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Comment la défense des Patriots fait régner la terreur sur 3rd down

Bill Belichick n’a pas toujours été le plus grand coach de tous les temps. Il n’a pas toujours été le général de l’hégémonie Patriots, une dynastie longue de 20 ans. Il a toujours, en revanche, été un excellent esprit défensif. Si l’imaginaire collectif retiendra son légendaire duo avec Tom Brady, Bellichick est surtout, à mon sens, un architecte défensif toujours en avance sur son temps. Sa capacité à produire des défenses rapides, disciplinées et efficaces avec un casting jugé moyen reste une des clés de la pérennité du succès de New England. Il serait très prétentieux et pas très malin d’envisager expliquer la défense des Pats dans son entièreté. Nous allons cependant expliquer les grands axes de cette défense en situation de passe et surtout en situations de passes obligatoires pour l’attaque. Exit donc la course et autre play action, aujourd’hui nous nous concentrons sur ce qui fait le succès des Pats: leur défense aérienne.

Odd Mac O et la série de stunts

Il y a trois grands principes qu’on retrouve souvent dans l’identité défensive des Pats:

  1. Défendre le milieu du terrain d’abord
  2. Chaque joueur doit faire ce qu’il fait de mieux
  3. « X’s On the Chalkboard »

Les deux premiers points sont assez explicites mais seront détaillés au cours de l’article. Nous allons donc expliquer le troisième point dans cette partie, en prenant en exemple un appel que Belichick apprécie particulièrement sur 3rd down: Odd Mac O. Les Patriots jouent exclusivement en Cover 1, ce qui signifie un S en profondeur du terrain et une couverture sur l’homme. S’il y a 5 receveurs sur le terrains (comme sur une situation de passe), il y aura 5 défenseurs qui n’auront pas de vis-à-vis à couvrir.

Dans cette première partie, nous allons nous concentrer sur ces défenseurs. Selon l’appel, certains peuvent couvrir une zone ou jouer un rôle de spy du QB. Pas dans Odd Mac O. Il s’agit en effet de l’appel qui permet aux 5 joueurs de front de blitzer, un 6ème pouvant même s’ajouter si le RB reste en pass protection. Odd Mac O est donc un appel simple: chaque joueur couvre son homme, un S reste en profondeur et le reste mettent la pression sur le QB. L’idéologie de Belichick est simple. Sa manière de la mettre en place est en revanche très intéressante.

Diagramme par @CoachVass

Odd Mac O est un package 5-0, c’est à dire qu’il y a 5 personnes qui attaquent la OL adverse et personne ne reste en retrait. On appelle cela un package car en réalité, cet appel se décline sous beaucoup de formes, avec des stunts et twists variés. Les joueurs défensifs ne font pas que foncer tout droit et essayer de battre leur vis-à-vis. En effet, le personnel 5-0 force la ligne offensive à gérer chaque joueur en 1v1 et Odd Mac O contient une dizaine de stunts qui tirent avantage de cette situation. Un stunt se définie par un échange de gap entre linemen. Il peut se faire entre deux ou trois joueurs, et il peut y avoir plusieurs stunts en même temps. Exemple:

Le but de ces stunts est de créer une certaine confusion dans la ligne et aux défenseurs d’attaquer avec de meilleurs angles. Dans la vidéo ci-dessous, les Pats utilisent ces deux stunts des deux côtés de la formation:

Le stunt crée un désordre dans la ligne et permet à Trey Flowers (98) et Adrian Clayborn (94) d’attaquer avec un temps d’avance sur leur adversaire.

J’ai parlé plus tôt du concept de « X’s on the chalkboard » (littéralement les X sur le tableau). Cela fait référence aux X que vous lisez sur les diagrammes. Belichick veut que chaque joueur potentiellement impliqué dans ce blitz puisse être aligné à n’importe quelle position, et puisse incarner n’importe quel « X ». Le but est surtout de créer des matchups avantageux pour la défense, mais aussi de laisser libre court à la créativité du coach. Avec des dizaines de combinaisons de stunts et de personnel, Odd Mac O est le schéma qui utilise la variété de cette défense dans une idée d’extrême agressivité.

Cover 1 Robber

Belichick ne tente pas le tout pour le tout à chaque 3rd down. Car si Odd Mac O peut faire peur, cela reste un schéma risqué qui doit être utilisé avec discernement. Surtout, il n’est pas nécessaire d’envoyer 5 joueurs au pass-rush pour combiner tous ces stunts et mouvements sur la ligne. Les Patriots adorent ramener le plus de monde possible sur la Ligne de Scrimmage sans pour autant tous les blitzer, c’est une marque de fabrique. Ce qu’on appelle les « creepers », c’est la première chose à laquelle je pense lorsqu’on évoque cette défense, c’est la vraie terreur de ce groupe. J’entends encore Cris Collinsworth entourer tous ces joueurs avant le snap et demander « où est-ce que ces joueurs vont aller, que vont-ils faire? » et j’en fais des cauchemars la nuit.

En vérité, l’un des appels les plus fréquents de Belichick est aussi l’un des plus classiques de la NFL: Cover 1 Robber. On a déjà touché sur ce qu’est Cover 1: 1 S en profondeur au milieu du terrain et chaque joueur couvre son homme durant l’entièreté de l’action. Pour obtenir Cover 1 Robber, on prend la même recette à laquelle on ajoute le Robber (aussi appelé Rat par certains, dont Nick Saban) qui couvre une zone intermédiaire, toujours au milieu du terrain.

Ce schéma correspond plus que n’importe quel autre à la volonté de Belichick de « défendre le milieu du terrain ». Et pour cause, il s’agit de la zone préférentielle de beaucoup de QB. Les passes dans cette zone sont naturellement plus courtes et directes, et en regardant les EPA/passe en fonction de la zone du terrain, c’est bien ici que les attaques ont le plus de succès. Sauf contre les Pats, qui mettent un point d’honneur à ne pas laisser les passeurs adverses exploiter d’ouverture ici. Comme pour Odd Mac O, Cover 1 Robber n’a en réalité rien d’original, et c’est dans les détails que Belichick fait la différence.

Tout d’abord, sur le rôle du Robber. Souvent, le Robber est un joueur de zone qui doit lire les yeux du QB et interférer avec les lignes de passes. C’est aussi le cas chez les Pats, avec une distinction. Pour l’expliquer, il faut comprendre que l’un des moyens principaux pour disséquer une défense en Man Coverage sont les crossing routes, quelles qu’elles soient. Elles permettent au receveur d’avoir un temps d’avance sur le CB qui ne peut que le suivre sans vraiment contester une passe (à moins d’une excellente action de sa part). Pour contrer ce genre de tracé, le Robber des Pats a pour rôle de les détecter et de les « undercut », c’est à dire de devancer le receveur. A ce moment, le CB qui était en train de suivre le receveur devient le nouveau Robber. Exemple chez les Chargers:

La transmission du rôle de Robber, via NFL GamePass FilmSession (Youtube)

Les Pats ont donc un avantage clair au milieu du terrain et chaque lancer dans cette zone sera difficile et dangereux. Et l’ami Bill va pouvoir aider ses CB extérieurs en y ajoutant un autre règle: le Divider. Le Divider est une ligne imaginaire qui « divise » le terrain, en fonction d’où la balle est snappée.

Crédit: Steven Ruiz, ForTheWin

Donc, en gros (j’ai fait les maths pour vous): le divider se trouve à 23 yards de là où le ballon est snappé. Ce chiffre n’est pas hasardeux, il représente un tiers de la largeur du terrain. D’accord, mais pour quoi faire? Pour dicter le « leverage » du CB. Le leverage, c’est le positionnement du CB vis-à-vis de son opposant. Ainsi, un Inside Leverage correspond à une position légèrement décalée vers l’intérieur pour mieux empêcher les tracés intérieurs du receveur.

Si le receveur se place à l’extérieur du Divider, le CB adoptera un Inside Leverage. Si le receveur se trouve à l’intérieur du Divider, le CB utilisera un Outside Leverage. La raison à cela est simple: le CB est seul en couverture mais possède deux aides: le S et le Robber au milieu du terrain, ainsi que la ligne de touche à l’extérieur. Si le receveur est à l’extérieur, le CB devra se placer entre lui et le QB et utiliser la ligne de touche pour fermer la fenêtre de tir. A l’inverse, si le WR prend un placement plus à l’intérieur, le CB sait que le Robber et le S peuvent interférer sur un tracé qui va au milieu du terrain, il peut donc prendre plus de marge afin d’être avantagé si le tracé va plutôt à l’extérieur du terrain.

Inside Leverage en bas, Outside Leverage sur le n°2 en bas, pile sur la même ligne en haut.

Double # et le « Deion principle »

Comme je l’ai dit plus haut, Belichick ne cherche pas nécessairement à réinventer la roue. L’idée de couvrir un receveur à deux fait également partie de ces choses que Belichick aime remettre au goût du jour. Enfin « remettre », le mot est fort, car encore faudrait-il que ce soit fait ailleurs. En effet, si le concept même de couvrir un joueur avec deux joueurs est assez instinctif, aucune équipe en NFL ne le fait véritablement. Il arrive souvent qu’un receveur se retrouve entre plusieurs joueurs car il rentre dans une certaine zone du terrain bien couverte, mais qu’un coach demande clairement que deux joueurs s’occupent en particulier d’un joueur adverse… Vraiment, ça n’arrive pour ainsi dire jamais. Sauf que Bill, il s’en fout.

Je m’emporte un peu, en vérité, il ne le fait pas souvent. Il l’a en revanche fait aux moments les plus importants de sa carrière: lors des deux derniers Superbowls. Sur plusieurs 3rd down, il a en effet choisi une double couverture sur Julio Jones contre Atlanta ainsi que sur Robert Woods contre Los Angeles. Pourquoi pas à d’autres occasions? Ca, il faudra lui demander un jour. Toujours est-il que le concept est finalement assez simple: éliminer le meilleur receveur adverse, ou à défaut celui que le QB recherche le plus.

Il y a également un léger paradoxe sur le Double # (lisez Double Jersey Number, à l’américaine) qui se trouve sur la répartition du personnel. Instinctivement, si on veut éliminer le meilleur receveur adverse, on devrait mettre son meilleur CB (aka Stephon Gilmore) dessus en plus du S venu en deuxième couteau. Sauf que non, et la raison à cela, c’est ce qu’on appelle le « Deion Principle ».

Le « Deion Principle » veut que le meilleur CB s’occupe du 2ème meilleur receveur adverse, pendant que l’atout numéro 1 est géré par un autre CB et un S. Cela permet de ne pas allouer toutes les ressources au même endroit mais aussi de laisser le CB1 dans une position correspondant plus à son style de jeu. Surtout, à notre époque, le niveau général et l’impact des receveurs a grandement augmenté, aussi le receveur 2 reste un des principaux dangers de l’attaque à éliminer. Voilà pourquoi, pendant le Superbowl 53, Gilmore a été chargé de couvrir Brandin Cooks , clairement la menace la plus explosive de l’attaque des Rams.

Crédit vidéo Coach Vass Football

Cette vidéo illustre bien le propos. Vous pouvez également voir en haut de l’écran Gilmore s’occuper de Brandin Cooks. Cette défense a causé tous les problèmes du monde à Jared Goff et à Los Angeles qui n’ont jamais réussi à installer un rythme offensif comme ils l’avaient fait au court de la saison régulière. Ce call montre également l’importance tactique qu’un CB aussi flexible et dominant que Stephon Gilmore. Car au risque de me répéter, se retrouver seul face à Brandin Cooks est une énorme responsabilité et cela demande beaucoup de confiance de la part de Belichick envers son Corner star.

Couvrir les idées d’un génie avec un savoir aussi vaste que celui de Bill Belichick est tout bonnement impossible à faire, et encore moins en un seul article. A travers ces trois schémas, cependant, on peut avoir une idée de sa philosophie, au delà des poncifs habituels sur la discipline et l’intelligence que l’on entend sur ses joueurs. Ce qu’il faut retenir, c’est que cette défense est faite pour profiter au maximum de ses trois plus grands talents:

  • Dont’a Hightower, dont l’immense talent continue d’être ignoré, fait exploser la OL sur chaque stunt
  • Stephon Gilmore, un top 3 CB sur l’homme, prend les plus grosses responsabilités en couverture
  • Devin McCourty, le FS attitré, justifie l’emploi de la Cover 1 par son intelligence et son champs d’action.

Autour de ces trois joueurs, Belichick a construit une défense parmi les meilleures sur troisième tentative. Avec de nouveaux arrivages dans le front seven cette saison, cette défense risque de recommencer à se classer parmi les meilleures de la ligue. En tout cas, elle continuera de faire couler beaucoup de sueurs sur les fronts des QB adverses.

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