Boxe

Duran vs Leonard 2 : « No Mas », un abandon rentré dans la légende de la boxe

Nous sommes le 25 Novembre 1980 et la planète boxe est sous assistance respiratoire. Quelques mois à peine après un premier combat entre Roberto « Stone » Duran et « Sugar » Ray Leonard, qui a vu la victoire du premier nommé par Unanimous Decision, les deux combattants se retrouvent pour une revanche électrique. Qui a marqué l’Histoire.

Une page mythique de l’Histoire du noble art s’est écrit un soir d’automne 1980 au Superdome de la Nouvelle-Orléans. « Stone » retrouve « Sugar » une deuxième fois cette année-ci, après un premier combat déjà fabuleux. Après tout, comment peut-il en être autrement entre ces deux boxeurs de légende…

Le contexte

Roberto Duran

Vous ne rêvez pas, en voyant la carte de Roberto Duran. À 29 ans, le boxeur panaméen est déjà une légende de son sport. Former lightweight, il commence sa carrière professionnelle à seulement 16 ans et enchaîne les succès. Il bat très vite deux boxeurs qui, dans leurs carrières, ont été champions du monde : Ernesto Marcel (titré chez les poids plume en 1972, 4 défenses consécutives avant de terminer sa carrière) et Hiroshi Kobayashi (titré chez les poids super-plume en 1967, dans les fédérations WBC et WBA).

En 1972, il remporte sa première ceinture internationale en terminant par TKO Ken Buchanan au Madison Square Garden. Un knock-down après 15 secondes de combat, une erreur presque fatale à la fin du 13e round, et finalement une victoire par TKO lors de ce même round. S’enchaînent par la suite des combats, toujours des victoires, dans des combats que l’on peut qualifier de « mineurs » par rapport à ses défenses de ceinture. 13 défenses réussies plus tard, dont une revanche contre Esteban de Jesus, le seul boxeur qui l’avait battu, c’était par UD en 1972, Roberto Duran décide de monter de catégorie pour gagner en respect. La puissance médiatique des poids moyens n’a alors pas d’égal, exception faite des poids lourds. Duran décide donc de renoncer à son titre unifié des poids légers en Février 1979.

Ray Leonard

Du côté de « Sugar », le début de carrière se résume en un seul adjectif : parfait. 27 combats, 27 victoires. Il commence sa razzia dans la salle de Baltimore, et son style caractéristique, où l’efficacité rencontre le charisme, lui fait gravir les échelons très vite. Il ravit la ceinture NABF (North-American Boxing Federation) des poids moyens et la conserve à une reprise avant d’avoir son premier title shot, face au champion WBC Wilfied Benitez. Nous sommes alors à la fin de l’année 1979.

Le charisme, par Sugar Ray Leonard.

Ce combat est un test grandeur nature pour Sugar, qui se rapproche de son prime tout comme son adversaire. Le site TheFightCity parle même d’un duel entre deux « surdoués du ring ». Wilfried Benitez a une carte personnelle quasi-parfaite (38-0-1), tout comme Ray Leonard, alors auréolé de 25 victoires en autant de combats. Benitez, lui, détient un record toujours effectif aujourd’hui, et qui semble d’ailleurs inatteignable, qu’est d’être le plus jeune champion du monde de l’Histoire du noble art. À 17 ans, il a ravi la ceinture WBC des poids super-légers.

Bref. Ce duel, est un duel comme on n’en fait quasiment plus aujourd’hui. Benitez et Leonard, c’est un combat de rêve pour celles et ceux qui aiment la boxe pour sa malice, sa capacité à esquiver/contrer, à feinter avec le jeu de jambes ou le bras arrière, et à tirer profit de chaque seconde d’un round. Vous comprenez mieux l’utilisation du terme « surdoué » mentionné plus haut… Le combat est d’abord dominé par Sugar, qui déroute avec sa main gauche la garde de Benitez. Ce dernier s’écroule au troisième round, knock-down, et s’est relevé en meilleur boxeur. Malgré tout, Leonard domine et l’emporte dans un ultime round passionnant, par sa guerre et ses corps perdus. À 23 ans, Sugar Ray Leonard devient champion WBC des poids moyens.

Le premier affrontement : 20 Juin 1980

Vient alors le premier combat entre Roberto Duran et Sugar Ray Leonard. Le premier épisode d’un duel en deux temps qui fait date dans l’Histoire du noble art. Sans évoquer pour l’heure la rivalité sportive, ce duel est aussi et surtout identitaire. Sugar a une réputation qualifiable selon plusieurs superlatifs : charismatique, brillant, abordable, etc… C’est une idole. Roberto Duran, lui, a une image bien différente. Coriace, vorace, certains disent de lui qu’il est même méchant sur le ring. Ce combat, c’est la rencontre entre « le bon et la brute ».

Tous les ingrédients sont là pour une recette de légende. Le rendez-vous est pris au 20 Juin 1980 dans l’antre de l’Olympic Stadium de Montréal, où un certain… Ray Leonard, a remporté la médaille d’or aux Jeux Olympiques quatre ans auparavant. Si tout est pensé pour Sugar, que ce soit de la part des bookmakers (Duran était underdog), comme de l’organisation (la répartition du price money était de 1/5 pour Duran, 4/5 pour Leonard !), c’est bel et bien le panaméen qui l’a emporté. Il a fallu que les juges départagent les deux protagonistes dans la célèbre « bagarre de Montréal » : 145-144, 148-147, 146-144. Le champion est tombé, vive le champion.

Le combat

S’il est aujourd’hui compliqué de voir deux boxeurs dans leur prime s’affronter pour une ceinture mondiale, imaginez alors une revanche la même année… Ce duel a marqué à tout jamais l’année 1980. Le premier combat est a dater au 20 Juin, et la revanche s’est jouée au 25 Novembre. 207 jours. Sugar Ray Leonard a 207 jours pour encaisser la défaite, la perte de la ceinture, le combat en lui-même, et retourner au camp d’entraînement. C’est pourtant ce qu’il a su faire pour arriver au sommet de sa forme pour cette revanche, c’est même d’ailleurs lui qui a activé la clause de revanche et qui a fait la demande du 25 Novembre.

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Contrairement au premier combat, Ray Leonard est très mobile. Son déficit de puissance est mieux compensé, le gameplan est meilleur (ou mieux respecté ?). L’agressivité de Duran est contrôlée, si bien qu’après les cinq premiers rounds l’américain est devant au points. On lui loue sa capacité à esquiver avec panache les coups de tonnerre de Manos de piedra, et sa qualité de contre en jab ou parfois avec le bras arrière. Comme tout boxeur qui prend confiance en touchant son adversaire pour le verrouiller, puis par un enchaînement où on veut briser la défense, Roberto Duran voit sa patience se réduire au fil des minutes. Face à un adversaire qui use de pas chassés, d’esquives en avant-arrière, il s’agit de frapper une cible en mouvement constant. On y laisse plus d’énergie physique et mentale. Ray Leonard le sait, Roberto Duran le sent.

C’est à la mi-combat que tout se joue. Sugar se sait en avance aux points, et Duran n’arrive toujours pas à coincer son adversaire dans les cordes pour le rouer de coups. C’est alors que l’américain change de dimension. Au 7e round, alors que Duran a toujours le centre du ring et qu’il s’évertue à tenter sa chance en préparant plus ou moins ses attaques, Ray Leonard se met à rentrer dans un autre combat. Après une nouvelle esquive réussie, il baisse sa garde et ses mains le plus bas possible. Son visage est donc à nu, prêt à recevoir une salve de coups. Duran n’attendait que ça, sauf que Leonard est dans son soir. Une, deux, trois, et même cinq esquives plus tard, à la seule vitesse de son buste, Sugar n’encaisse aucun coup. Quelques secondes plus tard, il mouline son bras arrière pour déchaîner les foules et attirer le regard de Duran sur son geste. Un jab du bras avant qui touche dans la foulée. Ce septième round est sans conteste celui qui entraîne la chute de Duran dans le round suivant.

No Mas, l’ultime round…

Après la cloche, et les quelques instants de remobilisation, les deux hommes se retrouvent dans l’espace de combat. Duran est usé psychologiquement, tandis que Leonard semble gagner en adrénaline à chaque seconde. Le déroulé est assez classique dans ce 8e round. Duran est au centre du ring, se jette vers Leonard avec un crochet pour le coincer dans un coin/dans les cordes et enchaîner ensuite, et Leonard arrive à se sortir de l’étreinte. Plus il est à distance, plus son bras avant peut réduire à néant les attaques de Duran. Quelques séquences de clinch permettent aux combattants de se donner quelques coups, mais tout est arrêté très vite par l’arbitre.

Quand soudainement, à 30 secondes de la fin du round, Roberto Duran sort de sa gestuelle. Il n’est plus fléchi, et se dirige vers son coin en levant le bras et en le repoussant vers Sugar. Comme un « allez, laisse tomber ». Devant l’incompréhension générale, Ray Leonard assène un coup terrible au corps de Duran, avant que l’arbitre interrompe l’enchaînement. Il ordonne à Leonard de prendre du recul et échange avec Duran, qui gesticule en faisant comprendre que s’en était terminé, le combat n’ira pas plus loin. L’arbitre demande aux combattants de reprendre, mais Duran insiste. Il se retourne une nouvelle fois vers son coin et renonce. « No mas, no mas » dit t-il alors. Quatorze secondes de flottement rentrent alors dans l’Histoire de la boxe. L’arbitre met un terme au combat, Duran abandonne, Sugar récupère sa ceinture. Les sifflets d’incompréhension accompagnent alors l’ivresse d’un combattant qui a tout fait comme il le fallait.

Alors, pourquoi ? En interview d’après-combat, Roberto Duran a justifié son abandon en parlant de crampes insoutenables au niveau de l’estomac. Aujourd’hui encore, les raisons de ce retrait d’une telle légende demeurent floues. En 2016, Duran a dit qu’il n’avait pas crié « No Mas », mais « No Sigo ». De « Pas plus » à « Je ne continue pas », il n’y a qu’un pas… Trilogie devait-y avoir, trilogie a vu le jour. Plus tard, en 1989. Sugar l’a alors emporté dans un duel qui ressemblait plus à une exhibition qu’à une conclusion en beauté. Roberto Duran reste une immense légende de la boxe latine et internationale. Ce 25 Novembre 1980 reste comme l’un des moments les plus imprévus de l’Histoire du noble art.

(1 commentaire)

  1. Dans le biopic « Manos de piedra » incarné par cet acteur vénézuélien aux côtés de De Niro, c’était par pur orgueil qu’il a abandonné

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