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Euro 1960 : Espagne-URSS, le match qui n’eut pas lieu

En décembre 1945, le Dynamo Moscou réalise une tournée en Grande-Bretagne pour se mesurer aux écuries britanniques. Alors directeur des pages littéraires de l’hebdomadaire de la gauche travailliste The Tribune, le romancier visionnaire George Orwell écrit « À un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique que procure le spectacle de la violence : en d’autres termes, ce n’est plus qu’une guerre sans coups de feu. » Le sport, une continuation de la guerre par d’autres moyens ? L’histoire a prouvé que cette hypothèse n’était pas si farfelue. Récit. (image : Leonid Dorenskiy/Sputnik)

Si vous avez lu notre article consacré au football russe, vous savez déjà qu’il n’a pas eu lieu, ce quart de finale de la Coupe d’Europe des nations 1960 opposant l’Espagne franquiste à l’Union soviétique. Tâchons maintenant de replacer cet événement dans son contexte historique, géopolitique et sportif.

Spanish Bombs

En juillet 1936, une tentative de coup d’État militaire menée par des généraux nationalistes provoque une guerre civile en Espagne. En ce temps-là, l’URSS soutient le camp républicain et joue un rôle prépondérant dans la défense de Madrid, opérant une contre-attaque décisive en coordination avec l’ARP (Armée populaire de la république espagnole), alors que les franquistes entraient dans la capitale. Ce conflit ô combien meurtrier dure jusqu’en 1939 et s’achève par la victoire du camp nationaliste. Le général Francisco Franco établit alors une dictature d’extrême-droite d’obédience catholique largement soutenue par les régimes fascistes de Mussolini et Hitler, qui voient alors des tendances se dégager, quelques années avant le conflit mondial que nous connaissons tous…

On doit à cette Guerre d’Espagne si sanglante des œuvres culturelles très importantes telles que Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, L’Espoir d’André Malraux, Hommage à la Catalogne du susnommé Orwell ou le fameux Guernica de Pablo Picasso. Franco, malgré la victoire finale des nationalistes, garde une rancune tenace à l’encontre de ses rivaux et son anticommunisme devient plus farouche encore. Le Caudillo déteste tout ce qui est lié de près ou de loin aux communistes. Le sport ne fait pas exception. Par ailleurs, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Franco ne jouit pas du statut qu’il estime mériter. On ne peut pourtant pas lui reprocher son imprudence. Tandis que le soutien matériel d’Hitler et Mussolini et Hitler avait été extrêmement précieux durant la guerre civile, leur homologue espagnol, frileux, se contenta d’envoyer les 17 692 volontaires de la División Azul au soutien de l’Allemagne nazie.

Les précautions prises par Franco sont insuffisantes. Après la guerre, l’Espagne est un pays isolé diplomatiquement et à l’agonie économiquement. Se présente alors une opportunité. Le contexte naissant de Guerre froide (George Orwell, encore lui, est le premier à parler de « Cold War » dans son essai You and the Atomic Bomb publié en octobre 1945) implique un changement de paradigme. Le nazisme vaincu, l’ennemi de l’Occident devient le communisme. Franco se saisit de cette occasion pour réchauffer ses relations avec les Anglo-Saxons. En bon dictateur qu’il est, il sait que le football est un terrain de jeu propice aux batailles idéologiques.

Le sport c’est la guerre, les fusils en moins

Bien qu’il soutienne le Real Madrid, Francisco Franco est loin d’être un aficionado du ballon rond. Toujours est-il que le football espagnol se porte bien, très bien même, à l’approche de la Coupe d’Europe des nations 1960. La décennie 1950, celle de l’après-guerre, marque un tournant dans la construction européenne. On citera la création en 1951 de la CECA, la signature des Traités de Rome en 1957, sans oublier le Concours Eurovision en 1956. C’est dans cette ambiance européiste qu’est décidée, en 1954, la fondation de l’UEFA, appelée à répondre au besoin d’émancipation des Européens vis-à-vis de la FIFA. La première Coupe d’Europe des clubs champions européens, en 1955, suscite un tel engouement populaire que l’UEFA se penche sur la création d’un championnat des nations, sur le modèle de la Copa America, qui existe depuis 1916.

C’est ainsi qu’en 1960 a lieu le premier Euro de l’histoire. L‘Espagne s’avance comme un favori à la victoire finale. Le Real d’Alfredo Di Stéfano et le FC Barcelone de Luis Suárez Miramontes règnent en maître sur le continent. Le père du catenaccio Helenio Herrera est assis sur le banc de la Roja, qui compte également dans ses rangs l’attaquant du Barça László Kubala et Paco Gento, quintuple vainqueur en titre de la C1 avec les Merengues. La sélection soviétique, emmenée par le futur Ballon d’or Lev Yashin, prétend elle aussi au titre. Pas convaincus de l’utilité d’une telle compétition et privilégiant le football de clubs, la RFA, l’Italie et les nations britanniques déclinent l’invitation. 17 sélections se font face en aller-retour dans une phase qualificative qui mènera quatre d’entre elles au tournoi final, qui se déroule en France du 6 au 10 juillet.

En huitièmes, l’Espagne écarte la Pologne (2-4, 3-0) quand l’Union soviétique se défait de la Hongrie (3-1, 0-1). Le tirage au sort du 11 décembre 1959 désigne les deux nations pour s’affronter au tour suivant. Franco convoque en urgence un Conseil de ministres. Est-il opportun d’envoyer des joueurs espagnol sur le territoire soviétique ? Peut-on laisser entrer des soviétiques sur le territoire espagnol ? C’est hors de question. Le boycott de la confrontation est ordonné. La légende veut qu’en apprenant la nouvelle, Di Stéfano se soit exclamé « Pourquoi ? Pourquoi ? » « Un ordre supérieur. » lui répondit-on. L’UEFA veut à tout prix éviter un fiasco diplomatique dès la première édition de sa compétition et propose aux deux fédérations de disputer le quart de finale sur terrain neutre. Les autorités espagnoles acceptent, au contraire de leurs homologues russes, qui, étant dans leur bon droit, n’avaient aucun intérêt à faire un pas vers l’adversaire.

L’instance européenne déclare l’Espagne forfait et la condamne à une amende symbolique de 2000 francs suisses. La génération dorée de la Roja, si souveraine en club sur la scène continentale, reste donc à la maison pour la fin de la compétition et dit adieu à ses chances de titre. De son côté, l’URSS accède au dernier carré sur tapis vert et dispose de la Tchécoslovaquie en demi-finale (3-0), pendant que la France, amputée de Raymond Kopa et Just Fontaine, blessés, s’incline devant la Yougoslavie (4-5). Lev Yashin et ses coéquipiers soulèvent finalement la coupe au nez et à la barbe des Yougoslaves (2-1, après prolongations) après que la sélection tchécoslovaque a obtenu la troisième place aux dépens de la France (2-0) pour former un podium 100% communiste.

En 1964, l’Espagne remporte finalement l’Euro. Disputé cette fois à 29 équipes, il voit le tenant du titre soviétique se balader jusqu’à la finale, où il rencontre son ennemi intime. Rescapés d’un parcours accidenté, les Espagnols, à domicile, viennent à bout de l’Union soviétique (2-1). Franco, qui remet le trophée à José Villalonga et ses hommes dans un stade Santiago Bernabéu plein à craquer, peut savourer sa revanche. Quand, en 1960, on lui demanda pourquoi boycotter ce quart de finale, il répondit que des soldats de la División Azul étaient encore retenus prisonniers dans les les goulags de Sibérie. Tant pis si les 321 prisonniers furent rapatriés en avril 1954

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