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Sports d’Hiver, l’anomalie espagnole ?

En sport, l’Espagne est un pays plein de paradoxe. Depuis le début du XXIème siècle, on ne compte plus les grands exploits réalisés par les équipes nationales (la génération dorée de 2010 en football, les équipes masculines et féminines de handball et de basket-ball, etc.), ou des sportifs espagnols (Rafael Nadal en tennis, Fernando Alonso en Formule 1, Contador en cyclisme, Laia Sanz en trial, etc.). Même aux Jeux Olympiques d’été, l’Espagne s’assure de bons résultats avec au moins 10 médailles dont 3 en Or depuis 1992. Pourtant, dès qu’on délaisse baskets ou crampons pour chausser skis ou snowboard, la drapeau jaune et rouge disparaît de la circulation. Seulement 4 médailles, dont 1 en Or, remportées depuis le début des Jeux Olympiques d’hiver. Alors que l’Espagne possède de très beaux domaines de ski, comment expliquer cette absence de résultats ?

Le constat : de superbes massifs…

La géographie de l’Espagne n’est pas celle de la Suisse, l’Italie ou encore la France, mais elle n’en reste pas moins plus que propice pour les sports d’hiver. L’altitude moyenne du pays, 650 m au-dessus du niveau de la mer, en fait le cinquième pays le plus montagneux d’Europe. Si on pense forcément aux Pyrénées Catalanes, il ne faut pas résumer l’Espagne blanche à cette frontière naturelle avec la France. On peut skier plus à l’Ouest, en Aragon, sur la Cordillère Cantabrique, dans le centre du pays sur les Monts Ibériques, ou encore plus au Sud autour de Grenade. Le pays regorge aujourd’hui d’une trentaine de stations de skis, accueillant étrangers mais aussi locaux.

Un exemple de station de ski en Espagne (Crédit : Pinterest)

Mais la présence de massifs enneigés n’est pas forcément gage de réussite en sports d’hiver, comme le rappelle une étude de l’économiste Daniel Johnson. Ce dernier a publié de nombreuses études de prévisions de médailles sur différentes olympiades, en se basant sur différents critères : la population, le revenu par personne, le climat, la structure politique, l’avantage d’être pays-hôte et la culture sport du pays. Ces prévisions avaient notamment été très bonnes pour les JO de Turin en 2006 : le modèle de Johnson avait « 94% de corrélation avec le nombre de médailles obtenues par pays et à peu près 88% avec le nombre de médailles en Or par pays ».

Si l’Espagne est un pays enneigé et avec une grande population, ses habitants, en moyenne, vivent assez loin des montagnes et ont tendance à s’orienter vers les sports d’été (en premier lieu le football). On peut faire la comparaison avec la France sur le massif des Pyrénées : côté français on trouve beaucoup de villes de taille moyenne (voire grande) proches des montages quand elles se font rares côté espagnol.

Les revenus par personne dans le pays sont inférieurs aux grandes nations de ski, si bien que l’accès aux sports d’hiver reste difficile pour la majorité des espagnols. Un sondage en 2020 rapportait que moins d’1% des espagnols vont skier, les montagnes sont occupées principalement par des étrangers. C’est par exemple avec ces deux critères qu’on peut expliquer la réussite de pays peu peuplés en sports d’hiver comme la Norvège ou la Suède : malgré leur faible population, ce sont des pays très enneigés avec des revenus par personne très élevés.

Pourcentage d’espagnols faisant du ski par année, selon un sondage Statista (Crédit : Statista)

Concernant le régime politique, les nations à parti unique semblent légèrement mieux réussir lors d’évènements olympiques, ce qui n’est plus le cas de l’Espagne, sortie de la dictature dans les années 70. Enfin, l’étude précise que « la nation-hôte gagne 3 médailles de plus que ce qu’on attendrait, dont une en or. ».

… pour des résultats médiocres

Finalement, l’Espagne ne réunit pas forcément toutes les conditions pour être un pays de sports d’hiver. Si on pouvait tout de même s’attendre à des résultats corrects, le pays s’est révélé incapable de performer durablement aux Jeux Olympiques d’hiver. La première médaille d’Or espagnole remonte aux JO de 1972 à Sapporo et la victoire de « Paquito » Fernandez Ochoa, mais elle reste la seule au palmarès ibérique. Sa sœur, Blanca Fernandez Ochoa, a ajouté en 1992 (20 ans plus tard) une médaille de bronze au slalom des JO d’Albertville. Derrière, c’est le néant pendant 26 ans, où le simple fait de se qualifier pour les JO d’hiver relève déjà de l’exploit.

« Paquito » Fernandez Ochoa est l’unique médaillé d’or espagnol aux JO d’hiver (Crédit : Diario AS)

Les derniers Jeux Olympiques de Pyeongchang en 2018 ont permis de briser cette malédiction, puisque les espagnols ont ramené pour la première fois deux médailles d’une campagne olympique, bien qu’elles ne soient qu’en bronze. Les deux héros se nomment Javier Fernandez Lopez et Regino Hernandez, respectivement médaillés en patinage artistique et snowboard cross. L’Espagne termine les JO 2018 à la 21ème place, bien loin de pays avec des conditions de neiges moins bonnes notamment.

Regino Hernandez a permis à l’Espagne de battre son record de médailles aux JOs (Crédit : Eurosport)

L’autre grande différence avec les grosses nations de l’hiver réside dans le nombre d’engagés. En Corée du Sud, l’Espagne ne s’est présentée qu’avec 12 athlètes, contre 156 pour l’Allemagne ou encore 106 pour la France.

Cet écart se traduit également sur les différents circuits de coupe du monde. Quand on regarde aujourd’hui certaines disciplines phares des sports d’hiver, telles que le ski alpin ou le biathlon, on ne trouve quasiment aucun espagnol sur les circuits coupe du monde. Par exemple, sur l’année en cours, il n’y a aucun(e) biathlète espagnol(e) alors que d’autres nations comme la Grèce, la Croatie ou la Grande Bretagne sont représentées. Même constat sur le circuit IBU, antichambre de la coupe du monde en biathlon. En ski alpin, aucun(e) espagnol(e) n’a marqué de point malgré quelques athlètes engagés. Enfin, le seul espagnol à avoir marqué des points (seulement 3) en ski de fond se nomme Imanol Rojo, qui a par exemple terminé à la 31ème place sur le tour ski.

Imanol Rojo lors de l’OPA Cup 2020 (Crédit : Nordic Mag)

Un manque de culture, de médiatisation et d’icônes

On peut attribuer ce manque de résultats à différents facteurs, notamment l’absence des sports d’hiver dans la culture sportive espagnole. Daniel Johnson l’introduit dans son étude comme le dernier facteur important mais difficilement mesurable. Pour les espagnols, les sports d’hiver sont principalement synonymes de tourisme et de glisse pour les vacances. Culturellement, il y a très peu d’engagement pour les disciplines d’hiver en compétition. Cela se traduit par le manque de deux éléments aujourd’hui incontournables pour développer un sport : des moyens et de l’exposition médiatique.

Après les JO de Vancouver en 2010, le président de l’époque de la Fédération des sports d’hiver, Eduardo Roldan, déclarait qu’un manque de moyens et une préparation insuffisante avaient causé l’absence de médailles des rouge et jaune. Au-delà de la question des financements, c’est sur la structure que l’Espagne est en retard. Par exemple, la création d’une fédération espagnole pour les sports de glace (patinage, hockey, curling, etc.) date seulement de 2006.

A Vancouver en 2010, on peut voir la différence ente la délégation espagnole et la Suède qui suit juste derrière (Crédit : Wikipédia)

Quant à la couverture média, elle est quasi-inexistante pour les sportifs espagnols en sport d’hiver. Dans un pays à culture très football, des quotidiens tels que Marca, As ou Mundo Deportivo ne voient que peu d’intérêt à aborder les sports d’hiver. Même si les deux médailles de bronze à Pyeonchang ont permis de mettre un peu de lumière sur les sports d’hiver espagnols, cette lumière s’est vite de nouveau assombrie.

La Une du Mundo Deportivo le jour de la médaille historique de Regino Hernandez (Crédit : Neogol)

L’accès aux retransmissions télévisées est également un sujet important. La diffusion gratuite du biathlon en France sur la chaîne l’Equipe a bien aidé à faire bondir les audiences. On voit bien la différence avec le ski alpin, diffusé en crypté, où malgré les très bons résultats d’Alexis Pinturault, l’engouement est moins visible. En Espagne, une grande partie des droits télé sont propriétés d’Eurosport, une chaîne cryptée. Cela fait une raison de plus de ne pas suivre les sports d’hiver en Espagne, même si de nos jours, accéder à du contenu crypté gratuitement se fait de plus en plus facilement.

Enfin, pour démocratiser un sport auprès du grand public, avoir une icône de ce-dit sport est en général un atout de taille. En France, l’impact de Raphaël Poirée puis de Martin Fourcade sur les affluences en biathlon n’est plus à prouver. En Espagne, Fernando Alonso est celui qui a développé un fort attrait des espagnols pour la Formule 1. L’équipe de basket a également vu ses résultats exploser suite sous l’impulsion de Pau Gasol, comme la France avec la génération Tony Parker. En sports d’hiver, on ne trouve pas récemment pareil champion.

Grâce en partie à Martin Fourcade et la chaîne l’Equipe, les français se sont pris au jeu du biathlon, comme ici au Grand Bornand (Crédit : RMC Sport)

Si les deux derniers héros des JO de Pyeonchang, Javier Fernandez Lopez et Regino Hernandez, ont fait les gros titres lors de leurs médailles, ils n’écrasent pas une discipline dans la durée comme a pu le faire Nadal, au point de créer un vrai lien avec les espagnols.

L’organisation des JO comme moteur ?

Mais alors que faire ? Comment l’Espagne pourrait-elle remonter la pente et s’imposer au moins comme un outsider dans les décennies à venir ? Le sens de l’histoire serait de bénéficier d’une volonté politique, agrémentée de fonds alloués au développement des disciplines hivernales en Espagne. Comment motiver cette volonté ? L’organisation des Jeux Olympiques serait déjà un immense pas en avant !

En 2010, une candidature de Barcelone semblait se dégager pour l’organisation des JO 2022. L’Espagne n’en est pas à son coup d’essai, le duo Zaragoza-Jaca ayant déjà essayé à plusieurs reprises. Mais cette même année, Barcelone décide de se retirer du processus.

Verra-t-on un jour les cinq anneaux en terre espagnole ? (Crédit : Sud Ouest)

Finalement, c’est l’année dernière, en 2020, que l’Espagne s’est manifestée pour l’organisation des épreuves olympiques de 2032. Une candidature par ailleurs singulière, puisqu’elle inclurait la ville de Barcelone, le pays d’Andorre mais également la ville de Sarajevo en Bosnie, uniquement pour le saut à skis, même si l’information reste incertaine. L’Espagne fera bien sûr face à de nombreux concurrents mais une chose est sûre, l’accès à l’organisation des Jeux serait une formidable opportunité pour le pays de développe sa culture des sports d’hiver.

L’Espagne en sports d’hiver, c’est un peu l’histoire d’amour impossible. Dans un pays culturellement sportif mais déjà pris par de nombreux sports dont le football, difficile de trouver de la place pour des sports d’hiver peu accessibles au plus grand nombre, en manque de moyens et de soutien du monde politique et des médias. Si on voit mal comment la situation pourrait évoluer dans le bon sens à court terme, l’organisation des JO 2032 par la ville de Barcelone pourrait lancer un nouvel élan (le bon ?) pour les sports d’hiver dans ce pays tant fan de sport. En attendant, les fédérations de sport espagnol se doivent de mieux soutenir les disciplines hivernales. Affaire à suivre dans les mois et années à venir.

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