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Le Esport français avance malgré la crise

La pandémie mondiale est à l’origine de nombreux bouleversements dans le monde du sport et du Esport. Elle favorise l’émergence de pratiques hybrides et de nouvelles façons de consommer le spectacle sportif. Au point de changer durablement notre rapport au sport ?

Le sport et la crise sanitaire

La crise sanitaire mondiale fait mal au sport de haut niveau. Comme dans de nombreux autres domaines, le secteur du sport a connu et connait encore une longue période de disette : les compétitions annulées, les matchs sans public, les limitations sanitaires et l’incertitude qui plane sur la tenue des plus grands évènements sportifs.

Une période particulièrement compliquée pour les athlètes, qui doivent se préparer pour des compétitions sans savoir si elles auront lieu, dans des conditions rendues difficiles par les restrictions sanitaires. Les évènements maintenus se déroulent la plupart du temps sans public et dans une ambiance particulière.

Mondial de Handball à huis-clôt – ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Le sport amateur ne se porte pas beaucoup mieux. En France, 75% des associations sportives employant au moins un salarié ont adopté le chômage partiel, et le Comité National Olympique Français estime à 376 millions la perte pour les clubs d’une année sur l’autre, entre chute massive d’adhésion et perte de subventions. Les acteurs associatifs constatent une inéluctable chute des adhésions depuis la saison passée.

Les salles de sport et les structures commerciales proposant du sport en salle sont toujours dans l’attente de pouvoir rouvrir après plusieurs mois de cessation d’activité, avec la crainte que cette longue pause habitue leur clientèle à d’autres pratiques sportives. C’est tout un secteur qui est menacé.

De nouvelles pratiques

Aussi la Covid aura accéléré l’avènement de nouvelles façons de faire du sport : dans son salon et avec un support numérique. Le mariage du Esport et du sport à domicile est particulièrement adapté quand on est contraint de rester chez soi. Les cas de Strava et Swift illustrent cette tendance.

Strava est une application permettant de suivre vos performances sportives en live, puis d’analyser vos données après l’effort. C’est aussi un réseau social regroupant 70M de sportifs pratiquant à travers le monde qui publie chaque année le Year in Sport, un bilan réalisé à partir des données des utilisateurs de Strava sur l’année. Il permet de dégager des tendances fortes. Conséquence logique des confinements et restrictions de déplacement : en France, les activités running et marche, ainsi que le sport à domicile ont grimpé en flèche.

Dessin GPS sur Strava : le nouveau défi à la mode sur les réseaux sociaux – OUEST-FRANCE

Autre phénomène marquant : les sportifs n’ont pas renoncé à la compétition, contre eux-même ou contre la communauté, sur des segments permettant de se mesurer à ses amis ou aux plus grands champions. Aussi la dimension sociale de la pratique sportive a pu s’exprimer sur Strava : en moyenne, un athlète était abonné à deux fois plus d’autres athlètes en avril de cette année qu’en avril 2019. L’utilisation de montres connectées pour créer un data de son activité sportive s’est largement démocratisée durant cette période.

Zwift propose une expérience sportive basée sur la technologie du gaming. C’est une plateforme permettant aux cyclistes de pratiquer à domicile et entre amis. Virtuellement bien sûr, chaque utilisateur restant chez lui sur son home-trainer et devant un écran qui simule une course sur route. L’application reproduit la résistance à la pédale en fonction de la pente, du vent et de l’aspiration si vous êtes bien planqué dans la roue d’un ami ou d’un illustre inconnu. En cette année de confinement, l’entreprise à connu une croissance de 300%.

Grâce à l’application, les cyclistes professionnels ont pu participer à un tour de france virtuel, le NTT Pro Cycling Team. Sur 6 étapes, cette épreuve regroupant un quarantaine d’équipes masculines et féminines a été diffusée dans 16 pays pour 13 heures de direct.

Ryan Mullen, vainqueur en solitaire lors de la 4e étape. – Photo : France TV

L’UCI prend cette pratique très au sérieux. En septembre 2020 elle annonce un protocole d’accord avec Zwift sur la gouvernance et le développement du cyclisme Esport comme nouvelle discipline du cyclisme. Avec en ligne de mire la mise en place des premiers Championnats du Monde de Cyclisme Esport UCI à court terme. 

Faute de mieux, les fédérations, des associations, ou des coachs se sont tournés vers le numérique pour proposer des pratiques sportives à distance. De nouvelles formes d’activité physique qui s’ouvre à l’univers du gaming.

Les stades se vident et les arènes virtuelles se remplissent

De leur côté les jeux vidéos ont été de grands bénéficiaires de la crise sanitaire mondiale. C’est une occupation qui a été plébiscitée par des dizaines de million de personnes bloquées chez elles. Voir plus. 

Selon une étude de DFC Intelligence, menée à grande échelle et sur tous les supports, 40% de la population mondiale joue aux jeux vidéos. Soit environ 3 milliards de personnes sur cette Terre ! L’étude révèle également que près de la moitié jouent sur PC, avec une grosse croissance du téléphone, particulièrement en Asie, qui est le continent le plus gamer du monde.

La France est encore largement en retrait par rapport aux pays asiatiques, aux USA et à la Russie, mais la croissance est forte.

Editorial Team  Posted August 14, 2020  In Forecast/Sales – DFCint

Alors que les stades vides peuvent donner aux grands événements sportifs un spectacle peu réjouissant, les arènes virtuelles ne cessent de se remplir. La consommation de médias Esport a connue une très forte croissance durant l’année écoulée. 

Les événements en lan (lieu physique où se réunissent les joueurs pour des compétitions Esport) ont connu les mêmes difficultés que les autres compétitions sportives. Des annulations massives et une implacable logique économique : pas d’événement, pas de public, pas de revenus de sponsoring. Mais une différence fondamentale tient à la très grande faculté d’adaptation du Esport et à l’agilité des organisations spécialisées. Les annulations ont provoqué des pertes de chiffres d’affaire mais elle ont pu réagir rapidement.

Finales LEC 2019 à Rotterdam, avant la COVID – photo eclypsia

L’exemple de la League of Legends European Championship (LEC) proposée par l’éditeur américain Riot Games est assez parlant. La compétition devait avoir lieu du 24 janvier au 21 mars 2020, mais à été temporairement suspendue à cause de la Covid-19. Finalement, le règlement a été spécialement adapté aux mesures sanitaires et chaque équipe a pu jouer depuis ses propres locaux. Riot Games à mis à disposition tous les moyens techniques pour assurer la continuité de la compétition, notamment des serveurs effectifs et l’arbitrage à distance.

Aussi les compétitions en ligne ont connu une forte croissance, avec des audiences jamais atteintes jusque-là. Ainsi selon le baromètre 2020 de France Esport, la pratique compétitive des « Esportifs Amateurs » a radicalement changé cette année : les joueurs de parties classées et compétitives se sont massivement tournés vers le format “en ligne”, délaissant les compétitions physique en Lan. En 2020, 6,5M de personnes ont assisté au moins à un compétition ESPORT sur le territoire, dont 1,5M au moins une fois par semaine.

Baromètre 2020 – France Esport

Le sport survivra à la crise

Les compétitions virtuelles semblent être un format adapté en ces temps de distanciation sociales, une adaptation bien plus complexe pour le sport traditionnel. Le football est le sport le plus populaire au monde et en France, et les belles audiences de la Finale de la Ligue des Champions, jouée à huis-clôt montre que l’intérêt est toujours là. Le sport passionne toujours, et les scores du Tour de France et de Rolland Garros en témoignent également. On pourrait modérer notre enthousiasme en remarquant que les évènements sportifs en directs ont été très peu nombreux cette année et que les gens étaient souvent forcés de rester chez eux.

Le football professionnel français, lui, peine à retrouver son public, qui s’intéresse de moins en moins au spectacle proposé. Mais ce déclin est antérieur à la crise sanitaire. La Ligue 1 a perdu la moitié de son audience en 10 ans et une guerre ouverte a lieu en ce moment entre le diffuseur historique Canal + et la LFP. Une bataille sanglante sur les cendres du projet Médiapro dont CCS avait anticipé l’échec il y a un an

Le symbole est puissant : le sport n°1 en France qui devait connaître une forte croissance avec l’injection de fonds des Qatari dans le PSG pour “tirer la Ligue 1 vers le haut” est finalement en train de prendre l’eau. La Ligue 1 a perdu de la valeur et tout un écosystème est remis en question.

Le boom de la LFL et l’exemple de la KCorp

A l’inverse le Esport français se porte comme un charme. League Of Legend (LOL), le jeu de Riot qui domine la scène compétitive Esport depuis 10 ans, connaît des audiences records avec une Ligue française de League of Legends  (LFL) en plein boom. Alors qu’elle enregistrait la saison passée des audiences moyennes oscillant autour de 24 000 vues par rencontre, pas moins de 200 000 viewers ont assisté à la rencontre épique entre KarminCorp et Solary, pour l’Opening Week de la saison LFL 2021,

Le modèle est bien différent du show sportif à la télévision. Tout se passe sur la plateforme de streaming Twitch. La nouvelle chaîne OTP est désignée comme chaine officielle de la LFL et elle a le droit de retransmettre les matchs de la compétition. Ensuite s’ajoutent toutes les chaînes des équipes engagées qui peuvent diffuser les rencontres de leur team avec leurs commentaires de supporters. Le résultat : des audiences qui explosent grâce à une ferveur et une passion contagieuse. Car quand un commentateur est aussi impliqué dans une rencontre, ça change tout.

Attention le moment est marquant : vous venez d’assister à un incroyable backdoor de la jeune KCorp pourtant dominée, qui va chercher une première victoire historique en LFL. C’est le Youtuber Kamel « Kameto » Kebir qui commente les matchs de sa propre équipe pro en LFL sur sa chaîne et devant 110 000 supporters, auxquels vont s’ajouter quelques 80 000 personnes qui regardent la rencontre sur la chaîne officielle OTP.

Une nouvelle façon de proposer du spectacle sportif

Le projet Karmin Corp a été initié sur les réseaux sociaux pour tracter des milliers de fans vers la compétition LFL avec l’ambition de devenir rapidement l’une des meilleurs équipe française. Pour ensuite s’attaquer au League of Legends European Championship (LEC). Créer de la hype pour rendre son équipe attractive et faire signer les meilleurs pros disponibles : le projet montre son énorme potentiel. La KCorp, jeune équipe promue de division 2, crée la sensation.

Lucas « Saken » Fayard de la KCorp, MVP du classico contre Solay – photo L’Equipe

Depuis le début de cette saison 2021, la LFL est le championnat national LOL le plus suivi d’Europe. La presse sportive commence à suivre de près ces compétitions : le quotidien L’Équipe vient de s’associer à Riot Games pour la couverture du LEC qui rassemble les 10 meilleures équipes européennes des différentes ligues nationales.

La ligue 1 pourrait s’en inspirer. Mais vous n’êtes pas prêt de voir J.M. Aulas commenter les matchs de Lyon en ligue 1 sur sa propre chaîne en hurlant comme un possédé après un but dans les arrêts de jeu. Tout ça gratuitement.

A l’image du travail de Kameto, l’investissement des Youtubers à succès sur la scène Esport française est un gros moteur de développement pour un écosystème qui commencent à attirer les investisseurs. Gotaga, ancien joueur pro chez Vitality sur Call Of Duty, multiplie les projets fort de ses millions d’abonnés. Avec Tony Parker il crée en mai 2020 un évènement pour rassembler des stars du sport français sur sa chaine Twitch. Cela donne lieu à des soirées improbables comme cette partie de Infinity 9 Racing avec (tenez-vous bien) Antoine Griezmann , Charles Leclerc, Andrew Albicy, Rudy Gobert, Samuel Umtiti, Teddy Riner, Fabien Causeur, Romain Grosjean, Gaël Monfils, Thibaut Courtois et Elie Okobo.

Gotaga le surdoué de Call Of mal à l’aise sur une F1- Youtube

Victoire de Charles Leclerc et 10ème place pour Gotaga, manifestement moins à l’aise au volant d’une F1 que sur COD.

Si la situation pour le sport reste en suspend, la crise sanitaire n’entrave pas les perspectives de développement du Esport en France, avec un écosystème compétitif et polymorphe. Ses rapprochements avec le monde du sport professionnel lui donnent un élan supplémentaire. Une industrie qui pourrait inspirer certains modèles économiques qui doivent se renouveler pour survivre.

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