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Œil de coach : Zack Holmes, opération dépannage réussie

Au moment final d’une saison où il a fallu naviguer entre les normes sanitaires, les déplacements des matchs et les modifications de compétitions, il n’est pas galvaudé de dire que le Stade toulousain a mené sa barque parfaitement entre tous ces remous. Si en championnat national et en coupe d’Europe les résultats sont au rendez-vous, l’équipe de la cité rose a eu quelques accros inattendus dans l’effectif. Les blessures n’ont pas épargné le groupe toulousain, notamment dans le milieu de la ligne arrière tout au long de la saison. Il était donc nécessaire de jongler, d’inventer, de manœuvrer pour proposer une équipe cohérente chaque week-end. Mais, au crépuscule de la saison et des phases finales européennes, les 2nd centres se sont fait très rares. Trop pour Ugo Mola qui a décidé de faire confiance à Zack Holmes, habituel 10 de luxe derrière le titulaire Romain Ntamack. Une innovation qui s’est avérée plus fructueuse que ce que l’on aurait pu penser aux premiers abords.

Point infirmerie :

Si Zack Holmes est arrivé en ce début d’année 2021 au centre de l’attaque toulousaine, c’est dans un premier temps par obligation plus que par choix. Pour comprendre un tel changement « tactique » forcé d’Ugo Mola, il faut jeter un œil sur l’infirmerie de Toulouse. Tout avait bien débuté du côté de la ville rose avec une ligne de ¾ au complet, même si on pouvait noter, ponctuellement, l’absence de Pierre Fouyssac, avec quelques séquelles de ses précédentes blessures. Lucas Tauzin auteur d’un excellent début de saison avec ses coéquipiers était le premier à tomber en novembre dernier, touché au genou gauche et obligé de passer par la case opération-rééducation, une absence se comptant en longs mois. C’était ensuite au tour de Romain Ntamack de subir une blessure, à la mâchoire cette fois-ci, blessure nécessitant une période de repos plutôt courte mais handicapant tout de même l’équipe. Derrière c’est Thomas Ramos, début mars, dans une rencontre déjà gagnée contre Brive qui a 3 minutes de la fin se blessait musculairement. Lui, qui était décalé à l’ouverture pour permettre entre autre à Ntamack de glisser au centre, amputa son équipe d’une pièce maîtresse. Direction fin mars, c’est Sofiane Guitoune qui subissait une déchirure des ligaments croisés mettant fin à sa saison. L’habituel joueur titulaire au poste de second centre n’était plus, pas de soucis puisqu’un joker médical en provenance d’Argentine était arrivé au début de l’année civile. Problème Juan Cruz Mallia n’a eu le temps que de jouer un match avant de se blesser à la main pour une durée de deux mois.

Ces blessures ont laissé un désert au centre de la ligne que Mola a dû combler en décalant Zack Holmes en position de second centre. Une décision hâtive, certes, mais intelligente et diablement efficace, tout en modifiant la stratégie générale de l’équipe.

Il y a la problématique de ce que tu veux réaliser sur le plan stratégique, de la complémentarité que tu veux instaurer, […] Il y a aussi la problématique de l’effectif.

Ugo Mola pour Actu Rugby avant le déplacement à Clermont en Avril 2021.

Zack Holmes au centre, un profil atypique

Aux premiers abords, difficile de comprendre le choix de Zack Holmes pour la position. Il était beaucoup plus facile d’imaginer Matthis Lebel glisser depuis son poste d’ailier ou bien faire confiance à la jeunesse avec Simon Renda, Dimitri Delibes ou Maxime Marty. Mais non, c’est bien Zack Holmes du haut de son mètre soixante-quinze et de ses 90 kilogrammes qui a gagné la confiance du coaching staff. Pourtant, loin des standards contemporains du poste (aux alentours d’1m85 et des 100kg), Holmes apporte des garanties dans beaucoup de secteurs. Il faut dire tout de même qu’il avait déjà goûté à cette position dans le passé. Une fois lors de sa première année avec Toulouse durant la saison 2016-2017 et plus régulièrement l’année précédente, pour dépanner, avec La Rochelle. Néanmoins, Holmes a un profil de 10 manipulateur, capable d’attaquer avec de la profondeur ballon en main, il a en contrepartie moins ce côté gestionnaire. Des qualités plus ou moins faciles à mettre en évidence sur les extérieurs.

Si Zack Holmes peut se permettre de jouer en second centre alors qu’il est un 10 de formation, c’est en partie parce que ce dernier est un bon défenseur. Oui, un 10 bon qui ne s’échappe pas au plaquage cela existe. Et dans ce secteur, sa transition au poste le plus demandant, il l’a très bien réussie. En Top 14 sur ses 5 matchs en 13, Zack Holmes a tenté 40 plaquages, en a réussi 37 et en a loupé seulement 3, soit un ratio de 92.5 % de plaquages réussis. Une statistique tout bonnement incroyable (même si l’échantillon de 5 matchs est faible, une moyenne de 8 plaquages par match est convaincante) pour un joueur souvent raillé, à défaut. Alors, certes, le produit n’est pas abouti, il reste un travail dans le positionnement à faire. Mais dans l’attitude, l’envie et la technique Zack Holmes est bien supérieur à ceux qui voudraient prendre sa place. À titre de comparaison, le joueur qui a évolué le plus de temps au poste de second centre cette saison au Stade toulousain, Sofiane Guitoune, a un ratio de 67.7% de plaquage réussi sur ses 11 matchs de titulaire (le dernier non comptabilisé pour cause de blessure à la 16ème minute)

Adaptation tactique

Vous l’aurez compris, Zack Holmes fait amende honorable dans le secteur défensif, il fait même mieux que son compère Sofiane Guitoune. Maintenant, offensivement, le joueur a des qualités moins évidentes à mettre au service du collectif en 13, au contraire de son collègue cette fois-ci. Le Stade toulousain a donc dû trouver une « nouvelle » façon d’exploiter son rugby avec Holmes au centre de la ligne.

Traditionnellement, avec Guitoune donc, le Stade toulousain aime déplacer le ballon jusque dans les mains de son second centre. Le joueur a touché cette saison en moyenne 15,7 ballons par match. Il a exploité ces ballons par une passe à 52,6% et donc par une course à 47,4%. Si l’on couple à cela son nombre d’offloads par match (1) et son nombre de défenseurs battus par match (2,1) il est facile de montrer que Guitoune est une pièce principale du « jeu de mains » toulousain. Il sert de plaque pivotante à l’attaque, créant des espaces pour ses coéquipiers avant ou après contact.

Zack Holmes, qui pourtant sait plutôt bien manier le ballon n’est pas du tout utilisé de la même manière. Le joueur aime porter la balle, au contraire de Guitoune il court plus qu’il ne passe (55,8% de courses et 44,2% de passes). Il faut dire que naturellement, le dix de métier aime attaquer la ligne avec de la profondeur et jouer devant la défense il a d’ailleurs une moyenne élevée de 6,42m/course (Guitoune : 5,22). Ces aptitudes lui permettent d’être à son avantage quand son équipe est dans l’avancée et que le joueur a du temps et de l’espace pour opérer, fixer puis donner. Au contraire, l’Australien souffre face à des défenses agressives (Rush defense ou défense inversée) qui le privent de temps pour trouver des solutions. Holmes a aussi plus de mal pour franchir (1 franchissement toutes les 12 courses), éliminer des adversaires (1 toutes les 4,8 courses) et faire jouer après lui (1 passe après contact toutes les 6 courses). Des statistiques qui montrent le déficit de puissance que peut avoir le petit gabarit toulousain et logiquement, sa difficulté à faire vivre le ballon après contact. En bref, Holmes peine à exploiter tous les axes du jeu offensif d’un 13. Pour autant, il n’en reste pas moins doué, avec son intelligence de jeu et lorsqu’il arrive à avoir un peu de champ libre il continue de maîtriser son sujet.

Ce n’est un secret pour personne, Ugo Mola aime faire jouer ses ailiers. Il aurait tort de s’en priver quand on voit le talent et la réussite de Kolbe et surtout de Matthis Lebel cette saison. Or, vous l’aurez compris, Zack Holmes limite un peu leurs utilisations sur les extérieurs. Pour pallier à cet effet, la solution est plutôt simple : ne pas donner le ballon à Zack Holmes. La stratégie se ressent dans les chiffres, Holmes ne joue « que » 8,6 ballons par match (un chiffre adéquat dans beaucoup d’attaques de Top 14, mais pas au Stade toulousain). L’équipe de la ville rose préfère utiliser un premier point de fixation avec le premier centre, seulement 36,5% de passe par un joueur au poste avec Holmes en 13. On retrouve aussi un autre axe tactique, le second centre est souvent utilisé en leurre ou sauté. Le triangle arrière ne touche pas beaucoup plus de ballons dans les chiffres mais ils les touchent plus tôt dans les séquences toulousaines, que ce soit par une longue passe directe ou par des courses proches aux porteurs. Et les ailiers, et surtout l’arrière qui vient s’intercaler entre le 12 et le 13, se muent donc dans le rôle qu’occupait Guitoune : faire jouer avant ou après contact, et souvent libèrent de l’espace pour… Zack Holmes.

Zack Holmes apporte donc une véritable alternative qui en quelques matchs a semblé viable. Au contraire de ce que les réseaux laissent penser, Zack Holmes n’est pas du tout un piètre défenseur et il procure une assise défensive à la ligne de ¾ toulousains qui se bonifie avec le temps. En attaque le joueur semble chercher encore son rythme avec une équipe qui utilise sa vitesse plus dans la finition et dans les phases de jeu rapide en transition (soutien intérieur, relance, jeu dans le désordre). Holmes a encore un travail acharné à faire pour se hisser au niveau des meilleurs 13 c’est une évidence, mais il demeure maintenant une option pour Ugo Mola à ce poste jusqu’à la fin de la saison. Une transition dans le jeu et la tactique qui a sans nul doute pu être réalisée grâce à Pita Ahki dont le physique, la technique et l’intelligence de jeu permettent aussi au Stade toulousain de s’adapter efficacement.

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