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Le Giro à l’assaut du Zoncolan : décryptage du nouveau mythe italien

Nous y sommes, enfin. Après 13 jours de courses rythmés par les chutes (on pense à toi Mikel), les vallons, le vent, la moyenne montagne, la pluie, et même les chemins blancs de Toscane, le Tour d’Italie édition 2021 pose ses bagages en haute altitude. Et la grande explication ne commence pas n’importe où, puisque les coureurs vont s’attaquer en ce beau samedi de mai à l’enfer del Bel paese. Voyage au bout du Monte Zoncolan.

6 petites fois. C’est tout, rien de plus. Le Giro n’a escaladé le Zoncolan que six petites fois. Loin d’être un incontournable de l’épreuve donc, et pourtant, de nos jours, pour tous les férus de cyclisme ce nom résonne déjà comme un mythe. Le Larousse nous dit à propos du mot « mythe » : « Ce qui est imaginaire, dénué de réalité ». C’est un peu l’impression que ce col nous donne : au-delà du réel, construit pour l’impossible. Mais le Larousse nous dit aussi : « Récit mettant en scène des êtres surnaturels ». Et là nous sommes en plein dedans. Car le Zoncolan c’est avant tout ça : des pentes vertigineuses qui repoussent les limites des athlètes. On ne gagne pas la réputation de col le plus dur emprunté par le cyclisme professionnel pour rien, et nous allons voir tout de suite pourquoi.

La recette pour une montée à succès

Instant Marmiton (que nous saluons) pour vous chers lectrices et lecteurs du Café Crème Sport. Alors que vous faut-il pour créer un col dont les pentes deviendront instantanément mythiques ? Et bien tout d’abord, prenez un pays fou de cyclisme qui produit une des plus belles courses de l’année, disons l’Italie par exemple, dans une région bien montagneuse à l’est d’un endroit adoré par des suiveurs du Giro comme les Dolomites : les Alpes carniques (merci Wikipédia) . Ensuite, rajoutez une bonne altitude, pas de quoi faire suffoquer tout le monde non plus, mais juste assez pour créer le souffle court chez le cycliste : 1729 mètres. Nous avons donc là notre repère géographique et topographique.

Rentrons désormais dans le vif du sujet, la route. À présent, tracez une route pas très large de 13 kilomètres 500 le long de votre col avec un revêtement pas fou. Ajoutez-y les pourcentages : 9 de moyenne totale, 13 sur les trois derniers kilomètres et demis et des passages atteignant les 23. Attention : ne pas se tromper sur les doses, sous risque de favoriser l’apparition d’abandons des sprinteurs. Enfin, à l’aide de l’étroitesse de la route, favorisez l’installation de foules immenses de fans complètement déchaînés tout le long de votre voie infernale. Tout est prêt, l’assistance retient son souffle, pas un bruit. Un premier casque apparaît sur la première rampe, ça y est, c’est l’exultation . Puis le public se met à scander : « Salut à toi le cycliste ! » (Salut à toi le sandiniste, comme dit la chanson).

Bazar, ça en fait du monde sans masque !

Vous y êtes vous venez de créer l’histoire du cyclisme ! Et tout cela sans faire au plus difficile. Car oui, les chiffres que vous venez de lire sont ceux de la montée du versant est du Monte Zoncolan, dite de Sutrio, qui sera empruntée aujourd’hui pour la deuxième fois seulement. Et cette dernière est considérée comme moins difficile que celle dite d’Ovaro (10 kilomètres à 11,5%). Cela vous donne certainement une idée du monstre qu’est le Zoncolan. Mais pour rentrer dans la légende en sept petites apparitions, il vous faut aussi des belles histoires.

Des histoires à raconter

À l’instar de l’Angliru, notre montée finale du jour n’a été découverte qu’au tournant des années 2000. Avec des performances des cyclistes professionnels de plus en plus impressionnantes à cette époque (Lance cache cette piquouze), le besoin de difficulté est accru chez les organisateurs. C’est pourquoi en 2003 le Zoncolan intègre le Giro, six ans après son alter ego espagnol sur la Vuelta. Contrairement au Stelvio ou au Col Pordoi qui ont forgé leurs légendes au fil des années, le Zoncolan a besoin de se forger un nom. Et ce sera chose faite, très rapidement, dès la première escalade en fait : récit.

Nous sommes lors de la douzième étape de ce Giro 2003. Découverte d’un nouveau col qu’on annonce redoutable par son versant est. D’ailleurs ce sera, jusqu’à ce soir, l’unique ascension de ce versant. Gilberto Simoni est en rose mais le classement général est toujours très serré puisqu’il n’a que deux secondes d’avance sur Stefano Garzelli. Cette étape est le premier test grandeur nature des favoris. Alors que nous sommes sur les premières pentes de cette difficulté inédite, les rescapés de l’échappée matinale luttent tant bien que mal pour résister au retour du peloton, tout le monde attend le début des explications sérieuses. Puis la première attaque fuse du groupe de favoris. Un maillot jaune, de la Mercatone Uno, on ne distingue pas bien. Il a les mains tout en bas du guidon et se déhanche sur sa machine, un style particulier. Il est chauve et porte une belle boucle d’oreille. « C’est lui ! C’est lui ! C’est Pantini ». Alors qu’il traverse ce Giro de façon plutôt anonyme et qu’il ne semble jamais pouvoir redevenir le coureur qu’il fut, Il Pirate se porte à l’attaque à la surprise générale.

S’en suit une réponse de Simoni avec Casagrande bien accroché dans la roue et les autres leaders derrière. La suite ? Simoni s’envole, personne ne peut le suivre, pas même Grande Marco qui semble payer son attaque. Et là dessus, tel le phénix, Pantani entame une folle remontée avec le second du général dans la roue. Marco est grand à nouveau ce jour-là et tout le monde le sait. En témoigne cet homme, à moitié fou, qui malgré les barrières s’introduit sur la route et court dans des pentes à 9% pendant plus d’une dizaine de secondes en essayant de rafraîchir l’ancien champion. Pas une goutte pour Garzelli qui semble souffrir lui aussi, aujourd’hui tout est pour Pantani. L’image est frappante, ce jeune prêt à donner ses poumons pour pouvoir voir Marco donner quelques coups de pédale en plus, quelques secondes pour lui, l’éternité pour nous. Simoni s’en va remporter l’étape avec 34 secondes d’avance sur Garzelli. Il a écrasé la concurrence et devient le premier vainqueur au sommet du Monte Zoncolan, le route vers son second sacre sur le Tour d’Italie est toute tracée. Pantani s’écrasera dans le dernier kilomètre et finira cinquième de l’étape derrière Casagrande et Popovich.

Mais l’important est ailleurs, il a effectué ce qui deviendra son dernier coup d’éclat, pas un exploit, mais une belle montée où sa classe naturelle et son aura légendaire auront éclipsé tout le reste. Au soir de cette douzième étape, comme le disait Didier Wampas : « Les pirates étaient fiers de toi ». Et quand moins d’un an plus tard, Marco concède sa vraie unique défaite, contre la cocaïne, dans une chambre d’hôtel de Rimini ; le théâtre de son dernier fait d’arme devient automatiquement pour nous un sanctuaire et un haut-lieu du cyclisme.

La parenthèse bandana et boucle d’oreille étant fermée pour aujourd’hui, on peut s’attaquer à la suite pour le Zoncolan, mais ce qui se passe à Ovaro reste à Ovaro non ? Pour la faire courte, cinq nouveaux passages auront lieu mais sur l’autre versant. Le premier en 2007, où Simoni confirme qu’il est le maître des lieux même si cette fois-ci c’est Danilo Di Luca en rose qui file vers la victoire finale. Puis, en 2010 c’est Ivan Basso qui s’impose au sommet lors de la quinzième étape, ce qui lui permet de marquer un grand coup dans sa folle remontée vers le maillot rose, tandis qu’en 2011 l’hégémonie italienne prend fin puisque c’est le basque Igor Anton qui prend la victoire d’étape tandis que Contador se contente de contrôler ses adversaires d’un Giro qu’il surdomine mais dont il sera finalement déclassé.

Ensuite, c’est en 2014 que le Giro revient sur la pente d’Ovaro avec une victoire de l’australien Michael Rodgers lors de la vingtième étape alors Nairoman file vers sa première victoire dans un Grand Tour. Enfin en 2018, c’est Chris Froome qui va venir dompter la bête en reprenant six secondes à un Simon Yates très costaud et à qui rien ne semble pouvoir arriver. La suite pour ceux qui ne la connaissent pas, alors que Froomey semble un peu largué pour jouer le général, il délivrera un formidable raid en solitaire de plus de 80 bornes durant l’étape 19 pour reprendre le rose et s’adjuger son premier Giro tandis que son pauvre compatriote Simon, à la dérive, perdra plus de 30 minutes. Vous l’aurez compris, le Zoncolan est une montée où le Giro a vu se dessiner sa tendance finale, si ce n’est plus, à chaque fois où il est apparu sur le parcours. De quoi influencer la course de demain ?

Une nouvelle page glorieuse d’un livre historique ?

Une septième fois ce n’est jamais anodin, ce chiffre résonne comme particulier dans nos esprits pour plusieurs raisons différentes, et l’arrivée de cette après-midi ne devrait pas déroger à la règle. En effet nous allons assister aujourd’hui à la première explication en haute altitude des favoris et cette étape devrait nous donner une bonne indication de la dernière semaine de course. Pour le moment, Egan Bernal domine la course de la tête et des épaules. Armé d’une équipe au-dessus du lot sur tous les terrains, le colombien s’avance en clair favori du jour et du Giro. En effet, le jeune Remco paraît finalement trop tendre et le reste des favoris manquent encore d’un petit quelque chose. Pourtant, ils seront nombreux durant l’après-midi à vouloir renverser le Rey cafetero.

Egan porte très bien le rose, ça serait dommage pour Cristina Cordula qu’il repasse au maillot noir terne de la Ineos.

Le plus dangereux d’entre eux semble être le jeune russe Aleksandr Vlasov, le seul à pouvoir suivre, plus ou moins, le maglia rosa sur tous les terrains. Derrière, deux duos de compatriotes seront à observer : d’un côté les britanniques qui montent en puissance depuis le début de la course à l’image de Simon Yates. Le grimpeur de poche s’est plutôt bien caché pour l’instant et pourrait bien dévoiler son jeu sur une montée qui lui avait réussi en 2018 malgré la fin tragique. À ses côtés, le quatrième du général Hugh Carty sera prêt à frapper un grand coup. Lui qui a déjà dompté L’Angliru en novembre dernier va essayer de rajouter à son palmarès une autre des plus difficiles ascensions du monde.

Cependant ils seront opposés à la doublette de surprise italienne. Alors qu’on attendait coté transalpin Nibali ou Ulissi au plus haut niveau ce sont Ciccone et Caruso qui régalent. Le premier, malgré son craquage lors de l’étape 11, semble le plus fort lorsque la route s’élève et le second se retrouve « leader par défaut » en raison de l’abandon de Landa. Buchmann qui améliore sa forme de jour en jour, Evenepoel qui peut être capable d’exploits fous, Bardet qui reste un des meilleurs grimpeurs du peloton et, bien évidemment, les autres : tous voudront essayer de lier leurs noms à tout jamais à ce monument. Vous l’aurez compris, tandis que les coureurs seront face à la terrible pente, nous serons face à l’histoire.

Monte Zoncolan. Cinq syllabes à vous faire frémir depuis 2003, et pour cause. Des histoires déjà plus que mythiques ont eu lieu en ce nouveau Mont Olympe du cyclisme. Jupiter, Mars, Vénus et consorts ont beau avoir disparu, la mythologie romaine ne disparaît jamais vraiment avec des monstres comme le Zoncolan. Reste à savoir qui sera notre Orphée pour aujourd’hui, celui qui réussira à remonter le chemin des enfers.

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