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Ligues fermées : illusion ou projet d’avenir ?

Le concept de ligue fermée est à la mode dans le monde du sport. Après le football, il arrive dans le monde du rugby. Pourtant, l’ovalie connaît déjà ce type de fonctionnement. Deux des quatre principaux championnats ont choisi ce système. Mais deux nations continuent à résister: l’Angleterre et la France. Mais la crise sanitaire semble avoir remis en cause la vision des deux ligues. La premiership aimerait élargir le nombre d’équipes à 14 et empêcher les relégations jusqu’en 2025. En France, le projet ne fait pas partie des rumeurs mais des présidents aimeraient élargir le Top14 d’une équipe et donc annuler les relégations de cette année. Alors les ligues fermées sont-elles vouées à se généraliser à l’ensemble du rugby ?

Une pratique présente dans de nombreux pays

Le Pro14 et le Super rugby sont clairement les deux exemples de ligues fermées dans le monde du rugby. Mais il faut essayer de comprendre les raisons d’une telle pratique. À son origine, le Pro14 réunissait le Pays de galles, l’Écosse et l’Irlande. Trois nations où le rugby est le roi mais les perspectives de développement sont limitées. En effet, ces trois nations n’ont pas les moyens financiers que pourraient avoir des nations comme l’Angleterre et la France. Le Pro14 trouve initialement sa source en 1999 lorsque l’Écosse et le Pays de galles se réunissent pour créer une compétition regroupant leurs équipes. En 2001, l’Irlande rejoint cette compétition avec ses 4 équipes. C’est l’avènement d’une ligue fermée anglo-saxonne. Le projet permet à trois nations de pouvoir unir leurs forces pour être plus fortes économiquement en attirant un public plus large. 

Trois autres nations ont décidé de recourir à ce type de format. Il s’agit de l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. En 1986, cinq provinces et l’équipe nationale des Fidji se réunissent pour créer la South Pacific Championship. En 1992, elle devient le Super Six avant de devenir le Super 10 en 1993. Finalement en 1996, le Super rugby que l’on connaît aujourd’hui apparaît avec la création de franchise. Il évolue avec le temps incorporant une franchise argentine et japonaise. Encore une fois, le recours à la ligue fermée permet à ces franchises de toucher le plus grand nombre et de s’associer économiquement. Une forme d’obligation pour ces pays qui n’ont pas forcément les moyens de subvenir chacun de leur côté. 

Le trophée décerné à l’équipe victorieuse en SuperRugby ( barrettbigfan.wordpress.com )

Si on regarde au niveau international, le VI nations et le Rugby Championship sont deux minis championnats réunissant les mêmes équipes chaque année. L’objectif est toujours pour les grandes nations de se réunir pour organiser les meilleures rencontres et attirer le plus grand nombre plutôt que disputer des matchs chacun de leur côté. Finalement le rugby a toujours cherché à fonctionner en petits groupes fermés qui cherchent à s’unir pour développer une compétition solide économiquement et attirer le plus de spectateurs. 

Mais d’autres nations n’ont pas choisi ce concept. Tout d’abord, il y a la France. Avec ces différents échelons, le monde du rugby français a un système que l’on connaît mieux avec des montées et des descentes à la fin de chaque saison entre les différents échelons. Des championnats « ouverts » permettant une variété dans les équipes qui s’affrontent chaque année. L’autre exemple est celui anglais avec la premiership. En effet, l’Angleterre a elle aussi ses championnats avec des montées et des descentes. D’autres championnats comme celui Japonais ont cette tendance à l’ouverture mais les deux principaux restent ceux Français et Anglais. 

Avec des systèmes différents, les observateurs du rugby ont la chance de pouvoir goûter à toutes les expériences. Mais peut-on envisager de voir le système de championnat ouvert disparaître au profit d’une généralisation des ligues fermées. 

La liguée fermée une vraie bonne idée ? 

La premiership envisage de passer à ce modèle jusqu’en 2025 en raison de la pandémie. Le problème est que cette résolution ne plaît pas à tout le monde. Les parties s’affrontent à coup d’arguments pour montrer à l’autre qu’il a raison. D’un côté, il faut reconnaitre que le championnat anglais est assez proche du système de ligue fermée. Avec une seule relégation, il existe rarement de grosses surprises dans l’équipe qui descend. On retrouve année après année les mêmes équipes. Par ailleurs, l’équipe qui descend a souvent tendance à remonter l’année suivante, la deuxième division anglaise étant beaucoup plus faible que ce que l’on connaît en France. Les moyens financiers sont largement inférieurs. Souvent ces équipes servent aux équipes de premiership pour prêter des joueurs. Alors finalement recourir à une ligue fermée ne bouleverserait pas la tenue du championnat. De plus, l’ajout de deux équipes que sont les Saracens et Ealing Trailfinders dans ce projet d’élargissement vient réunir les clubs avec les plus gros moyens financiers. 

Mais en Angleterre cette solution ne passe pas. Il faut dire que l’attractivité et l’intérêt de la compétition y perdraient beaucoup. Que faire des équipes qui sont un cran en dessous pour lutter pour les playoffs ? Certains avancent l’idée de pouvoir faire démarrer les jeunes. Mais les spectateurs voudront-ils venir voir une équipe de jeunes, ne cherchant pas les résultats ? Les chaines de télés payeront-elles pour voir ce genre de match ? Ainsi, cette année, la premiership a annoncé rapidement qu’il n’y aurait pas de descente pour la seconde année consécutive. Depuis, on observe des matchs parfois à sens unique. Ainsi lors d’un match contre les Quins, Gloucester a décidé d’envoyer de nombreux joueurs de son académie. Sur les 23 joueurs présents sur la feuille de match, George Skivington a convoqué 15 joueurs provenant de l’académie. Pour les jeunes, c’est une occasion en or mais pour la course aux playoffs, celle-ci est faussée. Il n’y a quasiment pas eu de match et certains joueurs ont semblé montrer des signes de mécontentement face à ce genre de match sans adversité. Finalement les Quins l’ont emporté 59 à 24. Certains joueurs ont pu se montrer comme Charlie Chapman mais l’expérience reste limitée. Comment attirer les spectateurs à des matchs où le résultat est connu d’avance ?

Tyrone Green filant dans l’en but pour inscrire l’un des neuf essais des Quins contre Gloucester ( Premiershiprugby.com )

De plus, l’Angleterre est un pays largement plus peuplé que l’Irlande, l’Écosse et le Pays de galles. Ne réduire son rugby qu’à 14 clubs revient à laisser de côté tout le reste des équipes qui malgré les faibles moyens ont un impact important dans ce sport. L’Angleterre possède 1809 clubs tandis que la France en possède 1798. On retrouve presque deux millions de licenciés anglais et environ 360 000 dans l’Hexagone. Si on additionne le nombre de joueurs en Irlande, en Écosse et au Pays de galles, on dépasse à peine les 240 000 joueurs. La ligue fermée se justifie donc beaucoup plus pour ces pays qu’en France ou en Angleterre.

Par ailleurs, c’est souvent par le club du village que l’on fait ses premiers pas en tant que rugbyman. En laissant une partie de ce monde, l’Angleterre pourrait y perdre au niveau de son équipe nationale avec moins d’adhérents. De plus, une liguée fermée supprime totalement le côté aléatoire du rugby. Rien ne dit qu’une équipe de deuxième division ne pourrait pas développer un projet pour monter et jouer les premiers rôles en premiership. Il suffit de voir le parcours des deux meilleures équipes du championnat anglais aujourd’hui. Les Chiefs et les Bears n’étaient pas en première division il y a une dizaine d’années. Les premiers ne sont montés qu’à la suite de leur titre de champion en 2009/2010. Ils ont réussi à se maintenir avant de devenir la meilleure équipe de l’année 2020 avec un championnat et une coupe d’Europe. Les Bears ont eux aussi connu cette période. Champion en 2016, ils accèdent à la première division avant de redescendre l’année suivante. Ils continuent leur progression et remontent immédiatement à la suite d’un nouveau titre. Depuis l’équipe s’est stabilisée et joue les premiers rôles en Europe et en premiership. 

Sans cette possibilité de monter et descendre, jamais les Chiefs et les Bears n’auraient pu éclore. Des joueurs comme Joe Simmonds ou Sam Simmonds n’auraient peut-être pas découvert le monde professionnel à moins de rejoindre une autre équipe anglaise. Cette année, Worcester est largement dominée par les autres équipes. Ils n’ont plus gagné depuis la première journée après un succès 11 à 10 contre les London Irish. Depuis l’équipe enchaine les défaites. Les deux autres victoires ont été obtenues après des cas positifs au COVID chez les Quins et les Falcons. Sur les quatre derniers matchs, la défense de Worcester a concédé 194 points dont 62 contre les Saints. Avec l’abandon de la relégation, on voit clairement que l’équipe ne joue plus rien et les matchs sont souvent à sens unique, perdant de leur intérêt. Dans un championnat, chaque équipe doit avoir un objectif que ce soit le titre ou le maintien. En cas de ligue fermée, Worcester conserverait sa place en premiership sans en avoir eu le mérite sportivement.

Enfin l’Angleterre n’a pas les mêmes difficultés que le Pays de Galles, l’Irlande ou encore l’Écosse. Ces trois nations sont des petits territoires qui n’ont pas le même marché à leur disposition. Tandis que l’Angleterre peut subsister avec seulement les spectateurs anglais à la télévision, les trois autres nations ont besoin de s’associer pour subvenir économiquement. On le voit par les nombreux mouvements réalisés par le championnat. Entre l’ajout de l’Italie puis de franchises Sud-africaines ainsi que la Rainbow cup, le Pro14 cherche à aller sur des plus gros marchés, ce dont l’Angleterre et la France n’ont pas besoin. Certaines rumeurs parlaient même d’une nouvelle franchise en Espagne, montrant cette volonté d’attirer toujours un nouveau public.  

Et au niveau de la compétitivité, où se trouvent ces ligues fermées ? Le Leinster a gagné les quatre derniers Pro14 contre les Scarlets, les Warriors, l’Ulster et le Munster. Seules six franchises ont gagné sur la dernière décennie. Mais en demi-finale, on retrouve souvent les mêmes équipes, laissant de nombreuses franchises en retrait. Ainsi Benetton n’a remporté aucun match de Pro14 sur la dernière saison, ce qui n’aide pas à l’attractivité du championnat. En Super Rugby, le constat est le même. Il est rare que le vainqueur soit différent d’une année sur l’autre. Entre 2006 et 2010, les Crusaders et les Bulls se sont partagés le titre du Super 14. Les Crusaders ont remporté les trois derniers titres en Super Rugby. Finalement, la compétitivité n’est pas meilleure dans une ligue fermée et les rapports de forces sont rarement inversés. 

Le Leinster célébrant son titre après sa victoire contre le Munster ( Icon Sport )

La France est dans une situation encore plus compliquée que l’Angleterre. Deux équipes sont reléguées à la fin de chaque saison. lors d’une descente, il n’est pas sûr que ces équipes remontent l’année suivante. Par ailleurs, les équipes de ProD2 ont plus de moyens que celles d’Angleterre ce qui permet d’avoir un vrai enjeu tout au long de la saison. Les jeunes peuvent continuer à se développer et espérer jouer en Top14 avec leur club d’origine, sans avoir à rejoindre une grosse écurie pour espérer vivre leur rêve. Si les chaines de télévisions versent autant d’argent pour la diffusion du championnat c’est en raison de sa compétitivité. Retirez le risque de relégation et vous vous retrouvez avec 4/5 équipes qui n’ont rien à jouer de la saison. L’attractivité baisse et le championnat perd de précieuses ressources économiques sur le long terme. La redistribution des sommes aux clubs de ProD2 n’aurait aussi plus d’intérêts. Tous ces éléments rendent difficiles la possibilité de voir un jour une ligue fermée en France. 

Pourtant, des rumeurs ont émergé sur la volonté de certains présidents de geler une nouvelle fois les relégations. Même si cette solution n’a pas eu de suite, elle témoigne de cette volonté de remettre en cause un système utilisé depuis plusieurs années. À l’instar de Worcester, Agen pourrait prétendre au maintien malgré aucune victoire cette année en championnat. Une situation difficile alors que des équipes comme Perpignan ou Vannes peuvent faire mieux. Un élargissement serait difficilement compréhensible avec un calendrier déjà très serré. Alors une simple rumeur sans avenir ou les prémices d’une ligue fermée ? Rien n’est moins sûr.

Finalement les nations ont opté pour des systèmes différents en fonction de leurs ressources. Il est difficile d’imaginer un championnat uniquement irlandais, écossais ou encore gallois qui aurait autant de poids que le Pro14. Il est difficile d’imaginer le Top14 sans montées et descentes au risque de voir toute une économie s’effondrer. La ligue fermée ne correspond pas à toutes les nations. Mais la crise sanitaire et économique a tout remis en cause et les championnats veulent revenir sur ce qu’ils ont construit depuis plusieurs années. Ce type de système est-il suffisant pour limiter les impacts économiques de la crise ? Sur le long terme pas vraiment. Finalement les championnats doivent se pencher sur d’autres éléments pour essayer de continuer à prospérer économiquement.

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