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Les « rivalités Twitter » ne sont pas moins importantes que les autres

Dans les écoles de foot, c’est ce qui habite les premières passions des enfants. Les maillots de l’OM toisent ceux du PSG, et les vannes sur les ratés de Benedetto ou les plongeons de Neymar fusent autant que les passes sont loupées. Ces nouvelles générations de supporters sont d’ailleurs en train de construire de nouvelles rivalités. Loin de remplacer les historiques, elles démontrent une nouvelle appropriation des modes de communication. Faut-il les prendre au sérieux ?

Avant ces nouvelles rivalités technologiques, médiatiques, tout une histoire de rivalité s’est construite. Et ce, depuis les tous premiers matchs de football. Les premiers supporters assistaient au match d’équipes d’une même villes. Issus de différents quartiers, la proximité géographique de ces équipes ont fait naître les premières rivalités. Au fur et à mesure de l’évolution du football, plusieurs types de rivalités se sont formées. Partant de la société (rivalités sociales, religieuses, historiques, médiatiques), ou d’une proximité (géographiques ou sportive). Comment donc, définir ces rivalités d’un nouveau type naissant sur les réseaux sociaux?

Sepp Blatter, The Old Firm et la Fiorentina

Avril 2001. Bien avant l’ère du Covid, ce Strasbourg Metz est joué à huit clos. Une punition en raison de l’incident ayant interrompu le match plus tôt dans la saison (l’arbitre assistante ayant reçu un pétard sur la tête). Sepp Blatter, alors Président de la Fifa, s’exprime sur l’affaire. Dans les colonnes de l’Equipe, il déclare :« Le football doit se jouer devant des spectateurs. » Une manière de démontrer l’importance des supporters dans la vie et l’organisation de ce sport, d’autant plus dans un derby. Si la rivalité entre deux clubs dans les tribunes est essentielle, elle l’est aussi sur les réseaux sociaux.

L’époque ou Jean-Louis Leca jouait attaquant nous manque quand même… (Crédits : Le Républicain Lorrain)

Une rivalité made in XXIe siècle qui a par exemple fait vivre le Old Firm durant les 4 années ou les Rangers ne partageaient plus l’élite avec le Celtic. Tandis que les Gers végétaient dans les divisions inférieures, les supporters s’en donnaient à cœur joie de s’affronter sur Internet. A défaut de pouvoir se toiser et se chercher en vrai, ils se défoulaient virtuellement. Une situation assez commune et qui peut être élargie. Si l’on ne se rencontre que deux fois dans la saison, les réseaux sociaux permettent une rivalité en continu. Qui vient compléter celle que l’on peut avoir dans la vie réelle, avec ses collègues, amis, famille… Puisqu’il convient de rappeler que les réseaux sociaux ne sont que l’extension et par conséquent une forme de mimétisme du comportement humain. L’on voit dans ses dérives le pire de l’Homme, dans ses bonnes actions son meilleur aspect.

Mais pourquoi créer de nouvelles rivalités ? En réalité, le football est continuellement peuplé de nouvelles rivalités. Est-ce-du à un bouleversement et un renouvellement assez récurrent des équipes, des clubs et des villes ? Ou simplement à la relative jeunesse d’un sport qui est âgé d’à peine un siècle et demi ? Qu’importe, l’essentiel n’est pas là. Revenons à ces nouvelles rivalités : prenons l’exemple de la Fiorentina. Sans rival géographique, les Florentins se sont mis à détester les Turinois. Simple histoire de triche comme le révèle l’histoire de ce derby ? Pas exactement. Pour exister, l’on a toujours besoin de se comparer (surtout dans les sociétés modernes ultra-concurrentielles à tous les niveaux). Et la comparaison passe aussi, par la haine de l’autre. En se trouvant un ennemi, on existe encore plus et on construit de manière encore plus importante une identité forte.

« Le Narcissisme des petites différences »

Pour s’intéresser et comprendre la rivalité, il faut saisir ce qui, d’un point de vue psychologique, créé cette tension. Freud avait construit la théorie du narcissisme des petites différences. Une théorie selon laquelle son voisin serait la personne la plus facile à détester pour une raison très simple : c’est celle qui nous ressemble le plus. Seulement, ses petites différences irritent. Le psychologue allemand cite par exemple les Portugais et les Espagnols, les Anglais et les Ecossais. Si vous voulez en apprendre plus sur ces théories, on vous conseille cet article du Guardian (en Anglais.)

La rivalité découle donc de la haine qu’on a pour celui qui nous ressemble le plus. Tentons donc de calquer ça sur les rivalités naissant sur Twitter. Pourquoi, alors que chaque supporter est déjà habité par une rivalité, va-t-il en chercher une autre ? Peut-être justement parce que celle-ci s’éloigne du cadre de la proximité. Si le PSG et l’OM ont construit une rivalité ces dernières décennies, l’écart entre les deux clubs est aujourd’hui immense. Les supporters du PSG ont donc trouvé en le Barca une force similaire : souvent champions, avec parmi les meilleurs joueurs du monde, forces sur le marché des transferts, mais avec des différences : identité de club, style de jeu, etc. Et cela va de même pour les supporters de l’OM.

« Les saisons précédentes, je sentais déjà que la ferveur tombait un peu de mon côté avec toutes ces interdictions de déplacement. Là, je n’ai clairement pas l’impression qu’on est dans une semaine de derby. »

Vincent, fan de l’OL.

Ceux-ci ne peuvent plus se suffire d’une rivalité qui leur apporte souvent plus de déception qu’autre chose. Alors, la proximité avec l’OL est toute trouvée. Deux clubs majeurs des années 2000 – début 2010, chassant le PSG, se battant pour les places qualificatives en Ligue des Champions, et à la ferveur sur les réseaux sociaux immense. Deux communautés de supporters qui se ressemblent : chauvins, orgueilleux, mais aussi souvent ouvert aux débats, à l’échange, et au plus important dans une rivalité, la vanne.

De l’importance de la vanne

L’activité incessante et continue des réseaux sociaux permet d’attiser la rivalité sans rupture. Elle permet de teaser un match des mois en avance. Le storytelling constant auquel s’adonne les gros comptes, et, de plus en plus, les médias traditionnels, aident à construire de nouvelles histoires, de nouvelles rivalités. Les memes, les déclas chocs sont réutilisés à l’infini et font grandir ce sentiment tantôt de proximité (dans l’utilisation des réseaux sociaux, dans le type de communication), et de différence (identité du club, différence d’idées).

L’un des points de ressemblance entre les deux Olympiques : la détestation commune de Rudi Garcia. (Crédits : So Foot)

Pour la jeunesse, ces nouvelles rivalités sont aussi une sorte de réappropriation d’une monde du foot qui ne leur ressemble plus. Le foot business, mondialisé et aux clubs souvent tournés vers l’international écarte le supporter « local » de son club de cœur. Conséquences directes : le prix des maillots, des places au stade, ou des abonnements aux chaînes de sport. Dur pour une jeunesse qui trouve dans sa main un outil lui permettant de vibrer. Il y a certes les paris sportifs, largement évoqués chez So Foot ou dans cet article de Slate, mais aussi et surtout les réseaux sociaux. Les comptes de groupes de supporters, de personnalités plus ou moins chauvines, et d’une rivalité, comme on l’a déjà soulignée, continue, sans rupture.

Encore plus dans ces temps de Covid qui ont sûrement amplifié ces rivalités. Pour 20 Minutes, Sylvain, fan de l’OL, témoignait par exemple : « Les saisons précédentes, je sentais déjà que la ferveur tombait un peu de mon côté avec toutes ces interdictions de déplacement. Là, je n’ai clairement pas l’impression qu’on est dans une semaine de derby. » Parce qu’un derby se déroule souvent autant, voire plus, dans les tribunes. Dans un derby comme celui de l’OL face à l’ASSE, «C’est 100 % concret et non numérique. On a tous dans notre famille quelqu’un qui supporte le camp d’en face. » Mais, sans pouvoir se rendre au stade, sans voir le public vibrer, et dans un résultat tombant souvent du côté de l’OL, la rivalité est, de suite, beaucoup moins vivace.

Mais que retenir de toutes ces informations ? D’abord, que ces nouvelles rivalités naissent d’une proximité. Qu’elles ne sont pas, comme certains le prétendent, le fruit de l’imagination. Qu’il faut donc les respecter, au moins autant que les autres, même si elles ne nous touchent pas d’un point de vue personnel. Qu’il faut même peut-être les faire vivre, car elles constituent pour les générations les plus jeunes un réel enjeu constitutif de leur passion pour le ballon rond. Que ces rivalités Twitter sont, au final, pas moins importantes que les autres. Et qu’elles ne sont surtout pas là pour les remplacer. Cessons d’être des boomers …

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