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Argentine 2006 : La romance ne reste jamais impunie

Il y a bientôt 15 ans se déroulait la Coupe du Monde 2006, sûrement une des plus belles de ces 20 dernières années. De l’enroulée de Lahm lors du match d’ouverture au coup de tête de Zidane en finale, cette compétition nous a laissé des souvenirs impérissables. Retour sur une des formations qui a suscité le plus d’engouement lors de ce Mondial.

Nous sommes en Juin 2006, la France danse sur « La Boulette » de Diam’s, la mode est aux cheveux rangés derrière les oreilles et Amélie Mauresmo remporte son premier Grand Chelem. Pendant ce temps, la planète football vient de s’extasier sur la saison de Ronaldinho et on se fait à l’idée de ne plus voir Zidane fouler les terrains d’ici quelques semaines. L’été est chaud et l’Allemagne accueille la coupe du monde 2006. 

C’est dans ce contexte là que se présente une Argentine qui arrive sur la pointe des pieds. Toute de bleu et blanc vêtue, un savant mélange de jeunesse et d’expérience, joueuse et patiente, voilà à quoi ressemble la sélection emmenée par José Pékerman. Une place forte du football en pleine reconstruction, où on peut encore préférer Palacios à Messi en sortie de banc.

Les vaches sacrées débarquées

Encore traumatisée par l’échec cuisant de la coupe du monde 2002, où l’Albiceleste de Marcelo Bielsa a été faite sortir dès les phases de poules, la nation argentine redoute ce mondial 2006. Pour laisser cet accident au passé, Pékerman fait des choix forts. Exit Zanetti, Samuel ou encore Véron, autrefois piliers de la sélection, le tacticien mise sur la jeunesse (26 ans de moyenne d’âge). Une jeunesse qu’il connaît très bien, puisque sur les 23 joueurs sélectionnés, il en a formé 17.

“El Profe” bâti son équipe autour d’une colonne vertébrale solide composé de Sorin (capitaine), Ayala, Heinze, Riquelme et Crespo. À côté de ces joueurs d’expérience viennent s’ajouter des talents qui sont aujourd’hui des joueurs entrés dans la légende du football. Avec des noms comme Messi, Mascherano et Tevez (qui disputent leur première coupe du monde), l’Albiceleste a fière allure.

Ganar, Gustar y Golear

Pour comprendre pourquoi l’Argentine de Pékerman représente une petite révolution, il faut replonger dans le contexte de l’époque. L’Albiceleste sort de 6 ans sous Marcelo Bielsa, qui, fidèle à ses idées, a imposé un jeu rapide basé sur la multiplication des courses à haute intensité. Arrivé en 2004, “El Profe” met un terme à cette philosophie de jeu. Il réintègre des joueurs comme Riquelme et Aimar, moins physiques et moins rapides, mais qui disposent d’une technique et d’une vista au-dessus du lot. 

Le football moderne produit de plus en plus de sprinters, des joueurs qui basent tout sur la vitesse. Malheureusement, on voit de moins en moins de footballeurs comme Riquelme, des gens qui comprennent tout ce qui se passe autour d’eux plus vite que les autres.”

José Pékerman, 2006

Avec cette équipe plus fine, le coach argentin prône un jeu de possession léché avec un rythme très posé et des redoublements de passes qui débouchent sur des accélérations soudaines. Pour ce faire, il mise sur un 4-4-2 en losange avec des joueurs de ballon qui créent des triangles et losanges de jeu. Ses deux milieux relayeurs (Maxi Rodriguez et Cambiasso) n’hésitent pas à se projeter en partant des couloirs pour finir leurs courses dans la surface. Ils apportent ainsi le surnombre et se retrouvent à la conclusion des actions. À l’époque, on parle de cette formation comme une araignée qui tisse sa toile pour paralyser son adversaire

Illustration de l’animation argentine. En noir, le circuit de passe choisi. En bleu, les autres circuits possibles.
Au bout de l’action c’est but.

Une des meilleurs équipe de la phase de poule

Si cette équipe, pourtant éliminée en quart de finale, garde une place spéciale dans l’histoire moderne du football, c’est en partie grâce à la qualité de football proposé. Le tout dans la plus relevée du Mondial. Avec les Pays-Bas, la Côte d’Ivoire et la Serbie-Monténégro à affronter, sortir de la poule n’est pas acquis.

Pourtant, dès l’entame de la compétition, l’Argentine séduit face à la Côte d’Ivoire. Contre les coéquipiers de Didier Drogba, l’Albicéleste réalise un match abouti ( victoire 2-1 ) et propose un football de qualité avec notamment une superbe partition de Riquelme. Le numéro 10 illumine cette rencontre avec une passe décisive délicieuse pour Saviola qui double la marque.

Pour la deuxième rencontre de cette phase poule, la troupe de Sorin se présente face à la Serbie-Monténégro, meilleure défense des éliminatoires européens. Ce match accouche d’un véritable récital de la part des Argentins. Parfaitement lancé par un but de Maxi Rodriguez en début de match, ils écrasent leurs adversaires 6-0. Une performance collective de haute volée, magnifiée par une réalisation de Cambiasso au terme d’une action de légende. Ce but, qui arrive après une possession de 55 secondes et d’une série de 25 passes, illustre à lui seul la volupté du football pratiqué par cette Albiceleste . Cette rencontre voit d’ailleurs Messi inscrire son premier but et sa première passe décisive en Coupe du Monde.

Pour ce dernier match de poule, l’Argentine affronte les Pays-Bas. Dans une rencontre où les coachs ont procédé à des revues d’effectif, aucune des deux nations déjà qualifiées ne parvient à se départager. Les Argentins dominent tout de même la rencontre en frappant notamment le poteau de Van der Saar. Avec ce nul 0-0, l’Argentine finit première de sa poule et doit affronter le Mexique de Rafael Marquez en huitième de finale.

Les limites du romantisme

Pour ce huitième de finale face au Mexique, l’Albiceleste est archi favorite. À Leipzig, sous une chaleur de plomb, les Argentins bafouillent leur football. Embêtés par une Verde ambitieuse et qui impose une grosse intensité, les bleu et blanc se font surprendre dès la 6e minute de jeu par un but de Marquez. Le capitaine mexicain profite d’un oubli de marquage pour reprendre seul au second poteau un coup-franc excentré. Les coéquipiers de Riquelme parviennent tout de même à revenir au score seulement 3 minutes plus tard. Crespo inscrit un but sur un corner du numéro 10 argentin.

Cela ne relance pas pour autant la sélection de Pékerman qui ne parvient pas à installer son jeu. À tel point qu’à dix minutes du terme, le public se met à siffler devant la piètre prestation des deux équipes. Le match se poursuit en prolongation et Maxi Rodriguez illumine la soirée avec un but venu d’ailleurs. Cette frappe incroyable du milieu de terrain argentin envoie son équipe en quart finale face à l’Allemagne, tout juste tombeuse de la Suède 2-0.

Ce quart de finale, qui se joue à l’Olympiastadion, accueille deux des équipes les plus spectaculaires du tournoi. À domicile, les Allemands font tout de même figure de favori, notamment grâce à Klose, meilleur buteur du Mondial. Le match est ouvert mais aussi très tendu. Les coups fusent et les échauffourées sont nombreuses. Malgré tout, les Argentins développent leur jeu et tiennent le ballon 65% du temps, sans pour autant frapper au but (0 tir en première mi-temps ). Les Allemands, quant à eux, se contentent de placer des petites flèches en contre. Les débats sont dominés par l’Argentine mais aucune des deux équipes ne parvient à se départager à la pause. 

Au retour des vestiaires, l’Albiceleste continue à imposer son jeu et prend l’avantage sur une nouvelle passe décisive de Riquelme. Sur corner, le meneur de jeu dépose le ballon sur la tête d’Ayala qui trompe Lehmann. Devant au score et rattrapé par l’enjeu du match, Pekerman se renie. Il sort Riquelme et Crespo pour abandonner le ballon à son adversaire qui monte peu à peu en puissance. Sous l’impulsion de l’espoir oublié Odonkor, les Allemands accélèrent et parviennent à recoller au score. Au terme d’une belle action, Klose inscrit son 5e but de la compétition et conforte sa place de meilleur buteur

Les deux équipes filent en prolongation et on sent l’Argentine de plus en plus crispée à l’image des frappes lointaines tentées par Tevez et Coloccini. La Mannschaft est globalement au-dessus mais ne parvient pas à prendre l’avantage. Après 120 minutes, les deux formations filent aux tirs buts. Dans un séance asphyxiante, Lehmann sort d’abord la tentative d’Ayala puis celle de Cambiasso et envoie sa nation en demi-finale face à l’Italie. Les joueurs allemands célèbrent leur qualification (1-1, 4-2 a-p tab) alors qu’une bagarre générale éclate entre les deux bancs. Les officiels de la FIFA interviennent pour séparer tout le monde et l’Argentine est renvoyée à ses larmes.

Bagarre de fin de match où Maxi Rodriguez vient témoigner son affection à Schweinsteiger

La dernière équipe d’Argentine

Vexé, José Pékerman ne se remet pas de cet échec entaché par les heurts en fin de rencontre. Il démissionne de son poste juste après cette élimination. Depuis, l’Argentine est en quête de son identité footballistique. Pourtant éliminée au milieu de la compétition, elle garde le statut de perdante magnifique. Elle rejoint ainsi des formations comme les Pays-Bas de 74 et 78, le Brésil de 86, le Barça de 94 ou encore l’Ajax de 2019.

Cette Albiceleste, c’est bien plus qu’une simple équipe qui nous a offert du spectacle le temps d’un Mondial. Elle est à l’image de son numéro 10 de l’époque, elle appartient au football d’avant. Une équipe bien plus importante pour ce qu’elle représente que pour ce qu’elle est.

Depuis 15 ans maintenant, aucune des Argentine entraînée par Maradona, Sabella (pourtant finaliste) ou Sampaoli n’a proposé un football aussi abouti que celui prôné par Pékerman. Un football qui a atteint son paroxysme lors de cette victoire 6-0 face à la Serbie-Monténégro. Un football qui a placé le romantisme au centre de tout. Un football qui a refusé de céder à la verticalité et à la peur de posséder le ballon. Un football qui a failli au moment où il s’est renié lors d’une après-midi d’été à Berlin. 

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