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Euro 2020 : Pays-Bas, chocs centenaires entre villes

Tandis que durant les compétions internationales, tous les Pays-Bas se parent d’orange, la lutte entre les différents clubs durant la saison tourne plutôt au rouge sang. Retour sur des années de confrontations entre villes aux habitants bien différents, sauf lorsqu’il s’agit de s’affronter hors des terrains.

« Si les supporters de Feyenoord et de l’Ajax sont connus pour leur agressivité, c’est le contraire en ce qui concerne l’équipe nationale. »

Michel van Schie de la Fondation Euro 200, peu avant l’Euro 2000 organisé aux Pays-Bas et en Belgique

Depuis les années 80, une part des supporters néerlandais s’affrontent régulièrement de façon violente. Sur le modèle des hooligans anglais dont ils avaient repris les codes, leurs affrontements directs ou indirects font régulièrement la une des journaux du pays. Ceux-ci ont rarement lieu au sein des stades, et ont sensiblement diminué, grâce à une politique efficace et globale de gestion des supporters.

En effet, en plus de la mise en place d’une technique visant à cibler les hooligans dans les stades pour les empêcher d’agir, une politique sociétale a été mise en place au sein de la population. Pour le gouvernement, il s’agissait d’agir sur la violence au sein de la population, car celle-ci n’était pas réservée aux seuls stades. De nos jours, un supporter adverse souhaitant se rendre au stade est obligé de s’y rendre en bus ou train. Les billets sont nominatifs, chacun devant faire face à la conséquence de ses actes. En conséquence, les stades sont pleins tous les weeks-ends et les supporters sont régulièrement en déplacement à quelques exceptions près.

Mais malgré une diminution des échauffourées, les rivalités entre les trois grandes villes du pays restent brulantes : Amsterdam, Rotterdam, La Haye et leurs trois clubs l’Ajax, Feyenoord et l’ADO. Car oui, aux Pays-Bas, malgré son classement dans les 3 plus gros clubs du pays, le PSV Eindhoven n’a pas de réelles rivalités. Excentré, sans réel autre club dans la ville, et concurrent plus récent au titre, il est souvent vu comme un rival uniquement « sportif ». Principal concurrent au titre de l’Ajax depuis plusieurs années, leur rivalité n’est rien par rapport à celle qui peut exister entre l’Ajax et Feyenoord, le 3ème gros club du pays. En effet, aux Pays-Bas, ces trois géants sont les seuls présents dans la compétition depuis 1956 et ont une domination sans partage sur le championnat. Depuis 1965, ils ont gagné l’ensemble des titres à l’exception de 3 d’entre eux.

De Klassieker : un centenaire d’opposition sportive, des centenaires de rivalité entre villes

Aux Pays-Bas, la plus grosse rivalité du pays est celle entre l’Ajax Amsterdam et le Feyenoord Rotterdam. Celle-ci existe depuis les années 1920 qui ont vu la première rencontre entre les deux clubs séparés de moins d’une heure de trajet. Et déjà à l’époque, le destin semblait indiquer que rien ne pourrait aller entre les deux clubs. Alors que leur première confrontation en 1921 aurait dû voir l’Ajax s’imposer 2-3 chez ses rivaux, une protestation de l’équipe adverse a vu le score être modifié pour que la rencontre finisse sur un match nul 2-2.

Le Klassieker, un choc qui voit s’affronter l’Ajax et Feyenoord depuis 100 ans (nu.nl)

Par la suite, ce sont des dizaines d’années de confrontation entre les 2 gros clubs du pays. Déjà dans les années 50, on parlait de Klassieker pour faire référence à ce match qui revenait chaque année entre les 2 gros du pays.

Si le pic de la rivalité sportive se trouve dans les années 70 avec l’enchainement de 5 victoires européennes d’affilées entre 1970 et 1974 (2 pour Rotterdam, 3 pour Amsterdam) et une équipe nationale constituée pour moitié de joueurs « Klassieker » en 1974, celle des fans est certainement le drame de la bataille de Beverwijk en 1997. Un supporter de l’Ajax y perdit la vie au cours d’une bagarre entre hooligans dans un lieu que la police n’avait pas réussi à identifier à temps. Cet événement, qui en enclenché le travail global de gestion des supporters, n’a pourtant pas suffi à calmer les esprits. Suite à une énième confrontation en 2005, les supporters adverses ont fini par être interdits de déplacement et les horaires de match sont souvent en milieu de journée pour limiter les risques. Mais cela n’empêche pas une poignée de virulents de continuer de se viser dans des confrontations. En 2015, le local des supporters de l’Ajax avait par exemple brûlé à quelques jours d’un Klassieker.

Ce qui est l’une des rivalités les plus violentes des Pays-Bas, ne tient pourtant pas uniquement de la seule vieille rivalité sportive. Car avec cette opposition entre deux clubs, il y a aussi et surtout celle centenaire entre deux villes et deux populations.

Amsterdam, la belle

L’Ajax est à l’image de sa ville, victorieuse, lumineuse et moderne. Le club est autant sur le devant de la scène internationale qu’Amsterdam. C’est dans cette ville qu’est né pour partie le football total. L’équipe a régné sur l’Europe dans les années 70 et règne sur son championnat depuis sa création avec 35 titres et 4 titres de champions d’Europe. Elle propose un football attractif depuis des années et tout semble lui réussir, au moins à l’échelle nationale. Il est le club qui compte le plus de supporters dans le pays, mais aussi celui qui est le plus connu à l’international. Cela est notamment dû, à son style de jeu, mais aussi aux joueurs qui sortent de son centre de formation et de son club depuis des dizaines d’années. Avec ses nombreux titres et sa domination sur la scène nationale, l’Ajax a un statut de club et de supporters arrogants pour les autres clubs du pays. C’est en tout cas, ainsi qu’il est vu par les supporters adverses, peut-être un peu par jalousie.

Les canaux d’Amsterdam (unsplash/adrien olichon)

L’Ajax ressemble à Amsterdam en bien des points. Amsterdam est la ville la plus connue du pays. Ville touristique, elle a une image de ville agréable à vivre, mais aussi d’une certaine légèreté. Et cette image n’est pas récente, au 17ème siècle, elle était la ville la plus riche du monde grâce à son commerce à l’international à travers son port. Elle a gardé cette représentation de ville peuplée par les bourgeois jusqu’à nos jours malgré des périodes de déclins par moment. C’est également la ville des artistes et des intellectuels avec des personnalités comme Rembrandt, Vermeer y ayant vécu. Elle compte d’ailleurs de nombreux musées. Peu détruite en comparaison d’autres pendant la 2ème guerre mondiale, elle possède encore des quartiers indemnes et des bâtiments avec de magnifiques architectures.

« Pendant qu’Amsterdam rêve, Rotterdam travaille. »

Rotterdam, la travailleuse

Rotterdam de son côté peut se vanter d’être le plus gros port d’Europe. Mais cela la ramène à une ville travailleuse. La population y est moins riche que dans la capitale et les conditions de vie y sont plus médiocres. Et elle a toujours été la numéro 2. Déjà au Moyen-Age, elle avait acquis son statut de ville après Amsterdam, qui avait rapidement pris la place de première ville de commerce du pays, grâce à une exemption de taxes que leurs habitants avaient eu.

Séparée d’environ 80 km de la capitale, elle n’a pas vécu la même fin lors de la guerre. En effet, alors qu’Amsterdam n’a pas été particulièrement touchée par les bombardements, Rotterdam a eu son centre-ville détruit par les allemands en 1940 et a ensuite subi les bombardements alliés.

Rotterdam après les bombardements du 14 mai 1940 qui ont entrainé la capitulation du pays.

Aussitôt l’après-guerre, il a donc fallu se remettre au travail pour reconstruire la ville. Si les habitants furent un temps fiers de se reconstruire rapidement grâce à leur courage et leur abnégation, il en reste qu’ils ont eu une vie plus difficile que les amstellodamois. Autre conséquence, la ville est un peu à l’image du Havre en France : bétonnée de toute part. Cela en fait l’image d’une ville grise, peu agréable à vivre ou à visiter, bien différente d’Amsterdam et ses canaux. Dernièrement des travaux sont menés pour la rendre plus attractive notamment pour l’arrivée d’entreprise ou le tourisme.

C’est ce qu’on retrouve également pour le Feyenoord. Le club jadis au plus haut sur la scène internationale a beaucoup plus pâti de l’arrêt Bosmann et de l’avènement du PSV que son rival. En effet, le Feyenoord ne compte que 15 titres de champion des Pays-Bas. Avec un écart se creusant un peu plus entre les deux clubs chaque année, le Feyenoord doit faire comme ses habitants, il doit beaucoup plus travailler pour arriver au niveau de l’Ajax et briller.

Robin Van Persie lors de son dernier match (Soccrates Images/Getty Images)

Contrairement à l’Ajax, ils ne sortent pas des pépites de leur centre de formation tous les ans. Dernièrement, ils comptaient dans leurs rangs Robin Van Persie qui y a été formé et y a fini sa carrière. Il est d’ailleurs actuellement leur entraineur des attaquants. Et ils peuvent même se targuer que Johan Cruyff ait terminé sa carrière sur un doublé coupe-championnat sous leur maillot. Mais si « voler » la légende adverse est une victoire, il ne cadre pas forcément aux joueurs appréciés dans ce club. Les joueurs qui y sont aimés des supporters ne sont pas forcément les meilleurs et plus techniques, mais plutôt ceux loyaux et se battant pour leur maillot, à l’image des habitants de la ville.

« L’argent des Pays-Bas est gagné à Rotterdam, divisé à La Haye et jeté dans les toilettes d’Amsterdam. »

La Haye, la puissante

Petit poucet du trio, mais avec une rivalité fort présente, notamment avec l’Ajax, on retrouve ADO den Haag. Club de La Haye, celui-ci aimerait bien rivaliser avec les gros du pays. En effet, aux Pays-Bas, la Haye est la 3ème grande ville, mais son club ne fait pas le poids face aux autres avec ses 2 titres de champions acquis pendant la guerre. Et si elle n’est pas la capitale du pays, elle en a pourtant toutes les caractéristiques. C’est là-bas que siègent le gouvernement du pays, en plus de nombreuses organisations internationales, dont le tribunal international, mais également que se trouve la résidence royale. En effet, Amsterdam n’a d’une capitale que le nom. Elle le doit à un texte accolant Amsterdam et capitale au sein de celui-ci sur le lieu où doivent être couronnés les rois du pays.

Cette ville était déjà le siège de l’équivalent du gouvernement au Moyen-Age. Mais elle n’avait alors pas le droit de construire de palissade pour se défendre, l’empêchant de cette façon de s’agrandir et de faire de la concurrence à Amsterdam. De nos jours, la ville a une puissance dans le pays et à l’internationale, mais n’est pas la première force économique du pays. Plus petite que les deux autres villes, elle travaille principalement dans le domaine du public contrairement à la puissance économique que peut être Amsterdam.

Son club ADO den Haag n’a jamais réellement réussi à concurrencer les gros du pays. Il n’a pas le support populaire et la passion de Feyenoord, ni le rayonnement et la réussite de l’Ajax. Mais cela n’empêche pas des heurts réguliers avec les villes voisines. Les supporters d’Amsterdam sont d’ailleurs interdits de déplacement à La Haye depuis des années. Et ce ne sont pas les attaques des uns sur certains murs et statues de la capitale et la grenade pendue au local des supporters adverses par leurs rivaux dernièrement qui vont avoir apaisé les tensions entre une partie de leurs supporters.

Unis derrière leur équipe nationale et se déplaçant par milliers à chaque compétition tout de orange vêtus, les fans de football néerlandais n’en sont pas moins profondément divisés à l’échelle nationale. La puissance de leurs clubs et les différences entre leurs villes font perdurer des affrontements réguliers bien qu’ils aient fortement diminués ces dernières années. Néanmoins, les rivalités entre ces villes si rapprochées mais tellement différentes ne semblent pas prêtes de s’arrêter.

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