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Pourquoi The Sun est boycotté depuis 32 ans à Liverpool

Si vous allez à Liverpool et entrez chez le marchand de journaux, il y a de fortes chances que vous ne trouviez aucun exemplaire du Sun. Rupture de stock ? Non. Ce tabloïd, parmi les plus vendus du Royaume-Uni, est tout bonnement boycotté sur les rives de la Mersey. Vous connaissiez sûrement The Sun pour ses rumeurs de transfert fantaisistes balancées à chaque mercato, vous verrez que les raisons de ce boycott sont bien plus sérieuses. Retour dans les 1980s.

Don’t buy The Sun

Entre The Sun et les habitants de Liverpool, ça n’a jamais été le grand amour. Propriété du magnat des médias Rupert Murdoch, le quotidien a toujours été considéré comme l’organe de presse officieux du Parti conservateur. Or, à Liverpool, il est difficile de trouver personnalité plus controversée que Margaret Thatcher. Première ministre de 1979 à 1990, la Dame de fer a impulsé de nombreuses réformes politiques et économiques fortement contestées par la classe ouvrière. Son mandat a été marqué par la désindustrialisation de Liverpool et l’explosion du chômage et de la pauvreté dans la ville. À une époque où Norman Tebbit, secrétaire d’État pour l’Emploi, encourageait les chômeurs – non pas à traverser la rue – mais à « prendre leur vélo pour aller trouver du travail », Thatcher et Liverpool se détestaient cordialement.

En raison de ses affinités politiques, The Sun est alors moins vendu à Liverpool et dans les cités ouvrières que dans le reste du royaume, mais ses chiffres restent honorables. C’est en 1989 que le tournant a lieu et que le tabloïd est banni dans le Merseyside. Le 15 avril à Sheffield, le Liverpool Football Club et Nottingham Forrest s’affrontaient en demi-finale de Coupe d’Angleterre. Sous un beau soleil de printemps, le stade d’Hillsborough était plein à craquer pour l’occasion. Les commentateurs du match étaient circonspects :

« C’est curieux de voir une foule aussi importante à cet endroit. C’est un match que tout le monde voulait voir, la police a ouvert les portes pour éviter la bousculade. »

En seulement six minutes de jeu, la situation était devenue hors de contrôle. Les forces de police, disposées autour du terrain, enjoignaient à l’arbitre Ray Lewis d’interrompre la partie. Des spectateurs étaient entrés sur le terrain. Derrière le but de Bruce Grobbelaar, la tribune débordait de monde. M. Lewis demanda aux joueurs de rentrer aux vestiaires en attendant que le problème soit résolu. Il ne le fut pas. La capacité d’Hillsborough (54 101 places) était largement excédée, le danger était évident. Le mouvement de foule fut violent. Le soir du drame, le journal télévisé annonçait : « Au moins 74 supporters auraient trouvé la mort lors de la demi-finale de la Coupe d’Angleterre au stade d’Hillsborough, à Sheffield. Des centaines d’autres ont été blessés. Il semblerait que des centaines de supporters de Liverpool sans ticket soient entrés dans le stade par une porte cassée. »

Quatre jours après la catastrophe, The Sun titrait « The Truth ». Le tabloïd dévoilait sa vérité :

« Certains supporters ont fait les poches des victimes.
Certains supporters ont uriné sur les courageux policiers.
Certains supporters ont frappé des policiers qui tentaient le bouche-à-bouche. »

Ne vous arrêtez pas à la une, l’intérieur du journal est tout aussi nauséabond. On y lit que les supporters de Liverpool, décrits comme ivres et violents, ont empêché l’intervention de la police et des secours. Que certains enfants présents au stade étaient alcoolisés.

Justice for the 96

96 personnes ont perdu la vie dans le drame. Pour le documentaire Out of the rain, Marc Sauvourel et les équipes de Sport Reporter s’étaient rendus à Liverpool pour rencontrer des supporters des Reds, en attente de leur premier titre de champion en 30 ans. Certains d’entre eux étaient à Hillsborough. Ils ont lutté de longues années pour leur réhabilitation. Leur combat ne fut pas vain. Le 15 avril 2009, à l’occasion de la commémoration des 20 ans de la catastrophe, des manifestations eurent lieu pour réclamer justice aux familles des victimes. Andy Burnham, secrétaire d’État à la Culture, aux Médias et aux Sports, obtint de son Premier ministre Gordon Brown la réouverture du dossier et la nomination d’un comité indépendant.

Traînés dans la boue, accusés d’être responsables du drame, d’être venus au stade ivres et sans billet, les supporters de Liverpool se sont battus pour obtenir justice, vérité et excuses du gouvernement. Le 12 septembre 2012, 23 ans après les événements d’Hillsborough, le rapport de la commission indépendante était publié. Près de 450 000 pages. Et pour la première fois, il fut établi que la police et les secours avaient commis des fautes graves.

« 28 personnes montraient des signes évidents que leur circulation sanguine n’était pas coupée. 16 personnes montraient des signes que leur cœur et leurs poumons fonctionnaient pendant une longue période après la bousculade. Nous avons la preuve que 41 personnes auraient pu survivre si les secours avaient été mieux organisés. »

Dr Bill Kirkup

À la suite de la publication du rapport, David Cameron, Premier ministre entre 2010 et 2016, déclarait : « Les nouvelles preuves qui nous sont présentées aujourd’hui montrent clairement que ces familles ont subi une double injustice. L’injustice d’avoir vécu ces événements épouvantables, l’échec de l’État à protéger leurs proches, l’attente interminable de la vérité. Et l’injustice du dénigrement des défunts, qu’on a présentés comme responsables de leur propre mort. Au nom du gouvernement et même de notre pays, je suis profondément désolé que cette injustice ait duré aussi longtemps. »

image : Davey Brett

Damian, supporter des Reds interrogé dans Out of the rain, ne pouvait masquer son émotion : « J’ai subi un choc post-traumatique après Hillsborough, j’étais au plus bas. On nous a donné le mauvais rôle alors que les forces de police, que le gouvernement a protégées, ont commis une faute professionnelle. L’un des plus grands privilèges de ma vie est d’avoir été invité à la cathédrale anglicane pour la publication du rapport. Je ne pensais pas voir de mon vivant la vérité dévoilée, je me disais que mes petits enfants le verraient un jour. J’étais dans cette cathédrale et j’ai entendu à la télévision le Premier ministre David Cameron s’excuser publiquement, prononcer les mots « profondément désolé » pour la double injustice subie ce jour-là, et l’inexcusable dissimulation de la vérité. J’avais du mal à y croire. J’avais l’impression d’être au jour du jugement dernier. »

Roy, dans le même documentaire, d’ajouter : « J’étais à Hillsborough. J’ai vu tout le monde tomber sous mes yeux là-bas. Ça restera gravé en moi, toute ma vie, depuis ce jour. Tout ce qui a trait à Hillsborough me déchire. Je pense aux familles. Aucun de mes proches n’a perdu la vie mais c’est un souvenir douloureux ». En mars 2014, une nouvelle enquête était lancée par le coroner, afin de déterminer les causes des décès de la catastrophe. Elle fut l’enquête la plus longue de l’histoire britannique.

« Hier, la nouvelle enquête sur les morts d’Hillsborough a livré ses conclusions. Personne ne devrait avoir à endurer ce que les familles et les survivants ont vécu. Personne ne devrait avoir à subir la perte de ses proches dans des circonstances aussi épouvantables. Et personne ne devrait avoir à se battre année après année, décennie après décennie, à la recherche de la vérité. J’espère que pour les familles et les survivants qui ont traversé des moments si difficiles, les conclusions établies hier les rapprocheront de la paix qui leur fut si longtemps refusée. »

Theresa May, Première ministre du Royaume-Uni, le 27 avril 2016

Les quatorze conclusions du deuxième rapport d’Hillsborough :

  • 96 personnes ont-elles été tuées ? Oui.
  • Erreur d’organisation de la police ? Oui.
  • Erreur de la police dans la gestion des tourniquets ? Oui.
  • Erreur des officiers responsables de la tribune ? Oui.
  • Erreur de la police dans l’ouverture des portes ? Oui.
  • Est-ce un crime ? Oui.
  • Le comportement des supporters a-t-il causé un danger ? Non.
  • La conception du stade a-t-elle contribué au drame ? Oui.
  • Erreur des secours du stade ? Oui.
  • Erreur du club de Sheffield Wednesday dans l’organisation du match ? Oui.
  • Erreur des agents de sécurité de Sheffield Wednesday ? Non.
  • Les concepteurs du stade auraient-ils dû mieux faire ? Oui.
  • Erreur dans la réaction de la police ? Oui.
  • Erreur dans la gestion des ambulances ? Oui.
image : Davey Brett

Depuis 2017, les journalistes du Sun sont interdits d’accès à Anfield. À l’époque du drame, ce n’était pourtant pas le seul média à relayer les affirmations mensongères diffusées par la police. Le Daily Express, le Daily Mail et le Daily Star avaient fait de même. La défiance des Scousers envers The Sun et surtout le fait que le journal a longtemps refusé de présenter ses excuses ont fait la différence.

Les mensonges de la police, de la presse et du gouvernement britanniques ont été révélés. Bien trop tard, hélas. Mais pour les supporters de Liverpool, c’est une victoire de haute lutte. Le contexte de lutte contre le hooliganisme a parfaitement servi les intérêts des dirigeants, qui en ont profité pour jeter l’opprobre sur des supporters qui sont les victimes de l’histoire. Le temps fera son affaire bien sûr. Les journalistes du Sun ne sont plus les mêmes aujourd’hui, mais il faudra longtemps, très longtemps pour voir The Sun dans les kiosques à journaux de Liverpool. « The truth was proved, they printed lies. »

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