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Jérôme Villegas : « L’ambiance est à mourir en Super Rugby »

Jérôme Villegas a 52 ans. Il vit aujourd’hui à près de 17 000 kilomètres de sa Haute-Savoie natale, à Canberra, capitale de l’Australie, où il est entraîneur des avants du club des Tuggeranong Vikings. Il nous fait découvrir son riche parcours rugbystique et, entre quelques anecdotes croustillantes, nous livre son point de vue sur l’évolution du monde de l’ovalie en Australie et en France.

Bonjour Jérôme, pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques phrases ?

Je suis originaire de Haute-Savoie, d’un petit village qui s’appelle Perrignier, au bord du Lac Léman. J’ai fait du ski, du cyclisme sur piste… je suis parti faire des études de sport à Grenoble puis à Pau. J’ai joué au rugby à côté de Pau et je suis parti en Angleterre pour faire une formation en préparation physique. Ensuite je suis allé en Nouvelle-Zélande, en Australie, où j’ai joué jusqu’à 38 ans. Je jouais pour un club universitaire, les Uni-Norths Owls de Canberra.

Il faut savoir que les clubs universitaires sont les plus grands clubs d’Australie, par exemple Sydney Uni a formé énormément de joueurs. Au terme de ma dernière saison de joueur, mon entraîneur à Uni-Norths m’a proposé d’être son assistant. J’ai débuté des formations et je ne suis pas devenu préparateur physique mais entraîneur des avants. Je m’occupais de la mêlée. J’ai commencé avec l’équipe première mais je trouvais que c’était trop tôt. J’ai pris du recul et me suis occupé des U20.

Vous jouiez devant donc ?

J’ai commencé troisième ligne mais j’ai fini au talon car j’étais trop lent ! Comme je viens de la préparation physique, j’ai su faire ce qu’il fallait pour m’épaissir un peu. Maintenant, avec le recul, j’aurais pu me mettre plus tôt au rugby. Je viens d’une région où ce n’est pas le sport numéro un. C’est après, en voyageant, que je me suis rendu compte que je préférais les sports d’équipe. La camaraderie, la culture du rugby, j’en suis tombé amoureux quand je suis parti à Pau. C’était un peu tard. Je ne pensais pas devenir un jour entraîneur de rugby, c’est un sport compliqué ! Mais en étant préparateur physique, je me suis rendu compte que le jeu d’avants était passionnant : comprendre le transfert de force, la position du corps, etc.

Vous avez voyagé dans plusieurs pays. Comment s’est passé ce cheminement ? C’est une suite logique ou surtout des opportunités ?

J’avais un copain en Angleterre donc j’ai décidé de le rejoindre en 1997. Au début c’était difficile, mon niveau d’anglais était terrible ! À mon époque, on n’avait pas beaucoup de cours de langues à l’école. Je parlais un peu espagnol mais l’anglais c’était terrible. Je suis parti là-bas mais je ne comprenais rien, je n’arrivais pas à m’exprimer. Au moins ça m’a fait progresser rapidement, je n’avais pas le choix. Puis quel que soit le pays, le rugby était le dénominateur commun.

Le rugby est un langage universel ?

Absolument. En Angleterre, j’avais des coéquipiers australiens. C’est comme ça que je suis venu en Australie en 1999. Avec les visas ce n’était pas facile à l’époque, les relations entre l’Australie et la France étaient froides. Suite aux essais nucléaires français réalisés dans le Pacifique (en 1996, N.D.L.R.), des accords avaient été gelés. Je suis parti en Nouvelle-Zélande en 2000 car c’était plus facile puis je suis revenu en Australie en 2001 et j’y suis toujours. Je me suis marié à une Australienne.

En parallèle, je suis formateur auprès des jeunes entraîneurs dans ce qui est l’équivalent d’un CREPS, et dans une unité de formation en préparation physique où j’enseigne l’haltérophilie, la périodisation de l’entraînement et les principes de coaching. Je réduis mes heures mais je tiens à garder cette casquette car c’est la fonction publique australienne donc ça m’assure la sécurité de l‘emploi et une stabilité financière. Les jobs d’entraîneur, ça va et ça vient et il y a peu d’opportunités en Australie. Il n’y a que 5 provinces professionnelles…

Vous êtes où actuellement ?

Je viens de rejoindre les Tuggeranong Vikings, à Canberra. J’étais auparavant chez les Queanbeyan Whites, dans l’État du New South Wales (Nouvelle-Galles du Sud, N.D.L.R.). Je suis entraîneur des avants, spécialisé dans les phases de collision et les phases de conquête. C’est le plus grand club du territoire de l’ACT (le Territoire de la capitale australienne, N.D.L.R.). Ils ont formé beaucoup de joueurs qui ont joué pour les Brumbies et les Wallabies.

Comment votre staff est-il organisé ?

On a un head coach (Nick Scrivener, à droite sur la photo, N.D.L.R.) et un préparateur physique à temps plein. Me concernant c’est modulé, j’ai négocié pour conserver mon attachement à la fonction publique. Après, il y a beaucoup de contrats à temps partiel. On a un préparateur physique à temps plein mais on en a trois autres qui viennent sur le temps des séances ou des matchs. On a aussi des kinés. Beaucoup d’employés viennent ponctuellement exercer une tâche spécifique.

Et au niveau des infrastructures ?

À Canberra, et c’est pour ça que je suis venu ici, on a un complexe vraiment intéressant. On a une salle de musculation, des logements pour les joueurs, une salle de réunion, une salle de restauration, etc. On est très bien structurés. En revanche, on rencontre des équipes qui sont loin d’avoir ces structures. À ce niveau, le championnat n’est vraiment pas homogène.

En dehors du Super Rugby et des Wallabies justement, on connait mal le rugby australien en France. Dans quel championnat évoluez-vous, à quel niveau correspond-il ? 

En dessous du Super Rugby, chaque territoire organise son championnat. Nous sommes dans l’ACT et donc rattachés à la province des Brumbies. Les joueurs qui ne sont pas sur la feuille de match des Brumbies sont mis à la disposition de notre équipe première. Nous avons quatre équipes seniors, une équipe U20 et une équipe féminine. C’est un système pyramidal contrôlé par la fédération. Les équipes 1 et 2 sont compétitives. Les équipes 3 et 4 ont davantage un rôle social. Je dirais que l’équipe 1 équivaut à la Fédérale 1 ou à la Nationale. On a parfois des Wallabies qui reviennent de blessure par exemple.

« C’est un pays tellement grand… pour aller à Perth, c’est sept heures d’avion depuis Canberra ! »

On a en moyenne 3 joueurs des Brumbies par feuille de match et en fin de saison on peut en avoir davantage, parfois 5. Ceux qu’on n’a pas en fin de saison, ce sont les Wallabies qui partent en sélection. C’est un pays tellement grand… ils ont essayé d’organiser une compétition nationale mais ça coûte une fortune car il faut voyager en avion. Seules les provinces du Super Rugby peuvent se le permettre. Pour aller à Perth, c’est sept heures d’avion depuis Canberra ! Les championnats sont restructurés chaque année car on n’a toujours pas trouvé de formule qui tienne la route. C’était plus clair en Nouvelle-Zélande, où ils ont le NPC (Mitre 10 Cup depuis 2016, N.D.L.R.) qui est une compétition nationale juste en-dessous du Super Rugby.

Quelles sont vos prérogatives au sein du club, les tâches qui vous sont confiées ?

J’ai été recruté pour développer nos systèmes en touche. C’est marrant car quand j’ai commencé à entraîner, je n’étais pas du tout à l’aise dans ce secteur. J’étais spécialisé dans la mêlée et les phases de collision. J’ai beaucoup bossé et j’ai commencé à apprécier. C’est très créatif, stratégique. Finalement, j’ai eu mes deux dernières opportunités de travail grâce à la touche. Mon club précédent m’avait recruté parce que c’était leur point faible, et là c’est pareil. Le mot d’ordre est de développer les joueurs. En début de saison, je m’occupe de former tous les autres entraîneurs des avants pour qu’on ait une méthodologie commune.

Mais pour être honnête, les annonces sont simplifiées pour les équipes 3, 4, U20 et féminine car toutes ne sont pas adaptées à leurs ressources. On essaie de communiquer au maximum car beaucoup de joueurs peuvent passer d’une équipe à une autre en fonction des blessures. Ce n’est pas rare, surtout chez les avants. On fait en sorte qu’un joueur qui change d’équipe n’ait pas besoin de s’adapter. Je fais aussi un travail d’analyse vidéo, sur la performance de nos avants. Il faut savoir que les Brumbies mettent tous leurs logiciels informatiques à notre disposition, ainsi que le système de GPS, etc.

C’est un mode de fonctionnement collaboratif ?

Oui. Quand les joueurs des Brumbies viennent s’entraîner ou jouer avec nous, on partage toutes les informations relatives à leurs performances. La plus grande différence avec la France, c’est que tout est plus ouvert. Par exemple, une fois par semaine, je vais avec les Brumbies auprès du coach Laurie Fisher. Ils ont une grosse séance axée sur les phases de conquête, de collision et la défense. J’y vais le mardi matin s’ils jouent le samedi et le lundi matin s’ils jouent le vendredi soir. Comme ça je suis à jour sur ce qui se fait chez les Brumbies car si j’ai des joueurs qui montent chez eux, il faut qu’ils aient assimilé les principes de jeu et les skills.

Les joueurs s’entraînent tous les jours ?

Oui, même si ce n’est pas uniforme. Certains sont payés à temps plein, ils s’entraînent avec les Brumbies et jouent avec nous. On a des jeunes du centre de formation des Brumbies. Et notre club a sa propre académie, qui est liée à une école où les garçons et les filles peuvent suivre un cursus scolaire. Mais entre la musculation et les séances rugby, ils s’entraînent tous les jours. Il n’y a que le dimanche qui est consacré à la récupération.

Le dimanche, c’est repos pour vous aussi ?

Non, c’est une journée de boulot ! Je travaille six à huit heures le dimanche. Je regarde la vidéo de notre match de la veille, je coupe toutes les phases de jeu qui m’intéressent et je fais des statistiques. On nous donne des stats… mais j’aime bien faire les miennes, sur des points précis. En général je regarde aussi le match de l’équipe qu’on va affronter la semaine suivante. Comme ça ma semaine est prête. Je sais ce qu’on a fait et où on va.

Vous analysez votre équipe et l’opposition ?

Oui car on a la chance de recevoir des liens directs pour les matchs. En plus moi je suis un peu obsédé ! Samedi dernier (le 17 avril 2021, N.D.L.R.), c’était notre première journée de championnat. J’étais agacé donc pour couper un peu, quand je suis rentré j’ai regardé un match entre deux équipes qu’on va rencontrer dans plusieurs semaines. En ce début de championnat, en raison de la crise sanitaire, il y a beaucoup de joueurs qui sont rentrés en Australie ou qui n’en sont pas partis donc le championnat s’en retrouve renforcé. C’est pour ça que je regardais un match entre deux équipes qu’on ne va pas jouer tout de suite, pour me donner une idée de ce qui avait changé. C’est ma façon de me relaxer parce que je n’ai pas besoin de prendre des notes.

On imagine que les joueurs ont tous l’objectif d’évoluer en Super Rugby, leur état d’esprit est en adéquation avec ces ambitions ?

Oui ! En Australie, c’est difficile d’avoir un contrat professionnel et les joueurs ne sont pas payés comme en France, c’est assez précaire. Les Australiens sont de vrais bosseurs, ils sont faciles à coacher. Notre effectif est très multiculturel, on a un contingent polynésien, beaucoup de gars qui viennent de Nouvelle-Zélande. Le rugby est le sport roi en Nouvelle-Zélande, mais il y a peu d’opportunités de travail et le dollar est plus faible.

Justement, dans le Super Rugby, les franchises néo-zélandaises dominent la compétition depuis plusieurs saisons maintenant. Comment expliquez-vous que les Australiens peinent à rivaliser ?

Beaucoup d’erreurs ont été faites. Dans la formation, dans le travail avec les clubs. Le rugby australien s’est déconnecté de sa base, a privilégié le court terme au développement et cette politique a montré ses limites. Il y a, il faut dire, une forte concurrence en Australie avec le football australien et le rugby league (rugby à XIII, N.D.L.R.). Ces sports ont compris qu’il fallait aller chercher des talents en dehors des grandes villes.

« Pendant un moment, la fédération australienne a quelque peu délaissé le milieu rural. »

Le rugby est très populaire à Sydney, à Canberra, à Brisbane, et pendant un moment, la fédération australienne a quelque peu délaissé le milieu rural. Elle s’est endormie sur ses lauriers et les autres organisations sportives ont fait un gros travail partout en Australie, en dehors des villes. C’est là où il y a des bons joueurs de rugby, dans le bush australien. Un gars qui vient de là-bas est plus familier à la difficulté qu’un gamin riche de Sydney, en école privée, qui peut vite baisser les bras.

Depuis plusieurs années, les audiences du rugby à XV sont en déclin en Australie. On peut imputer ce phénomène au manque de compétitivité des franchises australiennes et à la concurrence du footy, du XIII voire du cricket. Comment relancer la machine ?

Il faudrait que ce soit plus accessible pour commencer ! Le rugby est diffusé sur des chaînes payantes. Or la majeure partie de la population n’y est pas abonnée, donc les gens ne peuvent pas regarder le rugby. Le rugby league, le footy (football australien, N.D.L.R.) et le cricket n’ont pas d’accord exclusif. Certains matchs sont sur des chaînes payantes, d’autres sur la télévision publique. La population a donc un engagement constant avec les autres sports. Ce qui manque aussi à l’Australie, c’est une compétition nationale. Ce qui nous sauve, ce sont les Wallabies. Mis à part le cricket, les autres sports n’ont pas une vraie sélection nationale.

« Les Wallabies sont une fierté australienne. » (image : Dean Lewins/EPA)

Le rugby league, l’Australie en a pratiquement le monopole. Il n’y a pas vraiment de compétition. Les Wallabies sont une fierté australienne. Et les Australiens sont très patriotes donc c’est ce qui sauve le rugby ici. Mais il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers, et on vient de s’en apercevoir. L’avantage, c’est que beaucoup de dirigeants de Rugby Australia sont haut placés dans le monde des affaires et dans la politique. Ils ont attendu et se sont aperçus un peu tard qu’il y avait des problèmes. Financiers parce qu’il y avait moins d’intérêt pour le sport, mais aussi dans la détection, la formation et dans les performances de la sélection nationale et des équipes de Super Rugby.

On se souvient d’ailleurs qu’il y a un an, en avril 2020, la directrice exécutive de la fédération australienne Raelene Castle démissionnait.

Tout à fait. C’est une Néo-Zélandaise d’ailleurs. Elle s’occupait du netball (sport collectif très populaire dans les pays du Commonwealth, N.D.L.R.) dans son pays. Depuis son départ, le rugby australien essaie de se restructurer et de s’orienter vers la formation et le développement en espérant que ça rejaillisse sur le haut niveau. Il faudrait arriver à mettre en place une compétition nationale viable. Ils ont essayé différentes formules et ça n’a jamais marché.

Dans un pays aussi grand, on imagine que l’intérêt de pour le rugby n’est pas le même partout ?

Certaines compétitions d’État marchent bien ! La compétition de la New South Wales est la plus importante et celle du Queensland et la notre, l’ACT, sont équivalentes. Mais dans l’État de Melbourne, le niveau est trop bas. Le footy est dominant dans la Victoria, c’est une religion. Là-bas, les terrains ne sont pas rectangulaires mais ovales ! C’est footy l’hiver et cricket l’été.

Comment est l’ambiance dans les stades ?

Il n’y a rien de mieux que le public français ! Ça n’existe pas ici. J’ai une petite histoire à raconter. Mes parents viennent de Haute-Savoie, ils ont plus de 70 ans, et je leur avais fait prendre un bus pour aller voir jouer les Brumbies. Mon père adore le rugby et ma mère a l’habitude d’aller au stade. Au bout d’un moment, elle me regarde et me dit : « C’est tellement calme… il y a plus d’ambiance au club-house que dans les tribunes ! ». Par contre c’est un public de connaisseurs. Ils ont des oreillettes pour écouter ce que dit l’arbitre. C’est un service qu’ils proposent ici, on peut acheter un kit pour écouter l’arbitre. Le public est connaisseur mais l’ambiance est à mourir en Super Rugby. Il y a plus de passion derrière les clubs locaux.

Depuis l’Australie, vous gardez un œil sur le rugby français ?

Oui bien sûr ! Je regarde les matchs de Top 14 et aussi le championnat anglais, parce que ce sont deux types de jeu différents de ce que je connais. Ici, c’est un jeu de mouvement, qui va très vite. Comme je suis entraîneur des avants, j’aime regarder ce qui se fait en Europe. Au niveau de la touche, des mauls, des rucks, c’est une approche différente. Je ne sais pas si une approche est meilleure que l’autre mais elles apportent des choses intéressantes.

Ce n’est pas un stéréotype, le rugby de l’hémisphère sud est plus propice aux grandes envolées ?

Sans doute. En tout cas ça joue très vite. Et on joue sur des terrains… c’est de la moquette ! Il ne pleut pas beaucoup ici et les pelouses sont très bien entretenues.

C’est peut-être dû au format des compétitions aussi ? En Europe, on parle de plus en plus de ligues fermées. Dans l’hémisphère sud, c’est culturel. Sans crainte de relégation, plus de prise d’initiative et donc de spectacle ?

Clairement. À tous les niveaux, il n’y a pas de montée et pas de descente. Il y a aussi le fait qu’on est influencés par le rugby league ici, un sport où les phases statiques n’existent pas ou peu. En défense comme en attaque, on est très influencés par le rugby league et par la préparation physique. Le travail dans l’intensité a été mis en place il y a très longtemps ici. Les joueurs font de la musculation mais doivent aussi être mobiles. On a trouvé le bon compromis poids/puissance depuis longtemps. Tous les entraînements sont basés sur l’intensité. Quand j’entends Fabien Galthié parler de haute intensité c’est très bien, mais nous ça fait dix ans qu’on en parle

Justement, l’objectif est de rattraper ce retard accumulé sur les nations du Sud.

C’est sûr. À l’époque où les Français n’avaient pas beaucoup de temps de jeu, je leur disais « Venez ! Tentez l’expérience, découvrez un autre rugby. » J’ai fait venir des gars de Blagnac quand le club était en Pro D2… ils étaient gourmands ! Il fallait la voiture, le logement, etc. Je les prévenais : « Si vous venez en Australie, ce n’est pas l’Eldorado. La valeur est dans ce que vous allez apprendre. Parce que les gars qui piquent votre place en France, ils viennent d’ici ! Venez voir ce qu’on fait, essayez de vous enrichir de ça et après repartez gagner votre place. » C’était dur. Peut-être que j’étais mal tombé ? Récemment, j’ai eu de meilleures expériences.

Là j’ai un gars, un Breton qui était au centre de formation de Vannes et qui a fait ses études aux États-Unis (Brendan Le Galludec, N.D.L.R.). Il vient ici pour apprendre, il est content d’avoir un boulot dans son secteur d’activité et d’avoir un développement professionnel et rugbystique. J’aimerais bien avoir un lien. J’ai contacté des clubs en France mais ce n’est pas ouvert. Ils pensaient que je voulais voler quelque chose ? Je n’ai pas eu de réponse. J’étais déçu car je voulais avoir un lien, un échange. Faire venir par exemple deux Français, parce qu’à deux c’est plus facile avec la barrière de la langue, la culture, etc. Et en échange, envoyer deux Australiens avoir une expérience en France. J’ai contacté des clubs jusqu’en fédérale mais ça n’a pas été très concluant. Je ne perds pas espoir !

On observe un renouveau du XV de France. Le rugby français est sur le bon chemin ?

Oui ! Maintenant que les jeunes peuvent du temps de jeu et plus de responsabilités. Je connais des Australiens et des Néo-Zélandais qui sont partis jouer dans des clubs pros en France. Tous, sans exception, n’en reviennent pas de la qualité et du nombre de joueurs qu’on a en France. On a un vivier exceptionnel. Mais on se plaint tout le temps, c’est la mentalité française. En voyageant, la plus grosse différence que j’ai vu au niveau de la culture c’est qu’en France, on voit le verre à moitié vide. Un Australien va voir le verre à moitié plein. J’insiste : tous m’ont dit qu’ils n’en revenaient pas du vivier qu’on a en France. Mais beaucoup de jeunes n’ont jamais eu du temps de jeu, n’ont jamais eu l’expérience et des responsabilités à haut niveau. Ici, les jeunes sont lancés tôt !

Le système a été décrié, il est sans doute imparfait, mais la mise en place du quota JIFF semble porter ses fruits.

Oui, mais je pense qu’il faudrait limiter encore plus. Il y a des joueurs qui viennent d’ici qui passent devant des Français juste parce qu’ils viennent de l’hémisphère sud. Ils n’apportent pas une plus-value. Quand on fait venir Dan Carter, Jerome Kaino, oui c’est positif. Ils ajoutent de l’expérience.

Durcir le quota JIFF, ça inciterait les clubs à recruter moins d’étrangers “moyens” et à se concentrer sur des joueurs capables de leur faire franchir un palier ?

Je le pense. Il y en a trop qui bloquent la progression de certains jeunes. On le voit en France : quand on a donné leur chance aux jeunes, tout de suite ça a explosé ! On ne s’attendait pas à ce que l’effet positif soit si rapide. Donc effectivement on est bien dans la bonne direction. Mais maintenant, plutôt que se dire que ça a bien marché, pourquoi ne pas aller au niveau au-dessus ? On n’avait pas de 10 et maintenant on en a plusieurs. Il faut peut-être faire encore plus car on n’a pas assez de piliers non plus. Peut-être qu’on a trop de piliers étrangers ? Les deuxièmes lignes c’est pareil, on est obligés d’en faire venir d’Afrique du Sud. On n’est pas plus petits ou moins costauds que les autres. On sait faire de la muscu, on sait se préparer. On peut former des deuxièmes lignes.

Personnellement, vous aimeriez retourner en France un jour si vous en aviez l’occasion ?

C’est un de mes rêves ! Avec ma famille on est bien ici et on n’a pas envie de partir de Canberra pour l’instant, mais j’ai tellement appris ici et dans mes voyages. J’ai envie de rentrer et j’adore la formation donc j’aimerais bien rendre ça aux jeunes. Je parle anglais et français donc je m’adapterai. La France me manque, ma famille me manque, surtout dans ce contexte de pandémie. C’est quelque chose que je commence à envisager. Je suis parti en 1997 donc il faudrait que je reprenne des contacts mais ça me plairait bien ! Dans un centre de formation ou en fédérale. J’aime développer des choses. Si je rentre, c’est pour être dans un club où ce n’est pas une question d’argent mais vraiment de mettre des choses en place. Quand je vois par exemple ce que fait Vannes… je pense qu’il y a des clubs qui travaillent bien !

Il y a des clubs qui travaillent moins bien ?

Je pense que ça se stabilise mais qu’il y a encore un paquet de clubs qui dépense l’argent au mauvais endroit. En Pro D2, il y a des joueurs très bien payés et qui ont pas mal d’avantages. Et à côté, l’infrastructure, les salles de musculation, ça n’est pas au niveau d’ici. Il y a encore des gros décalages. J’ai l’impression que ça commence à se stabiliser. Je pense qu’en Australie, ils ont moins de moyens mais ils les mettent dans ce qui est le plus important.

Investir dans un joueur, c’est investir sur le court terme. Investir dans les structures, c’est investir sur le long terme. C’est ça ?

Voilà. Chaque joueur est remplaçable. Tout ce qu’il y a autour, c’est là et ça reste là. Je pense qu’en France, on a valorisé avant tout le joueur et c’est pour ça qu’il y a eu une escalade des dépenses et que des clubs n’ont pas pu suivre. Quand je vois dans ma région un club comme Bourgoin-Jallieu dégringoler, un club qui a formé tant d’internationaux. En Australie, il n’y a pas le même nombre de licenciés, il n’y a pas les mêmes moyens. On a que 20 millions d’habitants (25,77 millions en 2021, N.D.L.R.), il y a beaucoup moins de gens qui jouent au rugby.

« Les joueurs ne sont pas des mouchoirs, on ne les jette pas après usage. »

Mais ici on prend le temps de développer. On travaille avec les joueurs jusqu’au bout, on leur donne une chance. Même si ça ne marche pas au début, on continue. Les joueurs ne sont pas des mouchoirs, on ne les jette pas après usage. On peut travailler, on a le temps. Il y a peut-être le fait, effectivement, qu’on n’a pas de montée et de descente. On a une pression du résultat mais qui est sûrement moindre que dans le rugby français.

Vous avez d’autres ambitions, des rêves à réaliser ?

Non, pas spécialement. Je considère qu’il y a deux types d’entraîneur, c’est ce que je crois. Il y a l’entraîneur qui est là pour développer les athlètes et les aider à concrétiser leur potentiel. Et il y a l’entraîneur qui entraîne pour le statut dont il jouit. Je vous conseille d’être entraîneur pour les bonnes raisons, parce que c’est une satisfaction personnelle qui est immense. Quand j’ai vu un joueur comme Fred Kaihea, que j’ai formé, signer son contrat avec les Brumbies il y a quelques semaines, j’étais content !

Nous remercions Jérôme Villegas pour sa disponibilité et sa sympathie, et lui souhaitons une excellente saison avec les Tuggeranong Vikings.

(5 commentaires)

  1. Bonjour pourriez vous svp me donner le mail de Jérôme ? Je suis un vieux pote, c’est avec moi qu’il a commencé à jouer à Lons ! Je n’ai plus ses coordonnées et je souhaite reprendre contact. Merci d’avance

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