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[DOSSIER] Les demandes de trade en NBA : une histoire sans fin aux périlleuses ramifications

James Harden veut quitter Houston. Qui n’a jamais envisagé changer de cadre professionnel, de collègues ou d’employeur ? Qui n’a jamais souhaité changer de lieu de travail, en quête de soleil, de dynamisme ou de tranquillité ? James Harden veut quitter Houston et que celui d’entre nous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.

La NBA a ceci de singulier que toute volonté de mutation d’un joueur est aussitôt taxée de lâcheté et duplicité. Le phénomène est d’autant plus étonnant qu’il ignore l’injustice même du procédé par lequel lesdits joueurs intègrent la ligue. Où autre que dans le sport nord-américain impose-t-on aux meilleurs éléments amateurs d’accéder au milieu professionnel par les plus mauvaises équipes ? Où autre que dans le sport nord-américain impose-t-on aux meilleurs jeunes professionnels de rester dans ces équipes, aussi incompétentes soient-elles, sous peine de perdre de l’argent par dizaines de millions ?

Imaginez donc Kylian Mbappé à la sortie du centre de formation de l’AS Monaco, sommé de rejoindre une équipe reléguée en Ligue 2 ou tout juste promue en Ligue 1. Imaginez-le contraint d’y jouer quatre saisons, puis de ne pouvoir signer un nouveau contrat à la hauteur de son rendement qu’avec cette équipe et pour au moins trois années supplémentaires. Imaginez-le consacrer la moitié de sa carrière professionnelle à une ville et un club qu’il n’a jamais choisis et imaginez-vous lui reprocher sa trahison lorsqu’il demande enfin à voir ailleurs. Inimaginable n’est-ce pas ? 

C’est pourtant le sort réservé aux joueurs NBA. En revanche, quand les Clippers envoient Blake Griffin dans le Michigan, six mois après avoir feint de retirer son maillot et imprimé des t-shirts gênants le comparant à Nelson Mandela, Martin Luther King et Albert Einstein… Business is business. Idem quand les Celtics échangent Isaiah Thomas au Cavaliers, après qu’il ait livré des performances héroïques en deuil et blessé. Les franchises n’étant pas loyales aux joueurs, il est un brin hypocrite de reprocher aux joueurs d’en faire de même. 

Depuis quatre décennies, la NBA est une ligue où les employés sont le principal moteur de succès et de revenus. David Stern l’a ainsi modelée. Les stars ont acquis de plus en plus de pouvoir à mesure qu’elles assimilaient leur importance à la structure économique de la ligue. Les demandes de trade ne sont qu’une forme parmi d’autres de son expression et presque aussi vieilles que la NBA elle-même.

On distingue toutefois différentes périodes dans l’exercice de ce pouvoir, les velléités de départ de James Harden étant la manifestation ultime de la dernière en date.

Une chronologie en six époques

Wilt le pionnier (1968-1976)

S’il ne s’agissait d’évaluer la grandeur d’un joueur par ses statistiques et sa célébrité, Wilt Chamberlain est, à bien des égards, la première superstar que la NBA ait offerte. Son talent n’avait d’égal que son égoïsme et sa mégalomanie. Un cauchemar de coéquipier dont le style de jeu rendait difficiles la cohabitation avec d’autres stars et le succès en playoffs. 

(Toute ressemblance avec un barbu existant ou ayant existé serait purement fortuite.)

Il est aussi la première superstar à demander un trade. Champion avec les Sixers en 1967 – la meilleure équipe de l’histoire à ce moment-là -, il subit la loi des Celtics et Bill Russell en finale de la division Est 1968, puis décide qu’il veut vivre à Los Angeles. Le départ du coach Alex Hannum servira de prétexte pour demander son trade. Jack Ramsay, le General manger des Sixers, panique et échange le quadruple MVP aux Lakers, où il remportera son deuxième titre.

Après les finales 1971, Earl Monroe a lui réclamé une augmentation aux Baltimore Bullets. Jugeant l’offre insultante, il demande à être échangé aux Lakers, Bulls ou Sixers, et envisage même de rejoindre les Pacers en ABA. Il est finalement envoyé chez les Knicks trois matches après le début de la saison et formera un backcourt dominant avec Walt Frazier.  

Un backcourt dominant qui aurait pu se transformer en trio légendaire, si les Knicks étaient parvenus à enrôler Kareem Abdul-Jabbar quatre ans plus tard. Désireux de quitter Milwaukee pour New-York ou Los Angeles, il poursuivra son hégémonie chez les Lakers.

L’année suivante, celle de la fusion entre l’ABA et la NBA, Julius Erving, triple MVP, champion et MVP des finales en titre de la ABA demande aux New York Nets un contrat de 3 millions de dollars sur six ans. Une prétention légitime puisqu’il était la raison principale de la fusion des deux ligues. Seulement, les Nets devaient déjà s’acquitter d’une indemnité de 4,8 millions de dollars aux Knicks pour installer leur franchise dans la Grosse pomme. Le propriétaire Roy Boe revient sur sa promesse d’augmentation et Erving sèche le camp d’entraînement. 

(Toute ressemblance avec un barbu existant ou ayant existé serait purement fortuite.)

Entre-temps les Knicks refusent l’offre des Nets d’acquérir Erving contre l’annulation de l’indemnité, laissant l’opportunité aux Sixers de racheter son contrat pour 6 millions de dollars, dont la moitié ira au dédommagement des Knicks.

Agents et électrons libres (1977-1993)

Le procès intenté à la NBA par Oscar Robertson, président du syndicat des joueurs, pour violation du droit de la concurrence aboutit en un accord historique en 1976. Un joueur peut désormais s’engager pour l’équipe de son choix à la fin de son contrat, l’équipe originelle conservant toutefois le droit de s’aligner sur les offres : la free agency est née. 

Très vite, elle est utilisée comme levier de négociation. Lassé des blessures à répétition, Bill Walton demande à quitter les Blazers à l’intersaison 1978. Jack Ramsay refuse, ne souhaitant pas commettre la même erreur qu’une décennie auparavant avec Wilt Chamberlain. Mais, Walton est têtu : il décide de faire l’impasse sur la saison et attend d’être free agent l’été suivant pour rejoindre les San Diego Clippers.

Élu MVP pour la deuxième fois de sa carrière en 1982, Moses Malone ne veut plus porter les Rockets à bout de bras et signe un contrat de six ans et 13 millions de dollars aux Sixers. Les nouveaux propriétaires des Rockets refusent de payer une telle somme. Ils s’alignent sur l’offre pour recevoir une contrepartie de Philadelphie. Le premier sign-and-trade d’envergure de l’histoire.

Le cas de Danny Ferry en 1989 est encore plus notable puisqu’il décide carrément d’aller en Europe plutôt que de jouer pour les Clippers de Donald Sterling, qui viennent de le sélectionner en deuxième position de la draft. Il est échangé un an plus tard au Cavaliers sans avoir joué le moindre match à Los Angeles.

Comme Moses Malone 10 plus tôt, Hakeem Olajuwon cherche à quitter Houston, après quatre éliminations au premier tour des playoffs et une non-qualification en cinq ans. Cette fois-ci les Rockets mettent leur veto et The Dream enchaînera trois des meilleures saisons jamais réalisées par un intérieur, auréolées d’un trophée de MVP, deux de défenseur de l’année, deux titres et deux MVP des finales.

Toujours à l’été 1992, Charles Barkley demande aussi un trade après la non qualification des Sixers en playoffs. Le deal en place avec les Lakers capote à la dernière minute et les Suns sautent sur l’occasion. Il sera élu MVP et mènera Phoenix aux finales la saison suivante.

En 1993 Danny Manning indique aux Clippers qu’il ne signera pas de nouveau contrat avec eux. Une manière implicite de demander son trade aujourd’hui courante, mais insolite à l’époque. Il obtiendra gain de cause et sera envoyé à Atlanta en cours de saison.

Trop, trop tôt, trop vite (1994-2003)

Vient ensuite une période où de jeunes joueurs sans ancienneté ni statut de star tirent profit d’une convention collective largement à leur avantage. Ils jouissent de salaires mirobolants dès leur entrée dans la ligue, de contrats à rallonge et d’un pouvoir conséquemment accru.

Ainsi, Chris Webber fait jouer une clause lui permettant d’être free agent après une saison en NBA (!) pour demander le renvoi de Don Nelson des Warriors. Golden State ne cède pas au caprice et n’a d’autre choix que d’accepter un sign-and-trade pour échanger Webber aux Washington Bullets. Le premier d’une longue série. 

Alonzo Mourning des Hornets au Heat, Dennis Rodman des Spurs aux Bulls, Tim Hardaway des Warriors au Heat, Shawn Kemp des Sonics aux Cavaliers, Jason Kidd des Mavericks aux Suns, Latrell Sprewell des Warriors aux Knicks… Tous seront échangés au terme de bras de fer – ou étranglement de son coach dans le cas de Sprewell – plus ou moins répréhensibles avec leurs franchises. 

Ironiquement, le joueur le plus accompli du lot à employer les mêmes méthodes, Scottie Pippen, sera le seul à ne pas obtenir le trade souhaité en 1998. 

Kevin Garnett est la dernière star à profiter de la conjoncture avant le lockout de 1998-99, avec une prolongation de six ans et 126 millions de dollars avec les Timberwolves. Ne pouvant négocier un tel contrat après la correction de la convention collective, son coéquipier Stephon Marbury demande à son tour à être échangé et sera récupéré par les New Jersey Nets.

Dernier fait marquant et emblématique de cette époque, la déception quasiment aux larmes de Steve Francis après sa sélection par les Vancouver Grizzlies en deuxième position de la draft 1999.

Il refuse de rallier le Canada prétextant l’éloignement avec sa famille et le niveau d’imposition. Il sera échangé aux Rockets et élu co-rookie de l’année.

Le spleen post-Jordan (2004-2010)

Corrélation ou causalité, après la troisième et dernière retraite de Michael Jordan, la ligue cherche ses stars… Et les stars se cherchent. Au cours de la même année, Shaquille O’Neal demande un trade des Lakers à Miami ou Dallas, Baron Davis de New Orleans, Tracy McGrady d’Orlando, Vince Carter de Toronto – en se comportant de façon lamentable pendant un quart de saison -, et Rasheed Wallace de Portland.

On ne parle pas encore d’émancipation des joueurs mais le chaos ambiant fait état d’un constat clair : les joueurs mécontents sont de plus en plus nombreux. Même Kobe Bryant s’y met en 2007, demandant à partir des Lakers si Jerry West ne revient pas aux affaires. Il aura fallu l’intervention du propriétaire Jerry Buss pour annuler l’accord conclu avec les Pistons. La suite, son premier trophée de MVP et ses premiers titres sans Shaquille O’Neal. 

Jason Kidd connaîtra pareille fortune avec les Mavericks, trois ans après avoir demandé son trade des Nets au milieu de la saison 2008.

The Decision (2011-2016)

“In this fall… I’m gonna take my talents to South Beach.” En une phrase, LeBron James a acté le tournant le plus important dans les mouvements de joueurs depuis l’avènement de la free agency. 

L’ensemble de la ligue prend note de la manière dont les meilleurs joueurs peuvent exercer leur influence et obtenir ce qu’ils souhaitent. Dès 2011, Chris Paul, Carmelo Anthony et Dwight Howard dans leur dernière année de contrat formulent leurs demandes de trade. Paul veut rejoindre Los Angeles, Anthony New-York et Howard New Jersey (prochainement Brooklyn). Les deux premiers parviendront à leurs fins, quoique pas dans la bonne franchise pour Paul, le dernier a changé d’avis face au vitriol reçu sur les réseaux sociaux. 

Le cas Howard est la première illustration de l’attention grandissante portée par les fans aux transactions de la ligue. Les termes Dwightmare et Melodrama voient le jour sur internet, les blagues se multiplient et les joueurs s’en aperçoivent.

L’intérêt des fans et l’influence des réseaux sociaux atteint son point culminant à l’été 2015 avec la saga DeAndre Jordan. Malgré un accord verbal donné aux Mavericks pour signer un contrat de quatre ans et 80 millions de dollars, il change d’avis non sans l’aide de son entraîneur et coéquipiers des Clippers qui font le voyage jusqu’à sa résidence de Houston pour le convaincre. Une intervention vécue en temps réel sur Twitter grâce aux divers protagonistes.

En 2014, LeBron James annonce son retour à Cleveland, cette fois-ci sans fanfare ni même conférence de presse. Il convainc toutefois Kevin Love de demander son trade de Minnesota et le rejoindre à Cleveland, un an avant la fin de son contrat. Les Cavaliers seront champions en 2016. La boucle est bouclée, mais la boîte de Pandore est ouverte. 

Mercenariat et gros marchés : les enfants de The Decision (2017-aujourd’hui)

LeBron James est la figure la plus influente de l’histoire de la NBA, plus encore que Michael Jordan. Son modèle d’émancipation n’est pas seulement imité par ses contemporains, il est poussé à son paroxysme. La NBA a toujours été une ligue de joueurs, mais ne l’a jamais été autant que ces trois dernières années. 

Du sign-and-trade de Chris Paul des Clippers aux Rockets, à Kyrie Irving qui menace de se faire opérer du genou pour quitter les Cavaliers, en passant par Paul George qui informe les Pacers qu’il ne prolongera pas l’aventure dans l’Indiana avant la fin de son contrat… La période que nous vivons est en fait un concentré de toutes les formes et altérations des demandes de trade au fil des ans. 

Jimmy Butler a fait une Jason Kidd aux Bulls pour rejoindre les Wolves, puis une Vince Carter aux Wolves pour rejoindre les Sixers. Sans être une superstar ou même un All-star pérenne, Goran Dragic a réussi à forcer son départ de Phoenix, comme Chris Webber de Golden State. Idem pour Eric Bledsoe qui, lui, a carrément fait part de ses doléances à la Twittosphère.

Kawhi Leonard a perdu confiance en San Antonio comme Bill Walton avait perdu confiance en Portland. Il y a les demandes de trade après plusieurs années passées dans une même franchise comme Russell Westbrook, et puis celles quelques mois après avoir signé un nouveau contrat comme Paul George ou Kevin Love. Il y a les demandes classiques comme celle de Dwyane Wade aux Cavaliers et les manières de procéder plus éhontées comme celle d’Anthony Davis aux Pelicans.

Des trades sous toutes les formes, pour tous les goûts avec souvent un même souhait exprimé : rejoindre une grande ville et son marché attractif. Et une même conséquence : la NBA qui s’apparente à une ligue de mercenaires en quête de meilleures opportunités à la moindre contrariété.

Une tendance problématique

Derrière cette profusion de mouvements, les contrats plus courts tapissés de clauses de résiliation anticipée, obligent les franchises à accéder aux requêtes de leurs meilleurs joueurs, sous peine de les froisser et voir partir vers d’autres horizons. 

Une autre cause moins tangible est la propension des fans à ne valoriser que la victoire finale et moquer le moindre échec. Une aberration dans une ligue qui ne récompense qu’un seul vainqueur par an, sans podium ni places d’honneur. Tous les millions du monde n’empêchent pas les sentiments de honte et de bassesse à la lecture d’articles, commentaires et mèmes dévalorisants. 

Kevin Durant a trouvé tout ce qu’il a toujours cherché en rejoignant Golden State, le Nirvana du basket aux côtés de la superstar la plus altruiste de sa génération, désintéressée et complémentaire de son jeu, mais est parti malheureux car en manque de reconnaissance de quelques analystes télé et trolls sur internet qu’il ne rencontrera jamais. 

La culture de la bague rend tout autre accomplissement qu’un titre de champion modique. Lorsqu’une équipe rend ses lettres de noblesse à la saison régulière, plutôt que de la traiter comme un long chemin de croix vers les playoffs, la culture de la bague lui dit que 73 victoires n’ont aucune signification à cause d’une défaite de quatre points dans le dernier match de la saison. Lorsqu’un joueur mène son équipe à huit finales NBA consécutives, la culture de la bague lui rappelle sans cesse qu’il en a perdu cinq. La culture de la bague est omniprésente et oppressante.

Voilà comment Anthony Davis en vient à demander son départ de New Orleans pour les Los Angeles Klutch Lakers, contraindre son équipe en course pour les playoffs à ne pas le faire jouer avant la trade deadline, dire de façon lunaire et déconnectée de la réalité qu’il est le “PDG de sa propre entreprise” et adresser le doigt d’honneur ultime à toute une franchise et ses supporters en arborant un t-shirt qui lit “c’est tout les amis”, sans la moindre vergogne.

Il savait qu’à terme une bague soignerait tous les maux, comme James Harden sait qu’un titre fera oublier qu’il utilise sa méprise de consignes sanitaires en pleine pandémie pour forcer son trade. Que leurs performances exceptionnelles fomentent plus d’éloges que leur comportement ne provoque l’indignation est problématique pour la NBA. 

“Quand un gars en parfaite santé avec une paire d’années de contrat restantes dit qu’il veut partir, c’est un problème que la ligue doit régler et auquel les joueurs doivent faire attention.” – Steve Kerr

L’individualisation à outrance est l’antithèse de ce qui fait le charme d’un sport collectif comme le basket. Une frange grandissante de fans supporte désormais des joueurs plutôt que des équipes, et les joueurs, de manière générale, ne ressentent aucune obligation envers les supporters, qui payent pour voir les matches, achètent leurs maillots, s’abonnent aux chaînes de télévision contribuant, in fine, à la santé économique de la ligue et à leurs salaires 

Vers une européanisation de la NBA ?

Quand les joueurs courent après les titres, quel qu’en soit le prix, quelle qu’en soit la manière, les franchises et consommateurs du jeu s’en trouvent lésés. Un sujet auquel le commissaire Adam Silver est loin d’être insensible. 

Steve Kerr voit également d’un mauvais œil cette amplification de la distance entre les acteurs du jeu et le public. “Quand un gars en parfaite santé avec une paire d’années de contrat restantes dit qu’il veut partir, c’est un problème que la ligue doit régler et auquel les joueurs doivent faire attention”, prévenait le coach des Warriors, après le trade d’Anthony Davis aux Lakers. “Quand on signe un contrat, on doit son effort total à l’équipe, à la ville, aux fans. Ensuite, on a le droit de partir en tant que free agent, mais quand on signe un contrat, on est engagé.”

Le pouvoir nouveau des joueurs est, somme toute, une bonne chose tant les propriétaires ont abusé du leur pendant des années, traitant leurs employés comme des propriétés. Chaque négociation de la convention collective rappelle à quel point les joueurs doivent batailler pour le moindre gain salarial. Et s’il faut choisir entre les millionnaires talentueux aux salaires plafonnés et les milliardaires qui ne versent pas une goutte de sueur pour toucher la moitié des revenus de la ligue, le débat n’a pas lieu d’être.

Néanmoins, le déséquilibre de la balance des pouvoirs est préoccupant dans la mesure où la NBA dépend de la loyauté des fans. Voir les stars changer d’équipe tous les étés comme un épisode des Feux de l’Amour est captivant. Les médias aussi s’en délectent. Mais il est difficile de demander à des supporters de s’investir émotionnellement et donc financièrement si leurs meilleurs joueurs menacent constamment d’aller ailleurs.

Adam Silver travaille pour les propriétaires et sa mission implique de protéger leurs intérêts. Il y a tout de même un fond d’honnêteté lorsqu’il jauge le caractère nocif des demandes de trade :  “Quand ils en font un spectacle public, cela crée un énorme intérêt médiatique, mais ce n’est pas le genre d’intérêt que l’on recherche.”

L’intérêt recherché n’est en effet pas le nombre de joueurs en trending topics sur Twitter, ni même les maillots ou places vendus. Il s’agit de créer une connexion avec une communauté et lui faire croire en la possibilité de gagner un jour. L’espoir est la condition sine qua non du succès d’une ligue fermée.

Toutes les franchises hormis les Hornets, Wizards, Clippers et Pelicans ayant atteint au moins une fois les finales de conférence depuis 1999, la NBA est plutôt en réussite de ce point de vue. Elle ne le restera uniquement si la parité, ou du moins son illusion, demeure perceptible. Les supporters peuvent accepter qu’une poignée d’équipes se disputent le championnat année après année seulement tant que la leur entrevoit la possibilité d’entrer dans la danse. Or, cette possibilité s’amenuise à chaque demande de joueur à rejoindre un gros marché. 

Là est la différence fondamentale de conception du sport avec nous autres Européens. Les supporters de Roanne se doutent bien qu’ils ne verront jamais leur club remporter l’EuroLigue, mais remplissent tout de même la Halle André-Vacheresse à chaque match. Il n’est pas certain que les Américains se passionnent encore pour la NBA si les huit ou dix mêmes équipes récupèrent toutes les stars rêvant de grandeur.

La récente prolongation de Giannis Antetokounmpo à Milwaukee, seule, ne changera pas le paradigme. Pas plus que ne l’ont changé les fidélités de Tim Duncan à San Antonio ou Dirk Nowitzki à Dallas, récompensées de cérémonies d’hommages plus émouvantes les unes que les autres. Pas plus non plus que ne l’a changé l’institution du contrat supermax, dont la plus-value est soit inconséquente pour des mastodontes de fortune comme LeBron James ou Kevin Durant, soit trop onéreuse pour des franchises sans grands revenus propres.

James Harden est mécontent et veut quitter Houston. Il n’est pas le premier ni sera le dernier. La différence est qu’il a grandement contribué à créer et cultiver la situation qu’il rejette aujourd’hui. Quelles implications pour la ligue si n’importe quel accroc sportif pousse une superstar à forcer la main de sa franchise pour être échangée ? 

“Ce truc [gagner] est difficile. On doit rester ensemble si on a les tripes. On ne cherche pas la première porte pour s’en échapper”, expliquait Pat Riley alors que LeBron James s’apprêtait à quitter le Heat, manquant l’ironie de la manière dont il l’avait fait venir à Miami en premier lieu.

À défaut de l’adoption d’un modèle à l’européenne, il faudra un profond changement de mentalités des nouvelles générations de stars, des fans, des analystes et commentateurs pour donner naissance à une nouvelle époque. Une époque où les valeureux perdants ne sont plus raillés, où les ingrats sont vilipendés et les vainqueurs éprouvés.

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