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Œil de coach : Cyril Baille et le dépassement de fonction

Tactiquement, sur les fondamentaux, le rugby est un sport facile à comprendre. Les avants sont là pour assurer des phases de conquête, avoir des ballons exploitables. Les arrières sont présents pour appliquer des combinaisons et finir les actions en zone de marque. La charnière, enfin, est ce liant entre les deux premières entités mais aussi la tête pensante de tout le groupe. Ces fondamentaux, au fil des saisons, selon les systèmes et idées des différents entraîneurs, ont évolué. Mais ici, s’attarder sur des considérations tactiques macroscopiques n’est pas le sujet. En l’occurrence, quelle que soit la stratégie mise en place, la majorité des joueurs occupe des rôles semblables selon leur poste. Et puis, parfois, épisodiquement, il est possible de voir poindre dans des équipes des OVNI, des splendides abominations du rugby qui nous rappellent que pour ce jeu rien n’est gravé dans la pierre. Cyril Baille fait partie de cette caste pour notre plus grand plaisir.

Le pilier gauche classique

Avant de mettre en lumière ce qui fait de Cyril Baille un pilier exceptionnel (dans le sens premier du terme), il est nécessaire de comprendre le rôle exact d’un joueur à la pile sur le terrain et surtout dans un secteur en particulier.

La littérature et l’imaginaire collectif, exposent que le rôle principal d’un pilier est d’assurer la conquête en mêlée fermée. C’est effectivement une caractéristique clé chez un bon pilier, on préférera toujours un joueur capable d’assumer parfaitement ce rôle et incapable dans les autres secteurs de jeu plutôt que l’inverse. De plus, les joueurs au poste sont formés en premier lieu pour réussir sur cette phase de conquête. Pour être compétitif, les piliers ont besoin d’un travail technique long et approfondi en plus de devoir s’adapter chaque année à de nouvelles règles et directives sur la mêlée fermée. Il n’est donc pas rare que les meilleurs piliers du circuit soient plus âgés que leurs coéquipiers.

Pour s’attarder sur le travail technique microscopique du pilier dans ces phases de conquête, il faut dans un premier temps dissocier le pilier gauche du pilier droit qui même s’ils portent le même « nom », ne sont pas soumis aux mêmes contraintes. Le pilier droit est enfermé dans la mêlée. Il s’appuie à la fois sur le pilier gauche adverse à son extérieur droit et sur le talonneur adverse à sa gauche. Ainsi, la pression en phase statique est plus importante, le pilier droit est donc souvent plus physique, plus grand plus lourd que son homologue gaucher. Pour caricaturer, on lui demande avant tout de ne pas reculer. Le gaucher quant à lui a un peu plus « d’espace ». Techniquement, son rôle est plus demandant. Le travail de liaison longue, d’équilibre et d’axe de poussée est conséquent. Ce sont les conditions sine qua non pour réussir à mettre sur le reculoir le pilier droit adverse. De par sa liberté plus grande, le pilier gauche est souvent plus athlétique et moins massif que son homologue, notamment dans le rugby moderne, pour rallier le jeu plus rapidement en dehors des mêlées fermées. Cyril Baille a tous les atouts physiques (1m82, 105 kg) pour répondre aux attentes d’un pilier gauche athlétique et solide en mêlée fermée. Aujourd’hui, il est un joueur tout à fait capable dans le secteur sans pour autant faire partie des tous meilleurs au niveau international.

Dans le jeu courant les piliers sont la plupart du temps cantonnés à réaliser les premières cellules d’avants, afin de créer des points de fixation courts. Ils resserrent les défenses mais n’ont pas vocation à créer des brèches, faire des passes ou encore dicter le jeu. Mais ça, ce serait mal connaître Cyril Baille, qui brille beaucoup sitôt qu’il faut toucher le ballon.

Le 1/8ème  Baille

Le rugby évolue perpétuellement. Les talonneurs modernes (Marchand, Bourgarit, Lespiaucq, Zarantonello…) sont de plus en plus comparable à des troisièmes lignes centre dans leur utilisation. Les profils troisième ligne aile – seconde ligne s’uniformisent. Les ailiers sont capables de monter dans la mêlée. Et le 5/8ème, cette utilisation de deux 10 dans une équipe, se démocratise. Mais le pilier… ah ce maudit pilier lui reste sagement à sa place, à pousser en mêlée fermée. Enfin plutôt restait. Cyril Baille, cette année, à 27 ans, a pris une dimension toute particulière. Il ne joue pas, ou plus, comme un simple soldat, il est devenu un général de l’ombre. Et aidé par le staff toulousain, toutes ces capacités sont mises en valeur.

La qualité technique à la passe

Si Cyril Baille est capable d’être plus qu’un pousseur de mêlée ou un bélier dans le jeu, c’est avant tout de par ses facultés techniques bien au-dessus de la moyenne. Non, vous ne verrez pas M. Baille faire des crochets, des pas de l’oie ou des demi-tours contact. Mais il est tout à fait possible de le voir faire des feintes de passes, des sautées, chistéras et autres passes claquées. Le joueur est un passeur hors-pair, capable de réaliser les transmissions les plus simples comme les plus complexes. Des atouts qui font vraisemblablement écho à sa formation à Lannemezan, lui qui jouait dans les lignes arrières des catégories jeunes à cette époque.

L’intelligence de jeu

Excellent, Cyril Baille sait donc faire des passes. Mais l’essentiel n’est pas là. A quoi bon savoir donner un ballon si ce n’est pas au bon moment ? Cela vous mènera probablement à une perte de terrain ou pire, une interception létale au milieu d’un match à enjeu ! Ce problème, le pilier toulousain ne le connaît pas. Baille fait preuve d’un sens du jeu et d’une lecture des défenses assez incroyable. Ainsi, le joueur sait quand il doit garder le ballon, donner extérieur, intérieur ou dans le dos. Il comprend aussi comment ne pas se couper du soutien et par-dessus tout il a le sens du timing.

La connexion magique avec Charlie Faumuina

A la manière d’un 10 avec son 9 ou d’un 12 avec son 13, Cyril Baille nourrit une relation intime avec Charlie Faumuina, son acolyte de la pile au Stade Toulousain. Ce lien qui les unit leur permet de se trouver sans même se regarder, de savoir ce que va faire l’autre sans même se parler, et à tous les deux, ils débloquent des situations improbables. Il faut dire que Faumuina est aussi un fin technicien capable de suivre Cyril dans ses plus folles aventures devant les défenses adverses. Une telle osmose est aussi belle à voir qu’efficace pour le Stade toulousain, une sorte de doublette de Boniface des temps modernes en moins rapide et plus barbue mais tout aussi élégante.

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