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Le cri du cœur de Nicolas Kraska : « Ces gens doivent payer pour leurs crimes »

Détournements de fonds, menaces de licenciement, coups de pression, escroqueries et contrats véreux, le rugbyman Nicolas Kraska raconte sa troublante expérience chez les Shimizu Blue Sharks, au Japon. Dans un long entretien accordé au CCS, il raconte ses trois années en tant que joueur de Shimizu. S’il se confie aujourd’hui, c’est pour partager son expérience et avertir des agissements de personnes ouvertement citées.

Nicolas Kraska est un joueur de rugby français de 31 ans. Passé par Albi, Cognac ou encore le Racing 92 avec qui il a été champion de France de Pro D2 en 2009, il a aussi joué avec l’équipe de France à VII. En 2015, il devient le premier français à jouer dans un club professionnel japonais, en rejoignant les Toshiba Brave Lupus en Top League (première division). Il signe ensuite aux Shimizu Blue Sharks en deuxième division. C’est finalement avec ce dernier club que les soucis vont arriver.

Nicolas, vous imaginiez-vous faire cette carrière ?

Non, j’ai eu une belle carrière même s’il y a eu des hauts et des bas il ne faut pas se mentir. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir eu l’opportunité de partir au Japon. Quand j’étais en fin de contrat à Albi, je savais que je n’étais pas conservé et j’avais envie de voir autre chose, je trouvais que le rugby en France était vachement répétitif, c’était « bourrin » à l’époque. Il fallait être très physique, il n’y avait pas beaucoup de place pour la technicité. J’avais pas mal de potes qui partaient à l’étranger et j’avais envie aussi de connaître une expérience similaire. En me renseignant, j’ai trouvé cette opportunité au Japon.

Le fait de jouer avec la France à VII a d’ailleurs failli vous empêcher d’y jouer…

Je pense que j’ai aussi eu une bonne étoile parce que j’étais capé en France à VII en IRB. Du coup au Japon, j’étais dans la catégorie des joueurs capés et à l’époque, il n’y avait le droit qu’à deux sur le terrain. La concurrence allait être trop rude, je n’allais jamais jouer s’il n’y avait pas eu la nouvelle règle, qui permet de changer de nationalité sportive une fois. J’ai donc changé pour la Thaïlande. Malheureusement, je n’ai jamais pu y jouer parce que mes clubs ne m’ont jamais laissé partir par peur que je me blesse, donc je comprends.

Nicolas Kraska sous le maillot du Racing 92 en 2009 – Photo Icon Sport

Récemment, vous avez traversé une période compliquée, avec une histoire assez folle. Dans quel état d’esprit vous êtes aujourd’hui ?

Très sincèrement, je suis soulagé puisque j’ai pris la décision de mettre un terme à ma carrière professionnelle. C’est un tout, ce n’est pas juste à cause des péripéties de cette année. Avec mon épouse, on en a discuté puis elle aussi voulait rentrer donc plusieurs choses se sont alignées. On s’est dit que c’était encore un coup du destin qui prouve qu’il est peut-être temps d’arrêter. Donc je suis assez posé. Je vais continuer le rugby, je vais jouer à Courbevoie, là où j’ai commencé.

Je vais retrouver tous mes potes d’enfance, c’est un club qui me tient vraiment à cœur, il y a beaucoup d’affectif. J’avais encore eu des propositions mais j’ai tout refusé, je voulais vraiment terminer par du plaisir et apporter à Courbevoie ce que le club m’a apporté. Grâce à eux, je vais pouvoir commencer une reconversion en novembre. Je suis assez serein malgré tout ce qui s’est passé et la situation actuelle dans le monde. Le début de la vraie vie comme j’aime bien le dire !

Vous pouvez nous raconter du coup cette fameuse histoire avec les Shimizu Blue Sharks ? Vous en avez un peu parlé sur les réseaux sociaux, sans trop en dire non-plus…

J’avais une clause de confidentialité dans mon contrat. Je n’ai toujours pas signé de rupture de contrat parce que le club voulait me faire signer une clause de confidentialité à vie. Pour bien mettre les bases, Shimizu, c’est un club de rugby comme on l’entend en France. N’importe qui peut intégrer le club et y jouer. Contrairement aux autres équipes qu’il y a au Japon, que ce soit en première, deuxième ou troisième division, qui sont des clubs corporatifs. C’est-à-dire que les joueurs sont les employés des entreprises. Donc quand j’étais à Toshiba, tous les joueurs non-professionnels étaient employés à Toshiba et les joueurs professionnels, à l’époque les étrangers, étaient contractuellement liés à Toshiba mais en tant que joueurs professionnels de rugby.

Et à Shimizu, l’équipe est assez nouvelle, elle a une quinzaine d’années. C’est tout nouveau pour eux d’avoir des étrangers. La première fois qu’ils en ont eu, ça devait être il y a 5 ou 6 ans. Tu as une grosse majorité d’employés de Shimizu, mais aussi des employés d’autres compagnies qui ont le niveau pour jouer en deuxième division mais pas dans leur club en première division. À ça, s’ajoute le fait que Shimizu ne voulait pas avoir de contrat avec les étrangers, parce qu’au Japon, ils ont encore cette culture là avec les étrangers, ils ont peur des scandales, des problèmes.

Nicolas Kraska avec les Toshiba Brave Lupus en Top League (première division japonaise) – Photo Yuka Shiga

Pour ne pas s’embêter avec ça, Shimizu passe à travers une société tierce, Tokyo athletic United, qui est dirigée par un ancien rugbyman japonais professionnel, Yohei Shinomiya. Shimizu lui donne un budget pour le club, qui représente en grande partie les salaires et tout ce qui va pour les étrangers. Tous les étrangers ont donc un contrat avec Tokyo Athletic United et on joue pour Shimizu. Et le garde-fou de cette compagnie, c’est un employé de Shimizu, Nikita Takahiro. Il travaille pour Shimizu et à côté de ça, est directeur sportif du club. C’est censé être celui qui jette un œil sur les finances que Shimizu versent à Tokyo Athletic.

J’ai découvert que les deux étaient copains comme cochons, donc ils mouillaient dans les mêmes sales histoires. Tout passe par ces deux-là, c’est la clé de voûte entre le club de rugby et l’entreprise. Donc ils contrôlent tout, que ce soient les finances, des négociations de contrat, des adversaires contre qui on va jouer, etc. Ça, je l’ai découvert seulement l’année dernière quand j’ai renégocié mon contrat, parce que quand je suis arrivé en 2019, j’avais un contrat de neuf mois seulement. J’avais fait un effort sur mon salaire, qui avait baissé de 65% par rapport à ce que j’avais à Toshiba. Et eux m’avaient dit « pas de problèmes, tu fais un sacrifice cette année mais tu joues bien, tu resteras autant que tu veux, on te mettra bien ».

« Nico, il faut que tu avances 6000€ »

C’était un vrai contrat ?

Oui c’était un vrai contrat mais j’avoue qu’il y avait plein de coquilles, plein de fautes grammaticales et de syntaxe en anglais. Je me suis dit que ce n’était pas très grave mais c’est vrai que j’avais des clauses suspensives du style : si je suis blessé plus de 6 mois, je peux être viré, je peux être viré du jour au lendemain sans raison mais il y a des indemnités et il y en avait une autre. Puisque moi, je jouais au Japon avec ma nationalité sportive thaïlandaise, je faisais partie du quota des Asian Passport Holder, donc je n’avais pas vraiment de concurrence mais il y avait une clause suspensive qui stipulait que si les règles de la JRFU (Japonese Rugby Federation Union) changent, je peux être viré aussi. Donc je signe tout ça, pas inquiet. Je me dis « c’est comme ça », mon agent me dit qu’il n’y a pas le choix et c’est comme ça partout. À ce moment-là, ma femme était enceinte de notre première fille, j’allais m’entraîner trois fois par semaine, le salaire était quand même très intéressant, donc je ne pouvais pas rechigner.

Trois mois plus tard, je n’ai pas de bulletin de salaire, pas de feuille de paye. Mais je reçois les transferts sur mon compte en banque, je reçois les impôts de l’équivalent de la sécurité sociale, et j’ai des reçus donc tout est réglo. Au début Yohei (Shinomiya) me dit : « Tu n’es pas obligé de payer ça ». Je dis que c’est bizarre parce qu’à Toshiba, j’étais obligé de le faire sinon tu peux aller en prison, c’est un délit. Il me dit que non, j’appelle mon agent et je lui dis qu’il est hors de question qu’on fraude. C’est stipulé qu’ils payent toutes les charges et ils le font. Mais mauvaise surprise, ils nous disent « Nico désolé, cette année on est un peu ric-rac sur le budget des impôts. Il faut que tu avances 6000€. » Je réponds que c’est chaud mais on me dit de ne pas m’inquiéter, que l’année prochaine « on fera en sorte que tu récupères cet argent. » Mon agent me dit d’y aller, qu’ils sont réglos, donc ok.

« Nikita Takahiro et Yohei Shinomiya appellent mon agent pour dire qu’il faut que j’arrête de demander des bulletins de salaire ou des justificatifs, sinon on me vire. »

Et après, je pose la question parce que je n’ai toujours pas de bulletin de salaire et que j’en ai besoin. Pour la France, on ne sait jamais. Je demande aux autres étrangers s’ils ont déjà reçu des bulletins de salaire, ils me disent que non, rien du tout. Je me dis que c’est un peu bizarre. Au bout de quatre fois où je demande directement, on m’envoie « bouler » et Nikita Takahiro et Yohei Shinomiya appellent mon agent pour dire qu’il faut que j’arrête de demander des bulletins de salaire ou des justificatifs, sinon on me vire. Donc là, je n’insiste pas et puis tant pis, je suis dans une situation délicate, mon épouse allait accoucher quatre mois plus tard, je ne pouvais pas me permettre de refuser cet argent.

Tel que vous le racontez, cela ressemble à un coup de pression…

Oui, un petit coup de pression mais à côté de ça, tout se passe bien dans le club. Je vis très bien, les mecs sont « bonnards », les entraînements sont bien, je m’amuse, je passe du temps avec mon épouse. Franchement, ce n’est pas grand-chose, je suis payé à la hauteur, il ne me manque jamais d’argent. L’année passe et on va pour renégocier en décembre. Nikita Takahiro et Yohei Shinomiya me font une offre, ils me disent qu’ils sont contents de moi et qu’ils veulent me signer deux ans. En plus, il y avait une augmentation salariale de 20% et aussi une aide pour le loyer et des primes de matchs. En gros une augmentation de 40% si je touchais tout. Moi, ils me posent ça sur la table, je dis que c’est bon, j’accepte.

« Ça, ce ne sont pas ses affaires, il n’a pas à savoir ce qu’on fait de l’argent. »

Ils disent qu’on va faire le vrai contrat mais cinq jours plus tard, mon agent m’appelle en me disant « Je suis désolé, Shimizu refuse l’offre. » Je réponds que c’est bizarre parce que je n’ai fait aucune offre, c’est moi qui ai accepté l’offre. L’agent me dit qu’elle n’est pas passée et qu’on allait avoir une réunion. À la réunion, ils me disent que l’offre n’est pas passée auprès de leur compagnie et qu’ils ne me proposent qu’une augmentation salariale de 10%. Ils me disent que de toutes façons, à Shimizu, l’augmentation salariale, elle n’est que de 10% par an. Pour le reste, tout est pareil, juste l’augmentation de 20% passe à 10%. Et après je regarde dans mon budget, et je vois que les impôts ont augmenté de 46% environ entre les deux offres. Je demande à mon agent, pourquoi les impôts n’ont pas diminué, parce qu’ils payent forcément moins d’impôts vu que je touche moins ! Mon agent demande mais ils bottent en touche et ils balayent en disant « Ce ne sont pas ses affaires ».

Je suis un peu inquiet parce qu’ils budgètent 36 000€ d’impôts, alors que j’en payais que 10% ou 12%. 20 000 euros, ce n’est pas rien, donc si je peux les récupérer… Surtout qu’à ce moment-là, ils ne payaient même pas l’intégralité de ma location d’appartement. Ça aurait été d’une grande aide ! Je demande si la différence retourne à Shimizu, et on répète « Ça, ce ne sont pas ses affaires, il n’a pas à savoir ce qu’on fait de l’argent. C’est ça ou rien. » Du coup, je regarde et ils me vendent du rêve aussi : « Cette année, t’as fait tous les matchs, l’année prochaine ce sera pareil. On ne va pas faire du gros recrutement, t’es une pièce maîtresse dans notre stratégie ».

Nicolas Kraska sous les couleurs des Shimizu Blue Sharks en Challenge League (deuxième division japonaise)

Même si je fais que 80%, j’allais toucher plus de 100 000€. En plus, pas mal de vacances, toujours que trois entraînements par semaine, que huit matchs de championnats dans l’année, donc beaucoup de temps avec ma famille. J’en parle avec mon épouse, qui me dit qu’on a la belle vie et que deux ans, ça va passer vite. Que si je ne suis pas content au bout de deux ans, on ira ailleurs. Au final, oui, il vaut mieux accepter. C’est de l’argent assez facilement gagné pour ce que je fais. Et surtout, pour le « kiff » que je me procure dans ce club, je ne vais pas cracher dessus. 

Ça, c’était en 2019, que s’est-il passé à l’arrivée de la Covid ensuite ?

Décembre 2019. Je signe mon contrat en janvier 2020, juste avant la fin du championnat. Je rentre en France en février, on passe un mois à Paris, et là, il y a la Covid qui commence. Je reçois un appel un vendredi, pour me dire que si je ne rentre pas avant le mardi prochain, je suis viré. Parce que le Japon fermait ses frontières à tout le monde : résident ou pas, tu ne rentres pas. Donc avec ma femme, on prend nos billets et on rentre. Il y a un Australien dans l’équipe, son vol a été annulé. Les mecs lui ont demandé s’il était dans l’avion, il a dit « non demain matin, mon vol a été annulé », il a été viré dans la foulée.

Donc là, je me dis qu’ils ne blaguaient vraiment pas, que c’était chaud. Au final, on rentre et on n’est pas plus mal parce que c’est un confinement participatif, tout est ouvert. Les entraînements reprennent, il y a un nouveau coach, Steve Jackson, qui a fait la Coupe du Monde avec les Samoa et qui a ramené son staff des Auckland Blues. Ça passe, il y a de nouveaux joueurs qui arrivent, c’est cool, tout va bien. On arrive vers l’été 2020, on n’a toujours pas de bulletin de salaire, ça m’enquiquine un peu parce que je voulais faire un prêt auprès des banques et sans bulletin de salaire, le contrat ne suffisait pas. Je me risque à redemander une fois et ils répondent « Non, Nico c’est mort, Shimizu ne fait pas, laisse tomber. »

« P***** les mecs, j’ai dû payer 100 000 yens en cash au directeur » 

Vous n’êtes passés que par le club pour demander les bulletins ?

En fait, c’est très hiérarchisé. J’ai appelé mon agent et mon agent va demander à Yohei Shinomiya et à Nikita Takahiro. Il ne peut pas se permettre d’appeler directement le vice-président de la boîte, ou quelqu’un au-dessus d’eux. Ce n’est pas son égal, les interlocuteurs de mon agent, ce sont ces deux personnes là et personne d’autre. En juillet ensuite, il y a un confinement dur et on a plus de matchs, plus d’entraînements pendant un mois. Il y a un joueur, Pekahou Cowan, qui est un international australien, qui demande au club de repartir en Australie pour jouer la saison de Super Rugby avec la Western Force. Donc il part et fait la saison de Super Rugby mais quand il revient, il a une petite déchirure stade 1 du mollet droit. Un truc ridicule, c’est six mois de « recovery ».

Avec le club, ils avaient signé un nouveau contrat, où il était stipulé que s’il était blessé plus de 6 mois, il était viré. Il a un rendez-vous avec Yohei Shinomiya et Nikita Takahiro et après le meeting, on le voit tout affolé. Il vient nous voir, les étrangers, dans le locker et il dit « P***** les mecs, c’est chaud ce qu’il vient de se passer, j’ai dû payer 100 000 yens (presque 1000€) en cash au directeur, dans son portefeuille. » On le regarde et on lui demande pourquoi. Il dit « Il m’a menacé, comme je suis revenu blessé, qu’il allait me virer. » On lui répond que dans son contrat ce n’est pas ça, il dit que c’est ce qu’il a dit, mais qu’il lui a répondu « Je te pousserai à démissionner, je ne t’autoriserai plus à venir t’entraîner, à jouer pour nous, tu seras enfermé chez toi. Mais si tu me files les 100 000 en cash, c’est bon et je te coupe 5% de ton salaire. »

C’est très grave ce que vous venez de raconter…

Ah oui mais c’est très chaud ! Quand il nous dit ça, au début on ne le croit pas et après on est écœurés. Il y avait Luke McAlister  qui était avec nous et qui disait qu’il n’avait jamais entendu ça. Même moi, j’ai déjà entendu des histoires de payé au black, mais là dans un club pro de deuxième division qui est pas un championnat bulgare non-plus, je me dis que c’est impossible. Et puis, il faut savoir que les Japonais sont quand même très carrés : en six ans, je n’ai jamais vu un mec traverser au feu rouge. Donc quand Cowan nous dit qu’il s’est fait racketter et qu’il y a eu extorsion de fonds, je me dis que c’est un truc de malade. On le croit tous parce que ça fait aussi écho au fait qu’on n’a jamais de bulletin de salaire, qu’on ne peut rien demander.

On imagine que vous ne vous attendiez pas du tout à ça

Ouais pour le coup on est un peu « sur le cul ». Mais « Pek » nous dit, c’est bon, c’est réglé passons à autre chose ce n’est que 1000€. La semaine d’après, il a encore un meeting et il est hyper inquiet. Une heure plus tard, il revient vers nous et là il nous dit « Je me barre, j’en ai marre. C’est n’importe quoi ». Le directeur venait de lui redemander 100 000 yens en cash et encore 5% de son salaire. Donc Cowan pète un câble dit qu’il se barre, et il fait ses affaires. Nous on part à l’entraînement, et quand on revient, on le voit toujours là. Il nous dit « C’est un truc de fou, ils viennent de me reproposer un an de contrat. Mais je suis puni, j’ai dû payer les 100 000 et il me prend 5% de mon contrat. »

À ce moment-là, on a tous un peu peur. Je me dis à tout moment, ça peut être n’importe qui. On fait tête basse parce que de toute façon, ça fait 6 ans que j’étais là, je ne parle pas japonais, je ne pouvais pas aller chez les flics pour leur expliquer, pareil pour les autres. Et nos agents, nous ont dit que ça ne les étonnait pas mais qu’il ne faut rien dire parce que si ça se sait, ça peut être un gros scandale. Et à cause de ça, on pourrait faire arrêter le club.

« Yohei a très mal pris le fait qu’on lui posait une question, et le lendemain il a viré Jano Venter »

Ils vous faisaient culpabiliser ?

C’est ça ! On ferme encore les yeux, on fait le début de championnat. C’est dur parce qu’on a ça en tête et on arrive vers début janvier 2021 et là, il y a des merdes qui s’enchaînent. Il y a un joueur Sud-Africain qui s’appelle Jano Venter, qui avait signé un contrat de trois ans. Le mec a la banane le jour où il reçoit son contrat, il nous le montre et tout. Il signe et il dit que sa copine va venir, que Nikita Takahiro, à travers sa société, va lui dégoter un visa travail.

Les semaines passent et Jano revient vers nous dépité en nous annonçant qu’il est viré. J’étais là « mais comment ça, tu nous a montré ton contrat et des mails qui disaient que les deux partis étaient d’accord sur les montants ! » Il répond qu’il a demandé à Yohei Shinomiya une facture, parce que Yohei demandait 150 000 yens pour le visa de sa fiancée. Et Yohei a très mal pris le fait qu’on lui posait une question, et le lendemain il a viré Jano. Donc il n’a même pas fini la saison.

« Nico, tu es viré et ils ont arrêté le processus de renouvellement de ton visa »

Au même moment, il y a une rumeur au sein de la ligue japonaise, comme quoi le quota d’étrangers serait plus restreint d’ici 2022. Ils ne veulent que quatre étrangers sur le terrain et le quota de l’Asian Passeport Holder serait supprimé. Donc moi, je commence à flipper parce que je me souviens que dans mon contrat, il y a une clause qui stipule que si les règles changent, je peux me faire virer. À ce moment-là, ma femme est enceinte de trois mois, donc j’ai peur. Je le sens gros comme une maison, alors je veux une confirmation sur papier que même si les règles changent, je suis gardé.

Mon agent appelle Nikita Takahiro et Yohei Shinomiya qui n’étaient même pas au courant. Donc panique au club, les mecs se renseignent. Pendant un mois j’attends et je dis à mon agent que je dois savoir, parce que je ne peux pas me permettre d’avoir un accouchement au Japon sans contrat de travail. Déjà que les maternités coûtent une blinde au Japon, donc si je n’ai plus de contrat de travail, que je suis bloqué avec la Covid… ça aurait été une merde pas possible. Je dis à mon agent que je veux savoir et qu’elle leur dise que je veux noir sur blanc qu’ils me gardent ou non. En sachant qu’ils avaient dit qu’ils voulaient me garder.

Donc mon agent pousse et ils ont dû avoir une réaction d’enfants gâtés, ils n’ont pas kiffé que mon agent fasse les demandes. Je reçois un appel de mon agent le 16 mars, alors que je suis au club, qui me dit « Nico, t’es viré ». Donc là, je suis sur le cul et je me demande pourquoi. Mon agent me dit : « Et il faut que tu partes avant la fin de ton visa. » Je lui réponds que la fin de mon visa, c’était dans dix jours et elle me dit « Ouais, ils ont arrêté le processus de renouvellement de ton visa. » Et donc je me dis qu’ils n’ont vraiment aucune peine, parce que ma femme est enceinte de quatre mois, j’ai une petite d’un an et demi, on doit se taper tout un déménagement international en dix jours. Les mecs ont zéro respect, ils n’en avaient rien à faire.

Nicolas Kraska avec le maillot des Shimizu Blue Sharks en Challenge League (deuxième division japonaise)

Juste pour une demande donc, vous êtes renvoyés ?

Juste parce que je les ai « embêté » pour savoir, parce qu’au vu de ma situation, j’avais besoin de savoir. Ils ne me l’ont jamais dit, donc moi j’ai quand même joué le jeu jusqu’au bout, je suis venu m’entraîner tous les jours pour qu’on puisse ne rien me reprocher. On a de la chance, il y a un Français qui travaille dans une compagnie de déménagement international qui nous a aidés. Et même jusqu’au jour où j’annonce au club, personne n’était au courant. Tout le monde était choqué parce qu’ils savaient que j’étais là jusqu’en 2022. Mon agent m’a signalé que j’avais interdiction de parler et de dire le pourquoi du comment, donc je suis resté évasif. On rentre en France, et je m’aperçois que tous ceux qu’ils ne gardaient pas, ils les ont vite virés.

« À des soirées, on voyait Yohei Shinomiya utiliser la carte bleue de son entreprise et dépenser 10 000€ »

Ils ne voulaient pas que vous vous alliez contre eux ?

Oui, pour ne pas qu’on aille aux Prud’hommes tous ensemble. Il y en a un qui s’est fait virer sans raisons, parce qu’il a signé son contrat et qu’il n’y avait aucune clause suspensive dans son contrat. Moi, il y avait des clauses suspensives mais elles n’ont pas été respectées parce que la règle de la restriction d’étrangers, elle n’est toujours pas officielle. On a creusé avec les étrangers avant de partir, voir ce qui n’allait pas et les magouilles qu’ils faisaient. Et en fait, on a tous vu que nos budgets d’impôts étaient trop élevés par rapport à ce qu’on devait payer réellement. Comme je l’ai dit au début, j’ai bien vu que sur ma déclaration d’impôt, je payais 12 000€, et ils budgétaient 36 000€.

Ils se servaient dans vos impôts ?

Oui. À des soirées, on voyait Yohei Shinomiya utiliser la carte bleue de son entreprise, il dépensait 10 000€ en une soirée. Pour un anniversaire, il avait pris une table VIP, des bouteilles, etc. Il avait acheté une nouvelle voiture, des nouveaux pneus, il ne s’en cachait pas en plus ! Il mettait ça sur Instagram, il se la racontait. Il se trouve qu’il avait un ami en commun avec un joueur d’origine tongienne au club. Il lui a dit écoute, tu sais que Yohei m’a raconté qu’en soirée, il détournait de l’argent du budget de Shimizu. Il l’utilisait à ses propres fins ou pour son club de rugby à VII. En France, ça s’appelle du détournement de fonds et abus de biens sociaux. Quand on a su ça, on a voulu faire remonter au sein de l’entreprise. C’est là qu’on a tous dû partir avant la fin de nos visas et de manière précipitée. Tout se connecte quand on y réfléchit.

Vous n’avez pas eu le temps de faire quelque chose ?

C’est ça. Et le coach Steve Jackson, n’était pas au courant. Les mecs lui mentaient sur pourquoi ils ne gardaient pas les mecs. Donc une fois, on est allé boire un verre tous ensemble avec le coach et on lui a expliqué ce qu’il se passait réellement. Il a été écœuré et il a démissionné. Ils se sont fâchés, parce qu’en plus même lui avait eu des soucis par rapport à son contrat. On est tous partis, alors que la saison n’était même pas finie. Les plus gros matchs allaient venir.

« J’aurais pu en parler au Japon, mais je ne me sentais pas en sécurité »

Tous les étrangers sont partis ? Ceux qui restent, ils sont au courant de la situation ?

On était neuf et il n’en reste plus que quatre. Ils ont re-signé deux sud-africains qui savent tout ce qu’il y a mais vu la situation en Afrique du Sud, et le pouvoir d’achat qu’ils ont quand ils ramènent les yens… Je les comprends. Ils ont accepté de signer et j’aurais fait pareil, avec 1000€ en Afrique du Sud, c’est l’équivalent de 10 000€. Je ne les blâme pas, j’ai eu la même situation qu’eux au début. En fait, tant que tu touches ton argent, t’acceptes beaucoup plus. Maintenant pourquoi je parle ? Tout simplement parce que c’est un ras-le-bol. Les mecs se sont foutu de moi et ont eu aucune empathie quand je n’étais pas bien. Dès qu’ils ont pu me bazarder parce que je posais trop de questions et que ça les énervait, ils l’ont fait.

Pourquoi ne pas en avoir parlé là-bas ?

J’aurais pu en parler au Japon, mais je ne me sentais pas en sécurité. Je continuais à être payé, mais j’avais peur pour ma sécurité et celle de ma famille. Parce qu’au Japon, ceux qui font ça, ce sont les mafieux. Je ne sais pas s’ils font partie de la mafia mais je ne me sentais pas en sécurité. C’est pour ça que j’ai attendu d’être en France, où il ne m’arrivera rien. Si j’étais là-bas, peut-être qu’ils m’auraient enquiquiné. Je ne sais pas ce qu’ils auraient pu faire, peut-être appeler les flics pour mentir et dire que je ne payais pas mes impôts. Franchement, je n’avais pas confiance.

Vous sentiez que vous ne pouviez rien faire au Japon ? Personne n’en parlait, quid de la fédération ?

La fédération n’a pas de pouvoir. Les médias japonais avaient très peur que j’en parle parce qu’ils me disaient que Shimizu était une grosse entreprise. Oui, mais les personnes concernées sont deux personnes. J’ai donné leur nom, j’ai montré des photos. La compagnie qui fait du détournement de fonds, c’est Tokyo Athletic United, pas Shimizu. Les mecs de Shimizu, ils ne savent même pas ce qu’il se passe. J’en ai parlé une fois aux joueurs japonais, ils étaient aussi choqués. Ils ont dit que c’était criminel, parce que tu peux aller en prison ! Une fois ici, j’ai demandé à qui j’aurais pu en parler, ils m’ont répondu que très sincèrement, personne.

« Ils jouent avec les vies et les carrières des joueurs et ils n’en ont rien à faire. Ils ne pensent qu’à l’argent qu’ils peuvent détourner »

Parce qu’il y a un gros risque que ce soit réglé en interne et qu’ils étouffent l’affaire. Le vice-président de Shimizu, qui s’occupait du rugby, aurait pu taper sur les doigts des deux types, mais c’est tout. Peut-être les rétrograder au plus bas de l’échelle sociale de l’entreprise, mais leur vie n’aurait pas changé. Ça n’a pas mis ma carrière en l’air, mais ce qui s’est passé m’a quand même fait me remettre en question pour me dire « je ne veux plus vivre ça ». C’est aussi pour ça que j’ai décidé d’arrêter ma carrière et que je veux faire seulement du rugby plaisir, alors que je me voyais jouer jusqu’à 36 ans.

Et quand je pense au pauvre Jano Venter, le mec a 27 ans et sa carrière est quasi finie ! Parce que les  clubs parlent entre eux de pourquoi ils ne le gardent pas. Les mecs le pourrissent en disant qu’il est nul, qu’il ne se donne pas. Ils jouent avec les vies et les carrières des joueurs et ils n’en ont rien à faire. Ils ne pensent qu’à l’argent qu’ils peuvent détourner, c’est ça qui est triste et qu’on voit avec du recul. Ils auraient pu nous garder jusqu’à la fin de la saison pour faire une meilleure fin de saison, mais non, ils n’en avaient rien à faire que l’équipe gagne ou perde.

Nicolas Kraska derrière la mêlée des Shimizu Blue Sharks

Maintenant que vous êtes en France, vous pensez tenter quelque chose ?

Suite à mon premier tweet, ils m’ont menacé. Ils m’ont dit si tu veux tes indemnités, tu supprimes le tweet et tu en mets un de remerciement ou tu dis « Merci Shimizu, tout est réglé ». C’est ce que j’ai fait, c’est pour ça que j’ai mis un tweet bidon. Ils m’ont reversé les indemnités et je vais être franc, on parle de 10 000€. Au début, ils chipotaient pour ne pas payer. J’avais aussi une prime de match et les mecs m’ont soûlé pour l’avoir. Ils me disaient « non, ce n’était pas ça qu’il y avait de marqué ». J’ai dû envoyer des captures d’écran et des enregistrements à mon agent, qui les a envoyés au directeur sportif pour lui montrer qu’il était encore en train de mentir. Au final, j’ai tout reçu : 12 000€. Ils savent que j’en ai besoin, que c’était vital, et malgré ça, ils essayaient de ne pas me payer.

C’est pour ça que je voulais parler, j’en avais gros sur le cœur. J’en ai parlé à mon avocat, qui m’a dit que je ne pouvais rien dire légalement jusqu’à maintenant. Parce que je n’ai toujours pas signé de rupture de contrat parce que celle qu’ils m’ont envoyée, ils ont mis une clause de confidentialité à vie. Donc que je ne puisse rien dire de ce qu’il s’est passé à vie. Donc je ne voulais pas signer et mon agent a retourné sa veste et a dit que c’était de ma faute si j’étais licencié, que je risquais de mettre un terme à leur programme de rugby. Alors que je me suis toujours donné à fond et je n’ai jamais rien eu en retour. À partir de maintenant, je ne suis plus lié à eux, mais le reste, je ne sais pas où ça en est.

La suppression de vos tweets montre en tout cas beaucoup de peur…

Totalement, j’avais peur. Mais d’un autre côté, je ne pouvais pas laisser faire ça. Si tous ceux qui ont été virés laissent passer, les nouveaux qui vont arriver vont subir la même chose. Moi, de toutes manières, ça fait 14 ans que je suis pro, j’ai fait mon temps. Que je m’arrête maintenant, ce n’est pas grave, mais je ne peux pas laisser ces types encore à leur poste et abuser de leur pouvoir. C’est pour ça que je veux alerter le plus de monde possible. J’en ai reparlé avec Pekahou (Cowan), Jano (Venter), Luke (McAlister) et Steve Jackson et tous m’ont dit « c’est super ce que tu fais et on sera tous là pour te soutenir ». Ça légitime encore plus mon action. J’espère que ces mecs vont payer pour leurs délits. L’abus de biens sociaux, c’est grave, mais ça ne met pas en jeu la vie des gens. Mais là qu’un dise « j’ai dû donner en cash » et menacent… En fait c’est le far-ouest, les mecs, ce sont des cow-boys. Dans notre culture française, on ouvre beaucoup sa bouche, on se bat pour nos idéaux, donc je ne voulais pas lâcher et il faut au moins que je termine ma carrière sur une bonne note.

Ce qui peut leur faire mal, c’est que le plus de monde possible soit au courant, et que ça remonte aux oreilles de l’entreprise, des médias japonais et que ça prenne de l’ampleur. Ce que j’espère, c’est que le vice-président de Shimizu mette le nez dans leurs affaires, parce qu’apparemment, ils ne rendent pas de comptes. On leur donne juste un budget.

Comment comptez-vous vous allier avec vos autres coéquipiers qui se sont faits virer ?

On discute encore, on a un groupe Whatts App entre nous. Ils attendent qu’une chose, c’est que je dévoile tout sur Twitter et ils vont relayer sur leurs réseaux sociaux. J’ai vu rien qu’avec le premier tweet, qu’il y avait une vraie famille rugby et que ça allait très vite. L’erreur de Nikita Takahiro et Yohei Shinomiya, c’est qu’ils se sont dits « on les paye, ils sont étrangers, ils sont dans un pays patriotiques, ils ne diront rien ». Ils nous ont poussés à bout et maintenant, ils ne vont pas comprendre.

Donc le message, aussi pour les joueurs, c’est allez au Japon, mais pas à Shimizu ?

Oui, pas à Shimizu tant que ces deux personnes seront là. Ce sont des escrocs. Tous les autres clubs, il n’y a pas de soucis

Propos recueillis par Yanis Guillou

Droit de réponse de la société

THE INSTITUTE OF TOKYO ATHLETIC UNITED et de Monsieur Yohei SHINOMIYA

suite à l’article du 7 MAI 2021

A la suite de la publication le vendredi 7 mai 2021 d’un article sur votre site internet concernant Monsieur Nicolas KRASKA, la société THE INSTITUTE OF TOKYO UNITED et Monsieur Yohei SHINOMIYA, mis en cause par cet article, tiennent à rétablir la vérité consécutivement aux allégations de Monsieur Nicolas KRASKA relatives aux conditions dans lesquelles son contrat de travail de rugbyman professionnel a trouvé son terme.


Monsieur Nicolas KRASKA était salarié de la société THE INSTITUTE OF TOKYO ATHLETIC UNITED en qualité de joueur de nationalité Thaïlandaise, précision étant faite que tous les joueurs étrangers de l’équipe des SHIMIZU BLUE SHARKS sont employés par la société THE INSTITUTE OF TOKYO ATHLETIC UNITED, société spécialisée dans le management du sport et du rugby et ce, en parfait accord et transparence avec la société SHIMIZU CORPORATION.


La ligue de rugby japonaise limite le nombre de joueurs étrangers dans une équipe afin de favoriser les joueurs japonais. Cependant, les détenteurs de passeports asiatiques non japonais, comme Monsieur Nicolas KRASKA, qui joue sous un passeport thaïlandais, ont droit à une place dans chaque équipe.


La ligue de rugby japonaise a annoncé que cette règle allait changer et que la place de détenteur d’un passeport asiatique serait supprimée. C’est dans ce contexte qu’une résiliation du contrat de Monsieur Nicolas KRASKA a été négociée avec son agent, Mme Miwa EGUSHI, et l’ensemble des salaires, taxes, prime d’intéressement et indemnités de fin de contrat dûment payés.


La société THE INSTITUTE OF TOKYO ATHLETIC UNTITED et son représentant légal Monsieur Yohei SHINOMIYA entendent également préciser que Monsieur Nicolas KRASKA a été rendu destinataire de son barème de paie annuel au titre de l’année 2021 qui détaille à l’avance ses revenus avec prélèvement de l’impôt sur le revenu à la source et de l’ensemble des documents de fin de contrat. L’impôt sur le revenu, non seulement pour 2021 mais aussi pour toute la durée de son contrat, a été directement payé par son employeur.


La société SHIMIZU CORPORATION propriétaire du club des SHIMIZU BLUE SHARKS et la société THE INSTITUTE OF TOKYO ATHLETIC UNITED ont par ailleurs publié un communiqué de presse au Japon indiquant que les affirmations de Monsieur Nicolas KRASKA étaient diffamatoires et qu’une action judiciaire allait être engagée contre Monsieur Nicolas KRASKA au Japon et en France.

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