MMA

Les démons de Tony Ferguson

Tony Ferguson a, en co-main event de l’UFC 262 du week-end dernier, subi contre Beneil Dariush sa troisième défaite consécutive. Bilan inquiétant autant par l’accumulation de revers que par la façon dont ceux-ci se sont déroulés, l’américain semblant décliner au fur et à mesure de ses confrontations. Jusqu’à ne plus apparaître que comme l’ombre de l’immense guerrier qu’il fut. Laissant, dès lors, nombre interrogations concernant son futur dans la division.

On a tous été fans de Ferguson, dès son apparition dans The Ultimate Fighter (le show télé-réalité de Dana White, dont il sortit vainqueur à l’issue de la saison 13). Sa personnalité extravagante, son style flamboyant, ses méthodes d’entraînement pour le moins atypiques en ayant, très tôt, fait un incontournable personnage de l’organisation. On pressentait qu’il y avait chez lui quelque chose de spécial. Un grain de démence ouvrant la porte à des performances toujours plus spectaculaires, un côté extraverti à même d’offrir d’inoubliables conférences de presse et une manière d’envisager sa discipline (comme son existence) qui représente du caviar pour les concepteurs de best-of. Il suffit, à ce titre, de taper « Tony Ferguson highlights training » sur les moteurs de recherche pour voir surgir des dizaines de vidéos en la matière. Lesquelles montrent un hurluberlu hirsute qui, sautillant dans tous les sens, semble se préparer à la prochaine saison de Ninja Warrior plus qu’à un combat dans l’octogone. Un charisme à rebours des clichés du genre, aussi décalé qu’attachant, qui le rendait immédiatement sympathique et donnait envie de le suivre.

Et puis il y a le revers de la médaille, cette part d’ombre qui accompagne immanquablement les plus fêlés d’entre tous, cette brèche autour de laquelle navigue inlassablement le combattant, parfois sans parvenir à la tenir à distance. Comme en témoigne ce surnom de « El Cucuy », l’équivalent mexicain du croque-mitaine. Qui, au-delà du côté guerrier et bravache, admet la noirceur au sein de laquelle il évolue depuis toujours. On en veut pour preuves ces réguliers écarts de comportement qui laissent affleurer à la surface les démons qui peuplent en permanence son esprit. Ou ses tweets étranges (parfois à la limite du compréhensible), symboles d’une psyché pour le moins erratique qui semble avoir du mal à appréhender la réalité la plus basique. Une façon d’envisager le monde et l’adversité qui lui permet de se sublimer en combat et d’en faire l’artiste martial unique qu’il est, en même temps qu’elle peut à tout moment le faire déraper et sortir de la route. Comme si le monstre évoqué par son pseudo, plus ou moins profondément tapi en lui, pouvait surgir et devenir son propre pire ennemi.

Pendant longtemps, son tempérament lui a ainsi permis de se distinguer de la masse, jusqu’à en faire l’épouvantail d’une catégorie des Légers pourtant peu avare en fighters de qualité. Enchaînant pas moins de douze victoires, dont certaines contre des calibres aussi relevés que Lando Vannata, Edson Barboza, Gleason Tibau, Kevin Lee ou Rafael Dos Anjos (excusez du peu). Ferguson, c’était la promesse (rarement démentie) d’un show quatre étoiles. Princialement grâce à un style ultra-spectaculaire qui l’a fait surnommer le « ninja du mma », une habile incorporation du wing chun alliée à un sol de haut niveau, une explosivité naturelle, un menton en granit et une déroutante inventivité qui lui ont, plus d’une fois, permis de se sortir de situations en apparence perdues puis trouver des ouvertures venues de nulle part, notamment grâce à ses coudes faisant office d’armes fatales. Avec en climax cette obtention de la ceinture intérim des 155 lbs face à un Kevin Lee soumis après une féroce bataille. Ce qu’on pensait alors simple prélude à une future consécration et dont on se rend compte cruellement, avec le recul, qu’il reste peut-être le sommet de sa carrière.

Puisque survint ensuite cette date cruciale constituée par l’UFC 223. Ce championnat du monde l’opposant à Khabib Nurmagomedov (pour le titre vacant des Lightweight), potentiel combat de l’année 2018, qui aurait pu le voir enfin sacré. Mais qu’un accident dans un studio télé, digne des Darwin Awards et qui n’aurait pu arriver qu’à lui (en l’occurrence une chute causée par des câbles qu’il ne vit pas : lui qui met un point d’honneur à ne retirer ses lunettes noires que pour les trainings et les combats) reporta sine die. Amertume d’autant plus grande qu’on sait aujourd’hui que, non seulement cette opposition ne verra jamais le jour, mais que cette date du 7 avril 2018 fut sans doute celle où les niveaux des deux combattants furent les plus proches l’un de l’autre – Ferguson apparaissant un peu au-dessus avant et Khabib étant devenu bien trop fort après. Laissant d’immenses regrets quant à ce qui aurait pu être et ne fut pas, en même temps que débuta la légende du combat maudit, potentielle « plus grande confrontation de l’Histoire de l’UFC à ne pas avoir eu lieu » (si tant est que le tout signifie quelque chose).

Quoiqu’on pense du personnage, l’honnêteté oblige à constater qu’il n’est plus le même depuis. D’abord parce que sa blessure (une rupture des ligaments croisés) est de celle dont on revient rarement indemne. Étant permis de penser que ses performances (largement en deçà depuis l’événement) en ont grandement pâti, qu’il le reconnaisse ou pas. Lui-même n’ayant d’ailleurs en rien facilité les choses en hâtant un retour à la compétition que beaucoup jugèrent prématuré. Lequel, s’il contribua un peu plus à sa légende (celle du « cinglé badass qui revient se battre six mois seulement après s’être bousillé le genou »), fragilisa aussi certainement sur le long terme un physique déjà abimé par bien des guerres.

Au-delà, on a le sentiment que voir s’éloigner l’Olympe (cette ceinture tant convoitée) après l’avoir frôlé et n’avoir, en un même élan, jamais eu l’opportunité de se mesurer à sa némésis a, possiblement, fini par lui monter au cerveau plus que de raison. À voir combien il ne peut s’empêcher, encore aujourd’hui, de mentionner Khabib (toujours en des termes peu amènes) au cours de n’importe quel entretien, comme si l’affaire non réglée entre les deux le poursuivait et lui mangeait constamment la tête, jusqu’à le faire dérailler. Dernier exemple en date : la conférence de presse de l’UFC 262 au cours de laquelle il insulta le daghestanais de manière totalement gratuite, qui plus est au cours d’un échange qui ne le concernait en rien.

On se souvient également de l’épisode de mars 2019, qui vit sa femme appeler la police car Tony, en plein crise psychotique, commençait à entendre des voix et, en ce sens, à systématiquement détruire les murs de leur maison, persuadé (selon ses propres dires) que le gouvernement y avait caché des micros afin de l’espionner. Ajoutant qu’il en avait fait de même en plaçant des puces dans son genou durant son intervention chirurgicale. Crise qui ne fit rire personne, le monde prenant conscience d’une folie qu’on pouvait penser, la plupart du temps, grandement exagérée et qui n’était, en fait, en rien feinte. Mais pouvait, au contraire, plonger parmi les sombres méandres de sa psyché, ô combien, perturbée. Comme si les démons qui peuplent son univers avaient la possibilité de n’importe quand revenir durablement le hanter.

À cet égard, son profil rappelle un peu celui de B.J. Penn, autre combattant surdoué qui ne connait que les affres de la cage pour maintenir les ténèbres à raisonnable distance. Qui, en dépit d’un incroyable talent, se mit à régulièrement perdre les pédales lorsque, le temps passant, ses performances commencèrent à inévitablement décliner. Ne sachant tout simplement pas comment dealer avec un quotidien qui s’apparente pour lui à la pire des souffrances. Ferguson, de la même façon, ayant l’air de ne pas comprendre ce qui lui arrive depuis quelques mois, comme s’il ne parvenait pas à appréhender sa baisse de niveau autrement que par une constante fuite en avant, incapable de raisonnablement reconnaître qu’il a été plusieurs fois nettement battu.

Situation d’autant plus poignante que la correction infligée par Justin Gaethje lors de l’UFC 249 (presque cinq rounds de matraquage qui le laissèrent aussi égaré qu’ensanglanté) marqua, en quelque sorte la fin d’une ère – celle où Tony apparaissait comme le seul rival crédible du champion en titre. Ce dernier lui ayant comme volé son âme et extrait la dernière goutte de son essence de fighter. À voir comment il parut, par la suite, juste… « absent » de ses combats à sens unique contre Charles Oliveira puis Beneil Dariush. Dominé qu’il fut du début à la fin dans tous les compartiments du jeu (y compris ceux dans lesquels ils excellait auparavant) et se montrant surtout presque impuissant, sans solution, comme si son mojo s’était soudain évaporé…

Le pire, c’est qu’on n’est pas certain qu’il soit lui-même conscient de son déclin ou de la situation du moment. Ses déclarations après ses successives défaites au cours desquelles il refuse d’admettre la supériorité de ses adversaires (qu’il continue même parfois d’injurier) laissent perplexe – ne sachant s’il s’agit de provocation de bas étage, de rance mauvaise foi ou de pur et simple déni de la réalité. Faisant se demander si, en même temps que ses skills, il n’a pas égaré ce qui lui restait de lucidité quant à ce qui est désormais son niveau. D’où les inévitables interrogations concernant son avenir, proche ou lointain. Il vient de perdre (de manière claire et nette) contre des combattants chaque fois moins bien classés et en proposant à chaque fois de moins en moins de choses. Sans que l’idée de retrait semble pour autant le titiller. Ses récentes publications sur les réseaux sociaux laissant, au contraire, entendre qu’il vise toujours un run vers le titre et ne s’avoue inquiété par personne dans le roster. Agressive arrogance dont on a pu se délecter par la passé (tant elle était crânement assumée) mais qui sonne aujourd’hui bien faux, Ferguson jouant désormais une partition qui n’est plus faite pour lui.

Et s’il est probable que l’UFC lui offre un dernier combat (pour services rendus ou simplement pour lui permettre de partir avec les honneurs), on se demande en fait à quel point lui aura nécessaires ressources pour rebondir – y compris (voire surtout) mentalement. S’il saura se remettre en question et accepter la simple réalité des faits. Aura ou non la possibilité de sortir sans trop de dommages de cette parenthèse dorée que constitua son parcours en MMA. Pourra se confronter à lui-même afin d’avancer.

Un défi dont on aimerait qu’il le relève avec autant de hargne – mais aussi plus de prudence (si tant est qu’il connaisse le terme) – que sa chaotique carrière. Sans doute le plus dur combat de El Cucuy – et il commence bientôt.

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