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EURO 2020 : Russie, grand pays au palmarès guère épais

Plus vaste État de la planète, à cheval sur l’Asie du Nord et l’Europe, la Russie va participer à la phase finale de l’Euro pour la 6e fois depuis la chute de l’URSS. Héritière du palmarès de l’Union soviétique, vainqueur de la Coupe d’Europe des nations en 1960, la Sbornaïa (sélection nationale) est toujours en quête d’un succès fondateur. L’histoire entre la Russie et le ballon rond est faite de hauts et de bas. Et si le football n’est pas le sport national, à Moscou, il est capital.

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Le football n’est pas le sport national en Russie, où l’on préfère le hockey sur glace et le basketball, mais sa place dans la société n’en reste pas moins importante. Comme dans beaucoup de pays, le football est arrivé par l’intermédiaire des Britanniques à la fin du XIXe siècle. Au départ, ce sport est pratiqué par les intellectuels et les anglophiles. Il se propage au sein des universités, puis des usines, jusqu’à ce que soient créés des clubs, des championnats, et une fédération en 1912. La révolution de 1917 menée par les bolcheviks change la donne. La guerre civile qui s’en suit complique l’organisation des compétitions et l’entretien des infrastructures. La pratique se raréfie. Au sortir de la guerre civile, alors que le pays doit faire face à la famine, Lénine lance la NEP, nouvelle politique économique qui fait une place au libéralisme.

Le football se démocratise alors mais devient une pomme de discorde. D’aucuns le considèrent comme une pratique bourgeoise. La fizkultura (culture physique) soviétique prône l’harmonie physique et les valeurs portées par le football (surentraînement, culte du champion, obsession de la victoire) y sont contraires. La valorisation de la haute performance apparaît comme difficilement compatible avec l’éducation physique des masses. En 1935, dans son discours prononcé à la première conférence des stakhanovistes de l’URSS, Staline déclare : « La vie maintenant est meilleure, camarades. La vie est devenue plus joyeuse ». On fait davantage la part belle aux loisirs, alors dans les plus grandes villes d’URSS commencent à émerger des sociétés sportives telles que le Spartak et le Lokomotiv à Moscou ou le Zenit à Saint-Pétersbourg.

En 1936 naît la première division soviétique. C’est le début du football professionnel, un mot tabou. Les joueurs ont des emplois fictifs mais c’est bien pour jouer au ballon qu’ils sont payés. Ce sport est désormais très populaire et les dirigeants soviétiques ne s’y trompent pas. Ils ont compris qu’on pouvait instrumentaliser les athlètes à des fins politiques. Le gardien de but est particulièrement valorisé. Il devient l’allégorie du défenseur de la patrie. En outre, la victoire sur l’Allemagne nazie permet de nouer des liens avec les Alliés. En 1945 et 1946, le Dynamo Moscou dispute plusieurs rencontres amicales en Europe de l’Ouest devant un public nombreux tandis que la Fédération d’URSS s’affilie à la FIFA en 1947.

L’affiche officielle de la Coupe du monde 2018 en Russie. L’artiste Igor Gurovitch avait choisi de représenter le mythique gardien Lev Yashin, Ballon d’or 1963, érigé en ambassadeur du régime soviétique.

Toutefois, le football reste au cœur des débats. Certains dirigeants soviétiques veulent construire sur ces succès pour améliorer le niveau de jeu et exiger de meilleures conditions de travail et de revenus pour les footballeurs. D’autres estiment que ces derniers sont déjà assez favorisés par rapport au reste de la population. En 1952, en huitième de finale des Jeux olympiques, l’Union soviétique est éliminée par la Yougoslavie, un autre régime communiste. Un affront pour l’URSS, qui plus est dans une période de guerre froide. Le sport soviétique doit briller de mille feux. C’est déjà le cas en athlétisme et en gymnastique, les sports collectifs ne doivent pas faire exception. Néanmoins, contrairement au basketball et au hockey, les États-Unis ne sont pas un adversaire potentiel dans le football. Il n’est donc pas question de suprématie d’une idéologie sur une autre.

Comme plusieurs dirigeants le craignaient, des joueurs adoptent un comportement de star et le public des stades s’avère difficile à maîtriser. Mais à la fin des années 1950, la doctrine de coexistence pacifique permet au football soviétique de s’exporter davantage. Entre 1955 et 1958, le Lokomotiv participe à des tournées à l’étranger tandis que les premières retransmissions télévisées donnent une nouvelle audience à ce sport. Le climat du milieu du XXe siècle, cependant, n’est pas propice à la paix. La Coupe d’Europe des nations 1960 est remportée par l’URSS. En quart de finale, l’Espagne avait déclaré forfait. Franco refusant que son équipe nationale se rende en Union soviétique, qui avait soutenu les républicains durant la guerre civile espagnole. La fin du XXe siècle est jalonnée de conflits diplomatiques qui se répercutent sur le football.

L’équipe d’URSS à la Coupe d’Europe des nations 1960 (Getty Images)

En novembre 1973, quelques semaines après le coup d’État ayant renversé le gouvernement démocratique de Salvador Allende, l’URSS doit se rendre à Santiago pour affronter le Chili dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde 1974. Pinochet assure que l’Estadio Nacional, où chaque jour, des milliers d’opposants sont parqués, torturés et exécutés, sera disponible le jour du match. L’Union soviétique refuse de se déplacer sur les lieux en signe de protestation et demande que la rencontre se joue sur terrain neutre. Refus de la FIFA. Le Chili est déclaré vainqueur sur tapis vert, l’URSS éliminée.

En 1985, l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev bouscule le football soviétique. Les réformes engagées par la perestroïka réduisent drastiquement les moyens alloués au développement du sport et les clubs doivent apprendre à s’autofinancer. En 1998, le Spartak Moscou vend Rinat Dasaev et le Dynamo Kiev consent au départ d’Oleg Blokhine, deux figures de proue du football soviétique. Le processus se poursuit dans les années 1990 après la dislocation de l’URSS. Les clubs russes ne sont guère performants et les meilleurs joueurs nationaux ont quitté le championnat domestique. Il faut attendre les années 2000 et l’investissement de puissants groupes industriels – comme Gazprom au Zenit – pour que le football russe retrouve des couleurs.

Le pays de Tolstoï entretient donc un rapport compliqué avec le football. Les tergiversations du pouvoir à son égard y sont pour beaucoup. Au même titre que le climat hivernal qui limite la pratique sur une large partie du territoire. La sélection d’URSS peut tout de même s’enorgueillir d’avoir remporté deux fois l’or olympique (1956 et 1988) et les clubs soviétiques du Dynamo Kiev (1975 et 1986) et du Dinamo Tbilissi (1981) la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe. Sur le plan national, les clubs de Kiev et Tbilissi n’étaient pas aussi souverains. Les 22 premières éditions du championnat soviétique ont échu aux clubs de Moscou (Dynamo, Spartak, CDKA, Torpedo). Depuis, seuls le CSKA et le Zenit ont fait briller la Russie sur la scène continentale, en remportant la Coupe de l’UEFA respectivement en 2005 et 2008.

Pour en apprendre davantage sur le lien entre football et politique en Russie : Futbol : le ballon rond, de Staline à Poutine, une arme politique (Régis Genté et Nicolas Jallot, Allary Éditions, 2018)

À Moscou, le football est capital

En dépit d’un palmarès en demi-teinte, Moscou est une ville de football, peuplée de grands clubs dont l’identité est forte et fait la fierté des supporters. Ainsi, en 2020/21, on retrouve 4 clubs moscovites en première division (CSKA, Dynamo, Lokomotiv et Spartak) et autant dans son antichambre (Tchertanovo, Torpedo, Veles et Spartak-2). Le palmarès des pensionnaires de l’élite, auxquels on peut ajouter le Torpedo, est éloquent :

Spartak (36 titres) : 12 fois champion d’URSS, 10 Coupes d’URSS, 10 fois champion de Russie, 3 Coupes de Russie et 1 Supercoupe de Russie
CSKA (27 titres) : 7 fois champion d’URSS, 5 Coupes d’URSS, 6 fois champion de Russie, 7 Coupes de Russie, 7 Supercoupes de Russie et 1 Coupe de l’UEFA
Dynamo (19 titres) : 11 fois champion d’URSS, 6 Coupes d’URSS, 1 Supercoupe d’URSS et 1 Coupe de Russie
Lokomotiv (15 titres) : 2 Coupes d’URSS, 3 fois champion de Russie, 8 Coupes de Russie et 2 Supercoupes de Russie
Torpedo (10 titres) : 3 fois champion d’URSS, 6 Coupes d’URSS et 1 Coupe de Russie

Inévitablement, des rivalités se sont créées entre tous ces clubs. Le match entre le Spartak et le Dynamo est considéré comme le plus vieux derby de Russie, les deux équipes étant les plus titrées de l’ère soviétique (12 titres de champion d’URSS pour le Spartak, 11 pour le Dynamo). Leur antagonisme s’est estompé depuis que le Dynamo est rentré dans le rang dans les années 1990. À l’origine, le Dynamo, club où le légendaire Lev Yashin fit carrière, était soutenu par le ministère de l’intérieur et le KGB. Le Spartak, fondé par l’Union des travailleurs de l’alimentaire et le Komsomol (jeunesse communiste), se présentait lui comme le club du peuple.

Les supporters du Spartak à l’Arena Khimki, où le Dynamo résidait alors. (image : Manuel Veth)

Le principal rival du Spartak aujourd’hui se nomme le CSKA. C’est entre ces deux clubs, les plus titrés et les plus populaires du pays, que se dispute le derby le plus chaud de Russie. Le CSKA, littéralement « Club sportif central de l’Armée de Moscou », est le club de l’Armée rouge. Pour les deux clubs, c’est le match où le stade est le plus rempli, où l’ambiance est la plus chaude et la victoire impérative. Ce n’était pas le cas du temps de l’URSS. Le derby entre le Spartak et le Dynamo était plus important, et même le Dynamo Kiev, alors très compétitif, était un plus grand rival pour le Spartak que le CSKA. De nos jours, les matchs entre le Spartak et le CSKA mettent la capitale en ébullition et les dispositifs de sécurité sont de plus en plus conséquents. Et pour cause, les incidents ne sont pas rares.

En 2009, les supporters du Spartak avaient préparé un tifo inspiré de La Création d’Adam de Michel-Ange. La veille du match, des ultras du CSKA s’étaient introduits dans le local de leurs rivaux et avaient brûlé le tifo. Certains ultras du Spartak ont alors passé toute la nuit à le reconstituer pour le présenter au coup d’envoi, accompagné d’une banderole « Les chefs d’œuvre ne brûlent pas ». Le Spartak était sorti victorieux de la rencontre (2-1).

Pour en apprendre davantage : CSKA – Spartak : le grand derby de Moscou – Footballski

D’autres rivalités existent dans le football russe. On peut penser au Spartak et au Zenit Saint-Pétersbourg, dont les ultras s’affrontent parfois dans des combats de rue. Il n’est alors pas question de football mais simplement de haine entre des habitants des deux plus grandes villes du pays. Concernant les autres clubs de Moscou, gagner un derby reste important pour leurs supporters mais la ferveur s’est depuis longtemps dissipée. Le Lokomotiv, lié historiquement au ministère des Transports ferroviaires, a pourtant retrouvé de sa superbe sur le plan sportif depuis la fin des années 2010. Le Torpedo, créé et toujours détenu par un poids lourd de l’industrie automobile locale (ZIL), est passé par la 3e division au milieu des années 2010 et évolue aujourd’hui en D2.

Un jour dénoncé, un jour arme de propagande… la question de la place du football en Russie en soulève bien d’autres, et en dit beaucoup sur ce pays qui oscille depuis si longtemps entre fierté nationale et complexe d’infériorité vis-à-vis des puissances occidentales. Plutôt performante au XXIe siècle, la Sbornaïa pourra compter sur le soutien d’un public russe très patriote pour réaliser un bon parcours à l’Euro et, qui sait, faire aussi bien qu’en 2008 en visant le dernier carré.

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