Foot

Les spaces Twitter, ou la réappropriation du débat foot

#GonesSpace, #SeriousSpace, #SpaceFoot, #VDBSpace, autant de hashtags et de rendez-vous attendus par les suiveurs. Depuis l’instauration de ces salons de discussions par Twitter, les fans de foot l’ont investis massivement. Des debriefs de matchs au sujet de fond, des discussions sur un joueur aux décryptage d’une sélection, tout le monde du foot y est passé au peigne fin. Petit focus sur un phénomène qui mélange des anonymes, des joueurs, des journalistes. Avec pour objectif final : échanger.

Petit retour sur l »invention » des spaces. Instaurés le 3 mai par Twitter, cette nouveauté vient apporter une concurrence à « Club House ». L’objectif est simple : créer des salons de discussion ou l’hôte décide des intervenants et des auditeurs. Très rapidement, les twittos foot s’y retrouvent afin d’échanger : le coaching de Rudi Garcia, la preview de la finale de Ligue des Champions, l’arrivée de Peter Bosz, un point sur les investisseurs potentiels des Girondins … Le succès est quasi-immédiat pour certains Spaces qui deviennent en ce moment-même des rendez vous hedbomadaires.

Immédiateté et instanténaité

La question qui se pose directement est celle du succès immédiat de ces spaces. La réponse se trouve d’abord dans l’accessibilité. Louis, alias @eldeset7, animateur et participant à ces spaces, confie par exemple « Dès que tu es sur ton fil d’actualité, tu peux avoir accès aux Spaces. Et pour participer, il suffit seulement de demander, en 5 secondes tu peux devenir intervenant dans un Space. » L’accessibilité n’est donc pas uniquement celle de l’audimat. L’interaction est aussi l’une des raisons du succès. Quoi de plus logique : quel fan de football n’aime pas donner son avis, débattre et échanger ?

Les fans peuvent faire entendre leur voix, plus que sur les quelques secondes qu’on leur laisse sur une chaîne ou une antenne. »

Louis, @Eldeset7

Il paraît d’ailleurs essentiel de souligner l’importance des différents intervenants. Notamment en ce qui concerne la pluralité de statuts de ces intervenants. @Gallardeau, animateur du space #LDBF, a par exemple reçu, pour parler de la formation, un joueur pro, un scout, un responsable communication avec lesquels des anonymes, des supporters, pouvaient venir échanger et interagir. Pour les fans, venir échanger avec des joueurs « du milieu » est une opportunité rare, tant un milieu fermé comme celui du foot peut difficilement paraître accessible.

Accessibilité, différence des intervenants, mais aussi l’instantanéité. Comme sur Twitch, les spaces peuvent être lancés à tout moment, pour échanger de tous les sujets. Par besoin d’attendre l’horaire d’une émission, de réunir des protagonistes précis : on lance, et on voit qui suit. Cette fugacité permet de réagir à l’actu, mais aussi de suivre des programmes plus précis (Cf. les LBDF de @Gallardeau), ce que souligne Louis : « Il n’y a pas de modèle parfait. Il y a des Spaces qui ont un programme, d’autres qui sont libres avec des sujets qui viennent au fil des discussions. » La popularité des intervenants reste tout de même un élément crucial : « Plus tes intervenants ont des abonnés, plus tu vas attirer du monde , donc ça te permettra d’avoir des émissions plus riches en termes de “prestige”. Ce qui peut par exemple expliquer le succès de ces spaces

Alternative et échange

Le succès des Spaces pose la question du débat football en France. Dans quelle partie de l’espace médiatique le fan, le supporter, est amené à réellement donner son avis sans limite de temps de parole ? Si les Podcasts permettent de faire intervenir des spécialistes passionnés, les opportunités restent rares. A la télé ou à la radio, des fans sont invités à réagir, mais avec un temps de parole souvent limité, dans une émission timée, et avec des intervenants habitués à couper la parole aux autres. « Ensuite (c’est un avis personnel), il y a plus de respect, les gens ne se coupent pas la parole. J’ai l’impression que c’est quelque chose qui s’est perdu chez les “pros souligne Louis. La liberté est quasi-totale, et le respect entre les intervenants est assez étonnant. « Les fans peuvent faire entendre leur voix, plus que sur les quelques secondes qu’on leur laisse sur une chaîne ou une antenne.« 

Romain Molina, journaliste indépendant, à déjà participé à plusieurs spaces. (Crédits : Jurisportiva)

Il y a aussi deux vérités concernant les chroniqueurs et journalistes des plateaux télés et intervenants radios : premièrement l’obligation de chiffres, qui a depuis quelques années amené la recherche de buzz permanente. Deuxièmement, le cadre, les limites imposées par ces médias. Pour Louis, les journalistes « pros » sont plus libres : « Il y aussi plus de libertés, certains intervenants “pros” disent plus de choses en Space que sur leurs médias. » Peut-être aussi faut-il y voir un plaisir pour certains journalistes d’échanger avec des passionnés, des communautés de supporters avides d’informations, de savoir et de culture.

Ce tunnel à double sens et cet échange si rare est l’une des clés de ce succès. Des débats foot mêlant tous les acteurs, permettant un échange de point de vue et donc, une meilleure compréhension mutuelle. Si les pontes du foot tardent encore à venir intervenir dans les spaces (sûrement en raison d’une communication ultra cadenassée et pas adaptée à ce canal d’échange), l’opportunité est pourtant grande. L’exemple des spaces permet d’ailleurs de poser la question de l’utilisation des réseaux sociaux et la réappropriation par la jeunesse de ces canaux-là afin de faire vivre leur passion pour le foot.

Nouveaux médias et jeunesse

Si la jeunesse peut se sentir exclue d’un football-business mondialisé, les réseaux sociaux lui permettent de faire renaître des passions. Sur Twitch, les émissions foot pullulent. Si certains se calquent exclusivement sur ce qui se fait déjà à la télé (focus uniquement sur les grandes compétitions, mercato et autres sujets déjà sur-traités), d’autres proposent une vision décalée. Par exemple, l’émission Passe ton ballon, qui évoque le football de rue, l’importance du foot dans les quartiers, etc.

Et même l’accaparation de Tik Tok par les plus jeunes peut aussi être le sujet de recherche ou, du moins, d’intérêt. Si beaucoup de contenu reste assez inintéressant, la présence même de ces contenus montre aussi une volonté de vivre le foot. Tik Tok peut d’ailleurs représenter une nouvelle branche : présentation de joueurs en moins d’une minute, explication micros-tactiques, définitions de termes du football, etc. L’intérêt des nouvelles générations envers le football doit être attisé via ces nouveaux canaux de diffusion.

La viralité de Tik Tok, nouvel eldorado pour les journalistes foot ? (Crédits : Influenth)

Car, comme le dit Louis, « Plus il y a de sources d’informations, mieux c’est. » Plus les canaux seront diversifiés, plus l’offre sera variée, plus les débats seront suscités. Le quasi-monopole d’opinion des médias traditionnels s’estompe au profit des réseaux sociaux, de ces profils fous amoureux de foot capables d’échanger des heures sur des matchs sud-américains, de débats philosophies sur le football, d’échanges d’idées, d’anecdotes et d’amours bizarres. Les spaces Twitter regroupent tout cela, et posent aussi la question de l’absence des bars, des stades et autres lieu de rassemblements. Sans ces interdictions, les débats foot auraient peut-être connu une popularité bien moins forte. Et c’aurait été dommage…

Le but n’est pas de cracher sur les médias dits « traditionnels ». Ils donnent à manger à un peuple habitué à se goinfrer de ces buzzs, de ces infos « spectacles ». Ceci dit, un nouveau tournant peut être pris, une sorte de contre-culture incarnée par les réseaux sociaux, par ces passionnés morts de faim peut voir le jour. Si l’on a longtemps montré du doigt le déficit de « culture football à la Française », les générations à venir peuvent représenter un espoir, l’espoir de la constitution d’une culture, d’une réflexion, d’une recherche football dans l’Hexagone. A nous de sélectionner quelle partie de l’étendue médiatique on décide de suivre.

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