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[INTERVIEW] Grégoire Barrere : « Il faut privilégier Roland-Garros »

Après un début de saison 2021 marqué par un match solide contre Sinner à Marseille, et une finale au Challenger de Lille, Grégoire Barrere a pris le temps de se confier au Café Crème Sport. Sa carrière, Roland-Garros, la jeunesse française et le PSG, le droitier de 27 ans se livre tout en bonne humeur, et non sans espoir de retrouver bientôt du public dans les gradins pour enfin retrouver les ambiances d’antan.

Bonjour Grégoire. A ce jour tu es 87ème à la Race : quel regard portes-tu sur ton début de saison ?

Le début de saison a été un peu compliqué, notamment le premier mois. Je ne jouais pas très bien et je n’ai pas eu de très bons résultats. De fil en aiguille, avec les entraînements ça s’est mieux passé. J’ai mieux joué à partir des Grand Prix en indoor en France et sur les Challengers, ça m’a apporté de la confiance avant de pouvoir attaquer la terre battue. J’aurais aimé mieux jouer, mais c’étaient tout de même des bons matchs face à des bons joueurs.

L’absence de public depuis plusieurs mois t’impacte-t-elle ?

C’est un peu triste c’est sûr, sans applaudissement. Le public aide à rester impliquer quand les matchs sont compliqués, ça apporte de l’adrénaline en plus qui fait qu’on peut retourner des situations. On s’y habitue mais on espère que la situation évolue vite pour avoir du monde autour du terrain le plus rapidement possible. C’est évidemment plus sympa de pouvoir partager avec du public que de jouer simplement devant son coach et les organisateurs du tournoi.

Les états de forme fluctuants liés à la crise sanitaire et à tout ce qu’elle implique peuvent-ils permettre plus de surprises sur le circuit cette année ?

On l’a vu avec Aslan Karatsev. Il jouait très bien sur le circuit Challenger, mais passer de ça à une demi-finale de Grand Chelem en sortant des qualifs, et gagner un ATP 500 juste après, c’est du jamais vu je pense. Il y a eu quelques surprises, quelques grosses victoires par des joueurs qui sont un peu plus loin au classement et que cette situation favorise. Pour les joueurs qui n’aiment pas jouer sans public, ceux qui jouent moins, ne voyagent pas trop, c’est plus dur. Les joueurs du circuit Challenger ont un niveau élevé et peuvent battre énormément de joueurs bien classés.

En parlant d’état de forme et de préparation, tu as rejoint la All-In Academy à l’été 2017 : qu’est-ce que cette structure t’apporte au quotidien ?

La structure a beaucoup changé depuis que je l’ai rejoint. Il y a une académie qui se construit dans le sud et une autre à Lyon. A l’heure actuelle je m’entraîne beaucoup avec des joueurs comme Mathias Bourgue, Ugo Humbert, Lucas Pouille et Jo-Wilfried Tsonga quand il ne sera plus blessé. On s’entend tous très bien, on se tire vers le haut. Ça met une bonne émulation, on s’entend bien avec les coachs aussi. On est tous très content d’aller s’entraîner ensemble tous les matins et on essaie de se faire progresser les uns les autres. Je pense que c’est le plus important.

Justement avant de rejoindre la All-In tu as connu une passe un peu plus difficile, notamment en tournoi Futures. Qu’est qui rend ce circuit particulièrement compliqué pour des jeunes joueurs ?

Déjà on ne gagne pas d’argent. Ça t’en coûte même, de te déplacer avec un coach. Au début, c’est le circuit senior donc tu es content de découvrir, mais à la longue quand tu y restes un bout de temps et que tu dépenses de l’argent chaque semaine ça devient vite frustrant et tu te poses des questions. En France, les tournois Futures sont toujours très bien organisés, mais à l’étranger tu joues avec des balles pourries à l’entraînement, c’est difficile d’avoir des terrains, les hôtels ne sont pas terribles et tu payes tout. Le tout cumulé, tu as vite envie d’en sortir. Quand tu arrives en Challenger, tu ne paies plus ton hôtel déjà, les clubs sont mieux, tu as des balles neuves tous les jours, des serviettes à l’entraînement, de l’eau tout le temps… Ce sont des choses toutes bêtes, mais que tu n’as pas en Futures. Et puis tu gagnes de l’argent, ça donne plus envie d’y retourner. Quand tu fais 5 ou 6 ans dans les Futures la passion s’estompe un peu et c’est plus compliqué d’avoir envie de repartir en tournoi. C’était une période pas facile mais heureusement j’ai su en sortir.

En regardant ton parcours, on remarque que tu as éclaté un peu plus tard que certains jeunes joueurs. Quelles ont été les clés pour franchir un cap pour toi ?

J’ai commencé à m’entourer de gens avec qui j’avais envie de bosser alors que ce n’était pas forcément le cas avant. A la fédération tu ne choisis pas vraiment tes coachs. Depuis, je suis content de me lever le matin et d’aller m’entraîner avec eux. On s’entendait très bien et on a essayé de me redonner une identité de jeu : être une attaquant de fond de court, frapper fort et trouver des zones sûres sans avoir peur de faire des fautes. Jouer mon jeu à fond c’étaient les premières bases, et j’ai beaucoup travaillé physiquement ce qui était un de mes points faibles. J’ai su m’améliorer avec le temps.

Grégoire Barrere sur les courts de Roland-Garros en 2018 (Image : BeIn Sports)

On a appris hier le « report » de Roland-Garros d’une semaine. Comment réagis-tu à cela ?

Moi je suis très content de pouvoir jouer Roland. C’est forcément un peu compliqué au niveau du calendrier mais nous n’avons pas toutes les clés en main. On ne sait pas tout ce qui se passe au niveau du gouvernement. C’est dur de dire si c’est une bonne ou une mauvaise décision, on ne sait pas vraiment tout ce qui va être annoncé par la suite, le déconfinement, etc. Ça doit être fait pour qu’il y ait le plus de personnes possibles dans les stades. Si on arrive à jouer le tournoi une semaine plus tard avec plus de personnes venues nous voir jouer c’est mieux. Moi je serais prêt à jouer peu importe la date et je serais content d’y être. L’ATP et la WTA trouveront toujours un moyen pour faire jouer les tournois derrière. Je pense qu’ils sont en train de travailler là-dessus, on devrait avoir le calendrier rapidement, avec des solutions. Il faut privilégier Roland-Garros.

Lors du tournoi de Marseille tu as failli surprendre Jannik Sinner, qui était récemment en finale à Miami. Comment as-tu vécu ce match, et lui as-tu trouvé des points faibles ?

Il joue très bien et frappe très fort. C’est un style de jeu que j’aime bien rencontrer, et je me suis d’ailleurs beaucoup entraîné avec lui quand il était en Challenger et même en Grand Chelem. Il donne beaucoup de rythme et c’est pour ça que l’on a fait un gros match. Il sert très bien, mais il a une seconde balle perfectible, on peut encore l’attaquer. Il peut donner un petit peu plus en coup droit aussi. Mais il bouge bien, il frappe fort et il a un très bon revers, il touche des bonnes zones. Il se bat bien et s’énerve très peu donc il est dur à manœuvrer. Je n’étais pas loin de le battre, c’est dommage. Il doit être autour de la vingtième place mondiale, s’il n’y avait pas eu le Covid, il serait peut-être déjà dans les vingt voire dans les quinze avec les points classiques. Il fait partie de ceux qui ont pris le plus de points, malheureusement les autres devants lui n’en ont pas perdu. Mais c’était un très bon match de ma part face à lui et je vais devoir m’appuyer dessus pour gagner à l’avenir et monter au classement.

Quel regard portes-tu sur la jeune génération de tennismen français ? (Umbert, Moutet, Rinderkech, Gaston, Bonzi …)

Ce qui est sympa c’est qu’ils ont tous un style de jeu différent bien à eux. Ugo Humbert est vraiment au-dessus du lot, 31ème mondial mais sans le Covid il aurait été bien plus haut. Si on regarde sa fin de saison 2020 c’est quand même assez monstrueux. Il peut déjà prétendre à des gros titres et à intégrer le top 10 bientôt. Corentin Moutet, c’est le joueur que tu as envie de voir jouer, c’est passionnant parce que tu sais qu’il va se passer quelque chose. Lui aussi peut en embêter quelques-uns sur le circuit et vite monter. Après, on est tous quasiment au même classement, on se tire la bourre et on a envie d’aller chercher l’autre au classement sans se faire dépasser donc ça nous pousse à gagner des matchs. Benjamin [Bonzi] joue très bien depuis le début de l’année, il est agréable à voir jouer et très solide. Arthur [Rinderknech] aussi est un joueur assez beau à voir, il frappe fort des deux côtés et il se déplace et sert très bien. Ce sont tous des bons joueurs.

Ugo Humbert, force tranquille du tennis français en pleine ascension (Image : Eurosport)

Hugo Gaston, il a fait un truc énorme à Roland. Je pense qu’on aurait tous voulu être à sa place. Il a un style de jeu atypique avec toutes ces amorties, ces prises de balles tôt, ces changements de rythme… Maintenant il va falloir qu’il continue à bien bosser, en Challenger, parce qu’il a profité de l’effet de surprise. On sait tous qu’on va prendre des amorties, on va savoir un peu plus le jouer que lorsqu’il est arrivé. Ce n’est pas facile de confirmer sur le circuit Challenger, il y a beaucoup de mecs puissants qui jouent très bien. Il va falloir que les médias et le public le laissent progresser à son rythme pour ne pas le « flinguer » et dire « Il a fait une fois Roland et maintenant plus rien… ». Il faut lui laisser du temps.

Le public français est-il trop centré sur Roland-Garros pour juger ses joueurs selon toi ?

Ça n’a pas trop été un problème pour moi, je mène ma carrière un peu discrètement. Pour les autres c’est différent. Même pour les meilleurs que l’on ait eus, ce n’est pas facile pour eux. On juge souvent la carrière des Français par rapport à Roland. Même si l’on fait une demi-finale, quand on regarde ce qui se dit c’est nul alors qu’en fait c’est monstrueux. 95% des joueurs rêveraient avoir la même carrière qu’un Tsonga, alors qu’aujourd’hui on lit juste que sa carrière n’est pas terrible car il n’a pas gagné Roland-Garros. C’est la première chose qu’un non-connaisseur va dire alors que c’est totalement faux. Tsonga, Monfils, Gasquet, Simon… ils ont eu une énorme carrière. Le public français est un peu dur envers eux. C’est très rare de gagner un Grand Chelem, et encore plus avec Nadal, Federer, Djoko et même Murray. D’avoir fait plusieurs demi-finales de Grand Chelem, même une finale à Melbourne et gagner autant de tournois 250 c’est quelque chose qui est très difficile. Il faut se rendre compte de ce qu’ils ont fait, et se dire que ce sera dur d’avoir d’autres Français qui feront la même chose.

C’est quelque chose qui les affecte ?

Je pense qu’au début de leurs carrières, oui un petit peu. Maintenant, ils sont plus sur la fin, ils savent ce qu’ils ont fait et ne regardent plus trop ce qu’il se dit. Ils ont raison. Ils ont des carrières incroyables, ils le savent et c’est l’essentiel.

Quels sont tes objectifs à long-terme et dans les prochains mois ?

Dans les prochains mois j’aimerais revenir dans le top 100 et rentrer dans les tableaux de Grand Chelem sans passer par les qualifications. Pourquoi pas aller titiller le top 50 dans les années qui arrivent et connaître une deuxième semaine en Grand Chelem. Pour l’instant on va se concentrer pour aller chercher un troisième tour, ce que je n’ai encore jamais fait. C’est mon premier objectif.

Opposé à son grand pote Lucas Pouille à Wimbledon en 2019, Grégoire Barrere attend avec impatience le retour sur gazon (Image : FFT)

A plus court-terme, je vais partir sur trois ou quatre Challenger en Europe pour emmagasiner le plus de points possibles et me rapprocher du top 100. J’aime bien jouer sur terre mais il me faut quelques matchs d’adaptation. Ensuite j’aurais Lyon et Roland-Garros en fonction des wild-cards. J’ai hâte d’aller sur gazon aussi, l’an dernier on n’a pas pu. Je m’éclate bien sur gazon, avec notamment deux qualifications à Wimbledon. C’est une période que j’aime bien dans l’année.

Quel est le joueur que tu as affronté qui t’a le plus impressionné et pourquoi ?

En match officiel, c’est David Goffin qui m’a le plus impressionné. Je l’ai joué deux fois en Grand Chelem, deux fois ça a été une boucherie. C’est un style de jeu que je n’aime pas du tout, très rapide, sans faire de faute. Tu as l’impression que c’est impossible de le mettre à la rue. Il est étouffant. Je l’ai joué à l’US Open, il faisait très chaud en plus, je l’avais trouvé injouable. J’ai aussi joué Tsitsipas et Rublev, ce sont des joueurs qui auront une plus grosse carrière encore. Pour Tsitsipas ce n’est pas loin d’être déjà le cas, c’est sûrement lui qui ira le plus haut, mais attention à Rublev qui depuis un an ne perd quasiment plus. Quand il commencera à faire des grosses performances en Masters 1000 et en Grand Chelem… ce sera dur. Ils seront dans le Top 5 pendant un bon bout de temps.

On sait que tu es fan du PSG… Comment as-tu vécu le match d’hier face au Bayern Munich (victoire des Parisiens 3-2 à Munich) ?

Content aujourd’hui, forcément. J’étais très tendu hier soir, comme chaque match de Ligue des Champions. Ils se sont bien battus. Aller gagner au Bayern, la meilleure équipe du monde, c’est une énorme performance. On va dire qu’ils n’ont pas jouer leur jeu mais l’essentiel c’est la victoire, peu importe comment tu joues. Si demain je vais en quart de finale de Grand Chelem et que je sors une tête de série en ne faisant que des chip coup-droit et revers et des let, je n’en ai rien à faire. En tout cas, j’attends impatiemment le match retour pour aller chercher la demi-finale.

Quelles sont tes autres occupations, tes passions en dehors du tennis ?

Je me suis mis à suivre la Formule 1, notamment grâce aux séries Netflix comme beaucoup de monde. Je joue un peu au golf aussi. Malheureusement aujourd’hui on ne peut plus trop sortir, mais j’aimais bien aller au restaurant avec des amis, aller jouer au foot. J’espère que tout va pouvoir reprendre son cours le plus vite possible. En attendant je regarde beaucoup de sport et j’ai hâte de retourner au stade, entendre la musique de la Ligue des Champions au Parc des Princes.

Qui sont les joueurs avec qui tu es particulièrement proche sur le circuit ?

Entre Français en général on est tous assez proches. Je m’entends très bien avec Adrian Mannarino, Lucas Pouille, on est un bon petit groupe. On parle énormément de sport, on est tous fans. Dès qu’on est suffisamment nombreux on essaie d’aller faire un parcours de golf, même si moi je suis nul. On joue beaucoup à la coinche [ndlr : une variante de la belote] entre Français. On parie beaucoup entre nous, pour l’adrénaline, et on parle de sport.

Qui est le plus mauvais à la coinche alors ?

Je dirais Mathias Bourgue (rires), il y joue peu. Je n’ai pas encore joué avec tout le monde mais Richard [Gasquet] est bon, Lucas [Pouille] aussi. Je dirais que Manna’ et moi on est un peu en dessous.

Retrouvez l’interview de Grégoire Barrere en podcast

Le Café Crème Sport remercie Grégoire Barrere pour sa disponibilité et ses réponses pleines de franchise et de sympathie. En lui souhaitant réussite et avancées pour ses prochaines ambitions sur le circuit Challenger et à Roland-Garros.

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