étant le receveur Steffon Diggs. L’ancien Viking obtenu contre un 1er, un 5e, un 6e tour de draft en 2020 et un 4e tour de draft en 2021, justifie amplement son prix d’or. 

Après 14 matches, il est premier de la ligue en nombre de réceptions (111), troisième en yards (1314) à dix petites longueurs du leader DeAndre Hopkins et quatrième en yards par match (93,9). La présence de Diggs, receveur X par excellence, donne une tout autre dimension à l’attaque de Buffalo, permettant au coordinateur offensif Brian Daboll d’user des formations à quatre receveurs plus que toutes les autres équipes de NFL cette saison. 

Quand il a commis des erreurs préjudiciables au développement de son quarterback, comme le trade d’A.J. McCarron au Raiders qui avait dépourvu Allen d’un backup vétéran digne de ce nom, ou encore celui de Kelvin Benjamin contre un 3e tour de draft, Beane les a identifiées, assumées et rapidement corrigées. Des qualités qui justifient la prolongation de contrat de 4 ans qu’il vient de signer. 

Sur mesure ou prêt-à-porter ?

Si l’évaluation des jeunes quarterbacks est une science inexacte, deux critères paraissent immuables à la conjecture de leur succès : leurs qualités athlétiques et leur capacité à lancer avec précision. Josh Allen a toujours coché la première case :

Mais il a longtemps semblé qu’il ne serait jamais en mesure de cocher la seconde. Beaucoup d’entraîneurs et dirigeants se conforment à dire que la précision n’est pas une compétence qui peut être inculquée. Or, l’imprécision d’Allen à l’université n’était pas sporadique, elle était tout bonnement historique pour un prospect de ce niveau.

Ce qui explique pourquoi certaines équipes, pourtant à la recherche d’un passeur à l’intersaison 2018, l’aient complètement laissé hors de leur board lors de la draft. 

Son incroyable progression année après année manifeste d’abord que Brian Daboll et Ken Dorsey, le coach des quarterbacks de Bills, doivent être sur toutes les listes de franchises en quête d’un entraîneur principal et/ou d’un coordinateur offensif. 

Elle indique surtout que l’une ou l’autre des propositions suivantes est vraie. La première suppose, contrairement à la méthodologie communément admise, qu’il est possible de devenir un passeur précis après son entrée dans la ligue. La dernière décennie a vu les évaluateurs de la ligue accorder plus d’importance à la précision des quarterbacks plutôt qu’à leur taille et leur stature, comme c’eût pu être le cas auparavant. Autrement Baker Mayfield, Kyler Murray ou Tua Tagovailoa n’auraient jamais été sélectionnés dans le top 5 de leurs drafts respectives. 

S’il s’avère qu’un quarterback peut apprendre à lancer avec précision après avoir atteint le niveau professionnel, une priorisation des atouts physiques devrait à nouveau être adoptée par les équipes et leurs scouts. 

La seconde proposition suppose que le cas Josh Allen soit et demeure une stupéfiante exception. Si tel était le cas, toutes les franchises allouant des ressources dans la quête du nouveau Allen dilapideraient de précieux deniers et beaucoup de temps.

Le temps, un autre facteur indissociable de la réussite du quarterback des Bills. Brandon Beane a décelé le potentiel d’Allen, il lui a surtout accordé le temps de s’améliorer. Sam Darnold n’a eu le droit qu’à trois saisons jonchées de blessures, avec un corps de receveurs médiocre et un coach catastrophique, qu’il se verra montrer la porte par les Jets à la prochaine intersaison. Les futurs de Daniel Jones, Dwayne Haskins et Drew Lock sont déjà en question après une vingtaine de titularisations (ou moins) en NFL. Les Dolphins ont lancé Tagovailoa dans le grand bain en partie pour voir s’ils auraient à le remplacer dès la prochaine draft. Et que dire de Josh Rosen qui n’a eu qu’une seule saison derrière la pire ligne offensive de la ligue avant d’être gentiment remercié par les Cardinals.

Aucune de ces décisions n’est fondamentalement mauvaise, mais elles montrent une rapide et indéniable réduction de la marge de manœuvre des jeunes quarterbacks pour faire leurs preuves. Une nouvelle donne qui n’aurait pas permis à Allen d’en être où il est aujourd’hui si elle lui avait été appliquée.

Les supporters des Bills voudraient sans doute que la première proposition soit la bonne, que les personnes ayant douté de leur quarterback admettent les erreurs de leurs projections. Donner trop d’importance aux statistiques dans un exercice aussi variable que l’évaluation de joueurs peut en effet causer une mésestimation de leurs qualités intrinsèques.  

Ils devraient toutefois espérer que la seconde proposition soit plus juste, que ce qu’il se passe avec Josh Allen reste une anomalie remarquable et insolite. Allen est un franchise quarterback, ce qui manquait aux Bills depuis Jim Kelly et leur permettra de jouer ou lutter pour les playoffs les dix prochaines années. Pour Buffalo, il vaudrait mieux que le reste de la ligue consume son capital de draft pour trouver le Josh Allen 2.0 alors que la version originelle est la seule qui existe.

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