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EURO 2020 : Espagne, le berceau du football à Séville

L’UEFA avait été claire : sans public, il n’y aura pas d’Euro. Et Bilbao a été la première ville hôte à en faire les frais (suivi de quelques jours par Dublin). La ville basque ne pouvant pas présenter des conditions sanitaires suffisantes pour l’accueil des supporters, l’instance européenne a décidé de lui retirer les quatre matchs initialement prévus à San Mamés. 

C’est finalement en Andalousie que la sélection espagnole ira jouer sa qualification. Si, pendant un temps, les doutes planaient sur le fait de pouvoir conserver l’organisation en Espagne, la RFEF « considère comme un succès d’une valeur inestimable d’avoir pu sauver l’organisation sur notre territoire »

« Vouloir imposer la présence du public malgré la situation sanitaire à la mi-juin relève du chantage et n’était pas contenu dans les contrats en vigueur. Aussi, les services juridiques des institutions basques concernées décideront de la marche à suivre. Le gouvernement basque a agi comme il se doit, avec sérieux et responsabilité. »

Bingen Zupiria, ministre de la Culture, et porte-parole du gouvernement basque.

Mais si ce n’est ni à l’Estadio Ramón Sánchez Pizjuán ni à l’Estadio Benito Villamarín, respectivement antres du Séville FC et du Real Betis, que l’on retrouvera Sergio Ramos, Ferrán Torres et Mikel Oyarzabal. L’UEFA a décidé d’accorder l’organisation des matchs à l’Estadio de la Cartuja, le stade olympique de la ville. 

El Estadio de la Cartuja (Crédit : abc.es)

L’Andalousie, un choix logique

Les raisons d’un tel choix prennent tous leurs sens en réalisant un peu d’archéologie footballo-journalistique. Il faut remonter à la fin du XIXe siècle, en Andalousie, justement. Et à l’instar de la France, avec le Havre AC, ce sont les Anglais qui ont introduit ce sport dans la péninsule ibérique. Des émigrés travaillaient alors dans la mine du Rio Tinto, à Huelva (ville située à 85 km à l’ouest de Séville), et ont créé, en 1878, ce qui serait le premier club de football de l’Histoire du pays : el Club de Fútbol de Río Tinto. Pour autant, aucun document officiel ne fait état de ce club. C’est pour cette raison que ce qui est considéré, aujourd’hui, comme le premier club légalement créé est el Club de Recreo de Huelva, fondé le 23 décembre 1889, lui aussi par des expatriés anglais.

Comme partout, le football va se développer petit à petit. Et dès l’année suivante, le 8 mars 1890, le premier match officiel est joué. Il oppose le CR. De Huelva, évidemment, au Sévilla Foot-ball Club. Les Sévillans remportant cette rencontre sur le score de 2 buts à 0. Le football espagnol est né. Et il est né dans le sud, en Andalousie, région du pays considérée comme le berceau du football sur le territoire.

L’équipe de Séville, en 1935 : (haut, de gauche à droite): Fede, Manolo Perez (masseur), Bracero, Torróntegui, Campanal I, Segura, Alcázar, Tache, López ; (bas, de gauche à droite): Euskalduna, Eizaguirre, Deva (Crédit : https://www.football-the-story.com/seville-fc)

D’accord, mais à Séville alors ? 

L’histoire est sensiblement la même dans la capitale de la communauté autonome d’Andalousie. Des compagnies maritimes se sont installées ici depuis quelques années déjà, avec pour objectif d’exporter céréales, agrumes et minéraux vers les îles britanniques. Le port de Séville était aussi considéré comme le point de départ vers les Amériques : le « port du nouveau monde », une véritable plaque tournante du commerce européen. Edward Farquharson Johnston est alors envoyé en Espagne dans les années 1870 par la compagnie maritime McAndrews & Compagny Ltd. 

À l’image des deux premiers clubs espagnol, l’union des travailleurs s’étant installés sur place crée le club. Et dans son édition du 17 mars 1890, le Dundee Courrier fait, pour la première fois, état de cette nouvelle équipe. Contrairement au Club de Fútbol de Río Tinto et au Club de Recreo de Huelva, le Club de Foot-ball de Sevilla devient le premier club entièrement dédié à la pratique de ce sport. Edward Farquharson Johnston devient, à cette occasion, le premier président du club.

L’édition du 17 mars 1890 du Dundee Courrier, fait état, pour la première fois du club, dans les colonnes de gauche.

Quant aux couleurs rouges et blanches des maillots, encore portées aujourd’hui, elles viendraient, elles-aussi des Anglais. Si au début, des tuniques blanches ont été adoptées, c’est un certain Georges Wood, capitaine du bateau à vapeur le « Córdova », qui aurait rapporté, de son escale anglaise, des maillots rayées blancs et rouges, semblables à celles de son club de cœur : Sunderland. Coïncidence, ces couleurs étaient également celles du drapeau que brandit le roi Fernando III lorsqu’il s’emparât de Séville en 1248.  

Une rivalité nécessaire 

De ses débuts (en 1890) au début du XXe siècle, sans l’émergence de réel rival, le développement du club est lent. Jusqu’à la création de l’España Balompié, ancêtre du Real Betis. Des étudiants de l’Académie polytechniques, qui pratiquaient alors le football depuis déjà quelques années, souhaitent formaliser leur pratique. Le 12 septembre 1908, le deuxième club de la ville est fondé. Le nom de Sevilla Balompié est adopté peu de temps après, au début de l’année 1909. 

Un troisième club est même fondé, très rapidement, par quelques joueurs mécontents ayant été relégués dans l’équipe B du Balompié : el Betis Foot-ball Club. Comme le présente Manuel Carmona Rodriguez, dans son récit de l’histoire du club, le Sevilla FC tente d’abord d’absorber ses deux rivaux. Sans succès. Puis, comme un joli pied de nez, c’est une fusion entre le Betis, qui était déjà « Real » et le Balompié, le 23 décembre 1914, rendu effectif par un décret royal. Le club que l’on connaît aujourd’hui, le Real Betis Balompié, est né.

Le Betis, à ses débuts (Crédit : Real Betis Balompié)

À partir de ce moment-là, la rivalité entre les deux clubs va aller crescendo. Avec, comme premier gros fait d’armes, une défaite 22 à 0 des Verdiblancos. Pour protester contre l’absence de José Canda et Juan Artola, deux joueurs effectuant leur service militaire et n’ayant pas eu, mystérieusement, d’autorisations, les dirigeants ont décidé, ce 10 mars 1918, de faire jouer des enfants. 

Depuis cette rencontre, comptant pour le championnat régional, la supériorité du Sevilla FC ne fait aucun doute. Certains joueurs du Betis quittent même leur club pour rejoindre l’ennemi, laissant alors leur ancien club dépourvu de footballeurs de très bonne qualité. Jusqu’à la saison 1927-1928, où, enfin, les Beticos brisent l’hégémonie du FC, en remportant la rencontre 3-1 lors d’un match de barrage de cette même compétition.  

Un derby des plus tendus

Ce n’est donc pas une surprise si la Ligue espagnole avait décidé de planifier ce derby comme la première rencontre après l’arrêt des championnats en 2020. S’il n’est pas le plus connu ou reconnu, il n’a rien à envier à personne. Lorsqu’arrive ce match, « le monde n’existe plus », selon les dires des supporters des deux camps.  

« Le sentiment de rivalité qui existe à Séville est différent : les semaines de match, la vie s’arrête à Séville, les gens laissent de côté le reste. » 

Dani Ceballos, ex-milieu de terrain du Betis, explique dans une interview que le derby de Séville n’est pas comparable à d’autres.

Le 25 juin 2002, Libération s’était rendu sur place pour mesurer la tension qui montait tout au long de la journée. « À l’arrivée des joueurs béticos, jeunes et vieux entonnent, solennels : « Je veux te donner/ du cœur à l’ouvrage/ Du sentiment vert-blanc/ Vert-blanc de passion. » A l’approche du bus de l’équipe adverse, le ton change : « Avec les doigts de la main/ Avec les doigts de pied/ Avec la bite et les couilles/ ça fait vingt-trois/ Sevillistas, savez-vous compter ? » Ce jour-là, un policier avoue avoir « échappé au pire »« Ils sont dingues ici, c’est pire qu’un match entre le Real Madrid et le Barça »

« Un jour, un dirigeant de Séville a pris par hasard un stylo vert et l’a reposé aussitôt sur la table en disant : « Je ne peux pas le prendre, parce qu’il est vert ». C’est à ce point. »

Julien Escudé, ancien défenseur du Séville FC, dans une interview à l’AFP.

Mais la plupart du temps, cette rivalité reste saine bon enfant. Alors nul doute que la ville et ses habitants, qui n’ont plus accueilli de compétitions internationales depuis la Coupe du monde en 1982, saura recevoir. Avec, pour au moins trois matchs, la rivalité qui devrait s’effacer pour laisser place à une solidarité espagnole. 

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