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Jiří Procházka, le samouraï slave

Dix mois après ses débuts en fanfare à l’UFC (où il avait mis k.o. l’ancien contender numéro un des 205 lbs Volkan Oezdemir), le transfuge tchèque du Rizin Jiří Procházka a, lors de la Fight Night de samedi, une nouvelle fois fait sensation en exécutant, par la grâce d’un spinning elbow qu’on croirait extrait d’un jeu vidéo, Dominick Reyes de la plus brutale des manières. Ce qui apparaîtrait pour n’importe qui comme sommet d’une carrière ne constituant, en l’occurrence, qu’un des nombreux faits d’armes d’un combattant qui conçoit la pratique de sa discipline comme l’expression d’une tradition ancestrale.

Pour saisir (si tant est que ce soit possible) l’essence du Jiří, il faut d’abord remarquer ce surnom si particulier de « Denise » (hérité d’une méprise de sa part qui, lors d’une session de sparring, l’avait fait répondre à l’appel destiné à une homonyme). Lequel dit déjà tout d’un homme parmi les meilleurs au monde de sa catégorie mais, malgré tout, obstinément incapable de se prendre au sérieux. À tel point qu’il est compliqué, dès qu’on commence à le connaître, de ne pas en devenir instantanément fan, tant il transpire sympathie, humilité et simplicité. Une bonhommie ouvertement affichée qui ne l’empêche, pour autant, en rien de devenir le plus sauvage d’entre tous, une fois dans la cage. Dichotomie résumant parfaitement un personnage atypique en tous points – de son allure de personnage de manga à sa déroutante sincérité en interview en passant par un style qu’on qualifiera, doux euphémisme, de peu conventionnel.

Procházka, c’est, en effet, avant tout l’incarnation faite homme du terme « spectaculaire », tant son palmarès ressemble à un concentré de highlights, que ce soit grâce à ses k.o. venus d’un autre univers ou une manière d’evoluer dans l’octogone le faisant ressembler à un ninja sous amphétamines. Hérités du muay-thaï (dont il provient), sa garde basse, ses fulgurants coups sortis du néant, son footwork excentrique et surtout sa constante imprévisibilité en font l’un des fighters les plus déroutants du roster, à mi-chemin d’un Tony Ferguson et d’un Johnny Walker à qui il est (non sans raison) souvent comparé. Des gens qui ne ressemblent à personne d’autre qu’eux-mêmes et dont nul ne pourrait s’amuser à reproduire la façon de bouger sans aller au devant de douloureuses déconvenues.

Pour autant, ça fonctionne. Presque sans qu’on puisse l’expliquer, tant ses performances ressemblent, de prime abord, à un condensé de tout ce qu’il ne faut pas faire au niveau professionnel. D’abord, certainement, car il bénéficie de qualités physiques (surprenante explosivité pour quelqu’un avoisinnant le quintal, menton de granit lui permettant d’absorber des frappes qui coucheraient n’importe qui) et mentales (cette façon de constamment improviser qui fait que l’adversaire ne sait JAMAIS ce qui va arriver) à même de s’adapter en toute situation. Quitte à se faire connecter et parfois dangereusement frôler l’abysse lors de confrontations qui auraient, fort bien, pu basculer d’un côté comme de l’autre (ses dernières sorties face à Oezdemir et Reyes en constituant parfaits exemples).

Ensuite, car sa façon de performer recouvre autre chose, qu’il évoque d’ailleurs dans quasiment chacun des entretiens qu’il accorde. Soit un véritable amour, au sens le plus profond du terme, de sa discipline. Lui qui avoue vénérer le Bushido (le fameux code des principes moraux des guerriers féodaux japonais) et avoir été tout particulièrement marqué par la lecture du mythique Traité des cinq roues de Musashi Miyamoto envisage ainsi sa pratique comme expression d’une tradition ancestrale. Chacune de ses apparitions dans la cage n’étant, comme il l’a à nouveau répété ce week-end en interview post-fight, qu’une occasion supplémentaire de montrer la beauté de son art (martial).

Ce qui explique, de son point de vue, en quoi la performance prévaut sur le reste, la victoire ne constituant en rien une priorité. Lui qui préfère une brutale défaite mais en ayant pu combattre à sa guise à une terne décision aux points – fut-elle en sa faveur – durant laquelle il n’aurait cherché qu’à maîtriser et simplement scorer. Il veut avant tout s’amuser et faire ce qu’il aime, être dans la pure action, de manière à pénétrer le coeur même de sa discipline – ce qui constitue rien moins que l’essence du zen. Le tout pouvant expliquer la jubilation éprouvée en le voyant combattre. Celle qu’on peut ressentir en observant un animal (un fauve, en l’occurrence) évoluer dans son habitat naturel et accomplir ce pour quoi il est conçu. Authentique, libre, sans artifices, au plus près de sa vérité.

Alors, on se doute qu’ainsi evoluer sans filet constitue pratique à haut risque. Et qu’il ne serait guère étonnant que lui, qui passe si souvent à deux doigts de la correctionnelle, finisse par connaître soudain coup d’arrêt. Ce qui ne serait pas si grave tant l’important se situe ailleurs. Car que son prochain combat soit pour le titre (comme l’a promis Dana White) ou contre Rakic (comme l’annoncent certaines rumeurs), qu’il devienne (après son sacre au Rizin) un jour champion UFC ou ne s’approche jamais de la ceinture, peu importe. On espère simplement qu’il conserve son état d’esprit, que les divinités des sports de combat continuent à lui prêter vie et qu’on ait loisir d’encore longtemps le voir batailler, tant le monde du MMA – voire le monde tout court – a juste besoin de figures de son calibre.

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