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Roi de Prague, le Slavia lorgne l’Europe

Le SK Slavia Prague aborde son quart de finale d’Europa League face à Arsenal comme un outsider mais également un chasseur de tête. Ayant éliminé aux tours précédents Leicester, solide 3ème de Premier League, et les Glasgow Rangers de Steven Gerrard, déjà champions d’Ecosse, le Slavia confirme qu’il est la place forte du football tchèque, et qui commence à compter en Europe. Longtemps secoué en coulisse, le Slavia Prague est aujourd’hui un exemple qu’on peut faire beaucoup avec peu de moyens. Avec l’aide de Lazar von Parijs du média Footballski, spécialiste du football de l’Est, retour sur le parcours sinueux du nouveau roi de la République Tchèque.

Un club centenaire

Le SK Slavia Prague naît en 1892 à Prague dans le quartier de Vinohrady. Le nom Slavia vient du club littéraire et oratoire du même nom et dont les étudiants membres ont créé le club de sport, initialement pour y pratiquer le cyclisme. Le football intègre le Slavia Prague en 1896, un an après la dissolution du club littéraire et oratoire par la police. Les couleurs actuelles du club sont choisies dès les premières années du club : le rouge symbolisant le cœur et le blanc faisant référence à la pureté de l’idéal sportif.

Une des premières équipes de l’histoire du Slavia Prague (Crédit : Le Footichiste)

Pendant près de 10 ans, l’équipe est entraînée par le capitaine d’équipe avant l’arrivée de l’ancien coach du Celtic FC : John William Madden. Ce dernier fera passer le club dans une autre dimension jusqu’en 1930, remportant notamment la 1ère édition du championnat de Tchécoslovaquie en 1925.

Pendant toute la seconde moitié du XXème siècle, le club va alterner entre âges d’or (jusqu’en 1943 puis pendant les années 1990) et périodes creuses, notamment pendant les années 50 où le Slavia retrouve à deux reprises la 2ème division. Depuis la séparation de la Tchécoslovaquie en 1992, le club a remporté 6 des 27 éditions du championnat de Tchéquie, pour 10 secondes places.

Un club à l’accent chinois

Au moins aussi intéressant que le parcours sportif, l’histoire des investisseurs du Slavia est pleine de surprises. De 1997 à 2006, la quasi-totalité du club est possédée par l’entreprise britannique ENIC, possédant des parts chez les Rangers ou encore Tottenham. En 2006, lorsque ces derniers et le Slavia sont qualifiés en phases de poule de la Coupe de l’UEFA, la réglementation stipule que deux clubs qualifiés ne peuvent pas avoir le même propriétaire. Le Slavia est donc vendu à Key Investments dont on apprendra plus tard que l’actionnaire final était… ENIC.

Après l’inauguration du nouveau stade de l’Eden Arena (21 000 places) et deux titres de champion en 2008-2009, le club traverse des heures plus sombres en retrouvant le ventre mou. Il est racheté en 2011 par l’ancien ministre Aleš Řebíček, dont l’origine des fonds n’est jamais prouvée.

L’Eden Arena et ses 21 000 places accueille les matches du Slavia depuis 2006 (Crédit : Prague Tours Direct)

Le Slavia passe finalement sous le contrôle chinois en 2016, au bénéfice d’une histoire politique. Le président tchèque Zeman noue des relations avec l’entreprise CEFC qui investit dans de nombreux domaines en Tchéquie, dont le football et donc le Slavia Prague. Ce géant de l’énergie possède toutes les parts d’un club en difficulté financière fin 2016 et met Jaroslav Tvrdik aux commandes du club, encore président aujourd’hui. C’est le début d’une nouvelle ère pour le club de la capitale.

Un renouveau sur fond de Moneyball et de collaborations

La politique générale du club change drastiquement, en particulier en matière de transfert. Jakub Dobias, supporter du Slavia, décide d’offrir ses services au club et crée le site 11hacks. Son principe est simple, reprendre le concept du Moneyball. Ce livre retrace l’histoire de Billy Beane, directeur général puis vice-président des Athletics d’Oakland et qui a révolutionné l’utilisation des statistiques dans le baseball. Avant-gardiste dans le domaine du football, Jakub Dobias utilise une énorme quantité de données de ses joueurs et des autres équipes. Cela permet au club tchèque d’aller chercher de jeunes joueurs à bas coûts qu’ils vont faire exploser. Le scouting prend une autre dimension.

Grâce à son outil, Jakub Dobias a déniché bon nombre de talents à bas prix (Crédit : blask.cz)

Les résultats ne se font pas attendre et le Slavia récupère le titre en 2017, avant l’arrivée du tandem Jindřich Tripišovský – Jan Nezmar en 2018, venant du Slovan Liberec. Le duo avait permis au Slovan de retrouver le podium de la République Tchèque et de participer deux fois à l’Europa League. Jan Nezmar rentre à Liberec mi-2020, et les relations entre les deux clubs font du Slovan un vivier de talents pour le Slavia.

Jindřich Tripišovský (à droite) et Jan Nezmar (à gauche) vont faire passer le Slavia dans une autre dimension (Crédit : Twitter)

Entre temps, le rachat du club de Beijing Guoan en 2017 par CEFC permet de nouer un partenariat entre les deux clubs. L’année suivante, une affaire économique entraîne l’arrestation du président de CEFC et la crise qui touche le groupe oblige le club à changer de propriétaire. Cette crise touche toute la République Tchèque et le Slavia va finalement passer sous un autre giron chinois, celui du groupe CITIC, fonds d’investissements public possédant 13,8% des parts de… Manchester City. Pas de City Football Group pour le Slavia, qui est très vite cédé à un nouvel investisseur chinois fin 2018 : Sinobo.

Aujourd’hui, le Slavia Prague est pris dans un jeu diplomatique entre la République Tchèque et la Chine dont l’issue est incertaine.

La renaissance du phénix

Pendant ce temps et loin des discussions politiques, le Slavia renaît de ses cendres. Le « Klopp tchèque » Tripišovský a une approche pragmatique du football et de son groupe. Porté par son 4-2-3-1, il réalise en 2018 le premier doublé du Slavia depuis 1942. Également champion en 2019 et 2020, son club se fait (re)connaître sur la scène européenne en 2018, avec une confrontation épique contre le Chelsea de Sarri, quelques semaines après avoir éliminé le FC Séville.

Le Slavia réalise un splendide doublé Coupe-Championnat en 2018 (Crédit : worldfootballbadgesnews.blogspot.com)

On n’oubliera jamais la tête des représentants tchèques lors du tirage au sort de la Ligue des Champions 2019, où le Slavia tombe dans le groupe de la mort face au FC Barcelone, au Borussia Dortmund et à l’Inter Milan. Physiquement impressionnante, l’équipe de Prague réalise de très bons matches, va chercher 2 points et aurait même pu espérer mieux avec un brin de chance.

En Ligue des Champions 2019, le Slavia donne du fil à retordre à Messi et sa bande et vient chercher 1 pt au Camp Nou (Crédit : l’Equipe)

La Slavia est une équipe qui court effectivement beaucoup, et qui exerce un très fort pressing dès la perte du ballon, à la manière du Liverpool de Klopp, modèle du coach tchèque. De la même manière, les transitions sont verticales et rapides vers l’avant, bien aidées par la vitesse des attaquants du Slavia.

Cette saison, le Slavia parcourt un long chemin européen. Eliminé par le FC Midtjylland en barrages de ligue des champions, le club est (re)découvert par les français, puisqu’il tombe dans le groupe de Nice, du Bayer Leverkusen et de l’Hapoel Beer Sheva. L’OGC s’est d’ailleurs cassé les dents deux fois face à un solide 2ème de groupe avec 12 points et 4 victoires.

Les tchèques finissent solides 2ème du Groupe C de l’EL 2020-2021 (Crédit : Google)

Depuis, la belle histoire prend des airs d’idylle. Solide et surprenant vainqueur de Leicester City, le Slavia enchaîne face au Rangers de Steven Gerrard pour atteindre son meilleur résultat en Europa League. Solides lors des matches aller, les tchèques font à chaque fois la différence au retour en l’emportant 2-0.

Le Slavia réalise un des exploits des 16ème de finale d’Europa League en sortant Leicester (Crédit : AsumeTech)

Trois gros matches en 1 semaine

Hasard du calendrier, le Slavia Prague est face à un dilemme, celui de jouer 3 matches immensément importants en 7 jours. Car la double confrontation face aux Gunners est entrecoupée du derby de Prague face au Sparta. Pour définir la rivalité entre les deux clubs, il suffit de regarder leur origine : en simplifiant, le Slavia est le club des intellectuels et le Sparta celui des ouvriers. La lutte des classes n’est jamais aussi bien représentée en Tchéquie que lors d’un derby de Prague. Le nombre de ces derbys approche d’ailleurs des 300. A titre de comparaison, on compte aujourd’hui 245 Clasicos.

Le derby de Prague se joue également dans les tribunes (Crédit : Ultras-tifo)

Mais à 9 journées de la fin du championnat, le Slavia a 14 points d’avance sur son rival, avec certes 2 matches en plus. Si ce derby de Prague est l’occasion de tuer le championnat, une défaite ne compromettra en rien les chances du Slavia de remporter un nouveau championnat, le 4ème de suite. Sachant qu’il n’y aura pas de spectateur pour ce derby, il en perd un peu son intérêt et la priorité du club est donc la double confrontation avec les Gunners, un très bon moyen de braquer les projecteurs européens sur les rouges et blancs.

Les clés du match

Non ce n’est pas la première fois qu’Arsenal et le Slavia se rencontrent. Les supporters des deux clubs n’oublieront d’ailleurs jamais cette double confrontation en phase de groupes de Ligue des Champions 2007-2008. D’un côté, le Slavia est allé chercher un nul 0-0 à domicile, seul résultat différent d’une défaite pour une équipe tchèque face aux Gunners. De l’autre, ces derniers ont remporté la plus large victoire de leur histoire en ligue des champions sur le score de 7-0.

Arsenal et le Slavia s’affrontent pour la troisième fois de leur histoire, 13 ans après (Crédit : Arsenal.com)

Si les tchèques sont sur une très belle dynamique (19 victoires toutes compétitions confondues), ce n’est pas le cas d’Arsenal. En difficulté en championnat (10ème à au moins 7 pts d’une qualification européenne), les anglais assurent en Europa League, sans plus. Après 6 victoires en autant de rencontres dans une poule relativement facile, ils sont passés près de l’élimination contre un Benfica en difficulté, au prix notamment d’un exploit de Tierney en fin de match. Au tour suivant, après une victoire intéressante à l’Olympiakos, ils ont perdu 1-0 le retour dans un match pauvre.

L’absence de Tierney sur blessure pourrait d’ailleurs peser côté Gunners. Mikel Arteta devra aligner Soares ou Saka à sa place. Surtout, il perd un de ses meilleurs joueurs, leader sur et en dehors du terrain.

Les absences seront une des clés de ce match. Car côté tchèque, deux joueurs majeurs ne seront pas du voyage. Ondrej Kudela s’est blessé avec la République Tchèque contre le Pays de Galles et sera sûrement remplacé par le danois Alexander Bah. C’est de toute façon sans compter la polémique autour de potentiels propos racistes prononcés contre les Rangers, pour lesquels l’UEFA a sanctionné le joueur d’un match de suspension mardi après-midi, pour « mauvaise conduite ». L’affaire suit son cours.

Kudela, suspecté d’avoir prononcé des propos racistes lors du match Rangers – Slavia, sera absent contre Arsenal (Crédit : l’Equipe)

Contre ces mêmes Rangers, le gardien Ondřej Kolář avait été violemment blessé au visage et le dernier rempart tchèque, qui porte un casque rappelant Petr Cech, pourrait manquer la 1ère rencontre. Sa place serait alors occupée par le jeune Matyas Vagner, 18 ans et quelques matches au compteur, mais expulsé ce week-end, ou le gardien remplaçant Premysl Jovar.

Blessé au tour précédent, le gardien titulaire Ondřej Kolář est forfait pour le match Aller (Crédit : SK Slavia Praha)

Dans le jeu, la principale clé du match va résider dans la capacité des deux équipes à défendre sans certains cadres absents pour blessure. Les deux équipes ont un style de jeu qui se ressemble : un 4-2-3-1 avec des joueurs très rapides sur les côtés, et une volonté de jouer vers l’avant, alors que les attaques seront quasiment au complet. Arsenal comme le Slavia, comptera sur ses jeunes virevoltants pour faire la différence, et on risque de voir les anglais contrôler le ballon pendant que les tchèques chercheront à trancher dans le vif en contre-attaque.

Les joueurs à suivre

Justement, quels sont ces joueurs à suivre chez le Slavia ? Ces jeunes recrutés à bas prix avec la méthode Jakub Dobias et qui se révèlent aux yeux de l’Europe ?

La jeune pépite sénégalaise Abdallah Sima réalise une saison inédite (Crédit : Edition Le Pays)

En premier lieu le jeune attaquant sénégalais Abdallah Sima. Il est passé par Evian Thonon Gaillard en U19 avant de rejoindre la D2 tchèque puis l’équipe 2 du Slavia. Appelé en équipe Une à l’automne pour combler le vide en attaque, il a saisi sa chance et a marché 15 buts en 28 matches TTC. Et non vous ne rêvez pas, il n’a que 19 ans.

En défense, David Zima fait également preuve d’une grande maturité du haut de ses 20 ans. Arrivé l’été dernier, ce jeune espoir tchèque a notamment impressionné lors des confrontations face à Leicester et aux Rangers. Appelé pour la première fois en équipe nationale, il aura la lourde tâche de bloquer les offensives des Gunners.

Le Slavia est une jeune équipe pleine de prodiges : Sima tout à gauche, Provod à gauche du gardien ou encore Zima, 3ème joueur à gauche du gardien (Crédit : theScore.com

On pourrait également parler de Lukáš Provod, titulaire indiscutable au milieu à 24 ans pour sa polyvalence, du jeune libérien de 22 ans Oscar Dorley ou encore de Jan Kuchta, 24 ans et 14 buts en 27 matches cette saison qui lui font figurer sur les tablettes de plusieurs grands clubs.

Le Slavia Prague s’avance vers son quart de finale d’Europa League alors que beaucoup ont encore en tête cette polémique née de leur dernier match contre les Rangers. L’enquête se poursuivant, on ne doit pas oublier le parcours extraordinaire des tchèques cette année, ou plutôt depuis plusieurs années. Club âgé de 125 ans, passé dans les mains de plusieurs propriétaires chinois, ayant connu des hauts et des bas, le Slavia semble renaître aussi bien au niveau national que continental. Basant sa politique de recrutement sur le scouting, entraînée par un disciple de Klopp, les tchèques ont une occasion en or de profiter d’une saison en demi-teinte d’Arsenal pour aller chercher le dernier carré d’une grande compétition.

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