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Pourquoi Kobe divisait tant

Kobe s’en est allé, laissant derrière lui – malgré la pluie d’hommages qui lui a été rendue – une image contrastée. Il est des hommes qui aiment le goût du sang, et le Black Mamba en était. Tout au long de sa carrière, Kobe Bryant s’est nourri de l’inimitié. Le clair-obscur de sa personnalité, il l’a cultivé, s’est appliqué à ne montrer aucune faille. Si bien qu’on se plaisait à croire qu’il était invulnérable. Si l’annonce de sa mort a choqué, ce n’est pas tant pour son jeune âge. C’est parce qu’il nous avait habitués à réaliser l’impossible. Naïvement, on a cru à la mauvaise blague. On s’accordait sur le caractère tragique d’une telle disparition, mais impliquant Kobe Bryant, elle relevait même de l’invraisemblable. Les larmes ont coulé, pour ceux qui l’adoraient et pour ceux qui adoraient le détester. Kobe a encore fait l’impossible : il les a réconciliés. Et, pour la première fois, il a fait l’unanimité.

20 ans de carrière et autant à semer la discorde. Quand Kobe Bryant débarque en NBA en 1996 à la sortie du lycée, c’est un gamin effronté, téméraire, bien décidé à empoigner la vie. Quand il fait sa tournée d’adieux en 2016, c’est un homme mûr, sur de sa force, qui transperce le monde de son aura. Entre-temps, Kobe a beaucoup gagné, parfois gâché, jamais laissé indifférent.

Un style de jeu polarisant

La panoplie technique de Kobe Bryant (image : Getty) était illimitée. Inlassable admirateur et observateur de Michael Jordan, il a reproduit sur les parquets chacun des mouvements de son aîné avec le perfectionnisme qui le caractérisait. Néanmoins, la pureté du geste n’a pas toujours rejoint la pureté du jeu. Accusé de vampiriser l’attaque des Lakers, Kobe a souvent été qualifié de « croqueur ». On lui a reproché sa tendance à prendre trop de tirs difficiles, à persister dans ses tentatives périlleuses quand il n’était pas en réussite.

L’élève encore très loin de dépasser le maître. (image : Silver Screen and Roll)

Quatrième meilleur marqueur de l’histoire de la NBA et auteur de cartons offensifs mémorables (81 points, 62 points en trois quarts-temps…), KB était parfois considéré comme un joueur surévalué, dont les statistiques affolantes seraient dues avant tout à sa volonté de se mettre en avant. Détenteur du record de tirs manqués en NBA, l’arrière donnait l’impression de forcer certains tirs. Sa confiance en sa main était inébranlable et le conduisait à prendre certains « mauvais tirs ». Mais c’est quoi, un mauvais tir ? Quand Paul George qualifie un buzzer beater de Damian Lillard de bad shot, peut-on lui donner raison ? Il serait intéressant de savoir s’il faut attendre l’issue d’une action pour parler de bon ou de mauvais tir…

Mais si la question est : Kobe Bryant a-t-il pris plus de mauvais tirs que la moyenne ? La réponse est oui. Si la question est : en a-t-il manqué plus que la moyenne ? La réponse est toujours oui. C’est le propre des pyromanes, si on s’extasie devant leurs performances quand ils sont dans un bon soir, on a le droit de souligner leur entêtement quand ce n’est pas le cas. Jusqu’à son dernier match, Kobe est resté la définition du pyromane. Le 13 avril 2016, jour de réception du Utah Jazz, il a inscrit 60 points à 22/50. Déjà conspué pour son manque d’efficience pendant deux décennies, Kobe Bryant achevait les sceptiques en tirant sa révérence loin de toute discrétion, loin de la modestie dont il devait faire preuve (au nom de quoi, exactement ?).

2016 Getty Images

Par ailleurs, en dépit de ses accomplissements au scoring, Kobe était loin d’être un joueur unidimensionnel. Il présentait des moyennes en carrière honorables, pour un poste 2, au rebond (5,24 p/m) et à la passe (4,68p/m). Il ne faudrait pas oublier, non plus, qu’il était un défenseur de premier choix. On ne s’appuiera pas sur ses douze sélections dans les All-NBA Defensive Teams pour appuyer cet argument, puisque ces équipes ont tendance à surreprésenter les joueurs jouissant d’une popularité importante. Mais il ne faut pas longtemps pour trouver des témoignages de la dureté de Kobe Bryant dans ce secteur de jeu :

« Il pouvait t’insulter comme personne, mais la plupart du temps, il lui suffisait de te regarder et d’être un leader par l’exemple. Il se jetait sur le parquet pour sauver des ballons et toutes ces choses là. Quand il voyait qu’un adversaire était chaud, il nous disait à Ron Artest et à moi, qui étions les principaux défenseurs, de dégager, parce qu’il allait défendre sur lui. C’était un mec comme ça. » déclarait son ancien coéquipier Matt Barnes (2010-2012) à The Ringer en mai dernier. À la suite d’une rupture du tendon d’Achille survenue en mai 2013, le corps de Kobe Bryant ne pouvait plus supporter autant d’efforts des deux côtés du terrain. Devant toujours assumer certaines responsabilités offensives, Kobe s’est ménagé en défense et a connu une fin de carrière difficile, souffrant face à de jeunes arrières plus vifs. Cet échantillon n’est pas représentatif de sa carrière.

Une conception personnelle du leadership

Comment un joueur du talent de Kobe, dans un environnement aussi attractif que les Los Angeles Lakers, peut être amené à terminer sa carrière au sein d’une équipe médiocre, dont il est le leader offensif à 37 ans passés ? Comment peut-il n’avoir qu’un seul titre de MVP (un de moins que Steve Nash !), glané en 2008 ? C’est son caractère qui est ici en question. Tout au long de son parcours dans la grande ligue, Kobe Bryant a traîné une réputation ambivalente. Non content d’être doté d’aptitudes exceptionnelles, il travaillait sans relâche, préférait ne rien laisser au hasard. Alors pour partager son vestiaire, il valait mieux être fait du même bois.

Quand il s’est imposé comme un joueur majeur des Purple & Gold, Kobe était d’abord dans l’ombre de Shaquille O’Neal. Au sortir du three-peat, en 2002, il n’avait que 23 ans. C’est à ce moment qu’il entrait dans son prime individuel et qu’il pouvait revendiquer un statut de franchise player, un statut jusqu’alors dévolu à Shaq. Formant l’un des duos les plus dominants de l’histoire, Kobe et Shaq étaient deux êtres humains très différents, et leur antagonisme a obligé les Lakers à faire un choix. Défaits en finale par les Detroit Pistons en 2004, ils décidèrent de se séparer du pivot, confiant les clés de la franchise à Kobe Bryant. Pendant des années, ce dernier a accumulé les records personnels sans connaître aucun succès collectif, alors qu’il était au sommet de ses capacités mentales et athlétiques.

Entre Kobe et Shaq, la situation était devenue intenable. (image : Bleacher Report)

Au milieu des années 2000, la star des Angelenos était comme enfermée dans ce paradoxe. Brillant soliste sur le parquet, homme tourmenté en coulisses. Son contrat imposant et son ego surdimensionné n’incitaient pas les autres superstars à le rejoindre dans la Cité des Anges. Pas plus que l’accusation de viol par l’employée d’un hôtel du Colorado, qui a durablement terni son image publique et s’est soldée par un accord financier loin des tribunaux. Cible de la presse, Kobe Bryant était hué à chaque déplacement par les fans adverses. Individualiste, arrogant, violeur présumé, voilà comment beaucoup le voyaient il y a une quinzaine d’années. Au sein de son propre vestiaire, Kobe était contesté. Habitué à côtoyer des champions, il devait composer avec un effectif faible sportivement et mentalement, le conduisant à adopter une attitude de tyran.

« En 2006, j’ai failli gagner le titre de MVP avec Smush Parker et Kwame Brown dans mon équipe. Je shootais 45 fois par match. J’étais censé faire quoi ? Faire une passe à Chris Mihm ou Kwame Brown ? Parker ? C’était le pire ! il n’avait pas sa place en NBA, mais on n’avait pas assez d’argent pour se payer un meneur. »

Kobe Bryant dans l’Orange County Register, octobre 2012

Le pauvre Smush Parker, victime de ses limites, était devenu le souffre-douleur de Kobe. « Un jour à l’entrainement, j’essayais de lui parler d’un autre sujet que le basket, plus précisément de football. Il m’a regardé très sérieux et il m’a dit : « Tu n’as pas le droit de me parler. Tu dois avoir un peu plus de références avant de venir me parler. » racontait-il dans le talk-show de Dan Le Batard sur ESPN. Ses seules discussions avec Kobe Bryant portaient sur la façon dont il devait lui donner la balle.

Cette situation a plus ou moins perduré jusqu’en 2007 et l’arrivée en Californie de Pau Gasol, qui a donné un nouvel élan à la carrière du Black Mamba. Aux côtés de l’intérieur espagnol, il s’est mué en un leader plus compréhensif et a porté les Lakers vers le back-to-back (2009, 2010). En décembre 2015, quelques semaines après l’annonce de son départ en retraite, Kobe était invité par ESPN à revenir sur sa carrière et à distiller un conseil à une jeune version de lui-même. Il en avait profité pour faire son mea culpa :

« Le plus important, quand on veut être un leader et gagner des titres, c’est de savoir se mettre à la place des autres. C’est dur de dire à un joueur de cet âge de comprendre la compassion et l’empathie mais ce serait mon conseil. Cela a tendance à venir avec le temps. »

Kobe Bryant n’avait pas l’efficacité et la sobriété de Tim Duncan, le leadership bienveillant de LeBron James, la sagesse de Kareem Abdul-Jabbar. En somme, comme tous les hommes, il n’était pas parfait. Sa forte personnalité et sa compétitivité hors du commun lui auront joué des tours mais auront marqué l’histoire du basketball qu’il aimait tant. Tout cela contribue au mythe de Kobe Bryant, adulé par les uns et haï par les autres. Personnage légendaire de la NBA, parmi les plus clivants, sa perte brutale nous aura tous réuni dans le chagrin. Les fans de Kobe comme les fans d’Iverson, les fans des Lakers comme ceux des Celtics ou bien des Spurs. Parce qu’il représentait si bien ce que l’on aime dans ce sport, parce que la simple évocation de son nom nous rappelle des souvenirs en pagaille, on était tous attachés à Kobe.

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