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Pourquoi et comment faut-il redéfinir le terme de « box-to-box »

Il est parmi les termes qui ont toujours existé dans notre lexique footballistique. Le box-to-box, milieu complet capable d’aller de surface en surface, est sur toutes les lèvres depuis le début du XXIe siècle. Mais il est peut-être temps de tourner la page. S’il a longtemps correspondu à un profil bien défini et une vision du foot claire, il semble aujourd’hui temps de le repenser. Colle-t-il vraiment aux profils qu’on lui accole ? Est-il vraiment encore suffisamment précis et ancré dans le football actuel ? Le temps des Lampard, Gerrard et autres milieux de terrains marquants du même profil est-il fini ?

Spécialisation et division

Prenez le football des 10 dernières années. Quelles sont les innovations tactiques qui formatent la manière de jouer d’aujourd’hui ? On peut citer, parmi les plus importants, le jeu de position, le pressing/contre-pressing et le jeu de transition, et, pour les milieux de terrain, la spécialisation sur plusieurs lignes. Si tout cela s’entre-mêle forcément un peu, ces innovations ont aussi mis un terme aux idées tactiques précédentes. La disparition petit à petit du 4-4-2 « classique », les blocs peu compacts, le numéro 10 qui s’éloigne du centre du terrain, etc. Et, ce qui nous intéresse le plus, l’effacement du profil « pur » de box-to-box.

Si l’évolution du jeu nous pousse à repenser le terme de box-to-box, son utilisation au quotidien en est une autre raison. Devenu un terme fourre-tout, il ne désigne plus rien. Dire que Pogba est un box-to-box, c’est tout et ne rien dire.

Philosophiquement, le box-to-box n’a plus lieu d’être. Car plus aucun joueur au centre du terrain (la zone la plus chargée, la plus condensée), ne vogue de surface en surface. Chaque poste a son rôle défini, et sa zone définie. Les milieux de terrain ont chacun des charges différentes, sur plusieurs hauteurs, qui se compensent les uns les autres afin de pouvoir remplir toutes les cases voulues par l’entraîneur. Aujourd’hui, le box-to-box ne peut plus désigner un milieu de terrain complet. Tout simplement en raison d’un fait très simple: de plus en plus de joueurs, peut-être encore plus au milieu de terrain, sont très complets. Ce premier constat s’accompagne aussi d’un second : tous les milieux ne sont plus « que » complets. Chaque n°6, 8 ou 10 a aussi une spécialité qui le démarque des autres : sa capacité à presser, sa finesse technique, sa vision du jeu, son impact dans les duels …

Jonathan Wilson, écrivain et journaliste football au Guardian. (Crédits: Palatinate.uk)

Jonathan Wilson, grand penseur de la tactique anglaise et auteur de « Inverting The Pyramid », écrivait déjà en 2009 sur le site du Guardian que le box-to-box tendait à décliner. La clarté de son analyse 12 ans en avance fait assez froid dans le dos, tant ce qu’il écrit s’est concrétisé. Mais surtout, il s’appuie beaucoup sur l’émergence du milieu défensif qui décharge les joueurs devant lui de certaines tâches défensives. Aujourd’hui, plus aucun milieu de terrain n’est constitué de seulement deux joueurs sur les deux phases (offensives et défensives) du jeu. Soit un défenseur les rejoint, soit un attaquant vient décrocher.

Flou, fourre-tout et fouille-méninges

Si l’évolution du jeu nous pousse à repenser le terme de box-to-box, son utilisation au quotidien en est une autre raison. Devenu un terme fourre-tout, il ne désigne plus rien. Dire que Pogba est un box-to-box, c’est tout et ne rien dire. Pogba est bien plus que ça, et cette définition le dessert plus qu’autre chose. Dire que cette caractérisation a desservi sa carrière est sans doute exagéré, mais l’héritage des milieux box-to-box et le fait de vouloir le ranger dans cette catégorie là ne l’a certainement pas aidé pour autant.

Paul-To-Pog. (Crédits : Eurosport)

Les « nouveaux médias » et même les lecteurs, auditeurs et spectateurs sont aujourd’hui dans une recherche de compréhension du football. Sur tous les plans, qu’ils concernent les coulisses, le rectangle vert ou bien l’économie, le sport – et le football par conséquent – doit être l’objet d’une intellectualisation, d’une scientifisation et d’un intérêt plus fort des universitaires. En cela, avoir un lexique clair et précis est primordial. L’approximation n’a plus sa place dans un monde médiatique ou paraissent chaque jour des articles de plus en plus intelligents, intéressants et donnant au football ses lettres de noblesses et en lui attribuant la réflexion (au sens premier du terme) qu’il mérite.

Si tout cela nous éloigne un peu de notre sujet initial, il semblait capital de l’introduire dans la pensée globale autour du lexique et des définitions qui rythment le traitement du ballon rond. Le terme de box-to-box ne doit plus être un cache-misère permettant de définir un joueur que l’on n’a jamais vu jouer. Le terme de box-to box ne doit plus servir un flou et être une solution de facilité au moment de parler d’un milieu de terrain. Mais cette même définition doit-elle vraiment disparaître où faut-il « seulement » le repenser ?

Un terme peut en cacher un autre

Maintenant qu’on a pu déclarer qu’un joueur avec un gros coffre n’est pas forcément un box-to-box, comment le définir ? Plusieurs options s’offrent à nous. Garder le terme de box-to-box, sans l’affilier à autant de joueurs qu’aujourd’hui, et en l’affinant. Une première idée pourrait être de définir un joueur comme « box to box au penchant offensif », ou « box-to-box fort au pressing ». En gros, l’affubler de sa caractéristique, sa spécialité qui le démarque des autres joueurs sur le terrain.

Autre option : le remplacer par des termes déjà existants. S’inspirer des langues étrangères pour donner une signification correcte à un milieu capable de couvrir du terrain. Le premier qui tombe sous le sens est celui de carillero. Chargé de désigner les deux numéros 8 d’un milieu à 3 avec un pointe basse, carillero désigne, en espagnol, chemin de fer, ce qui peut désigner littéralement des wagons, capables de mener des transitions, de revenir pour détruire les transitions adverses, etc, sans cette notion « surface à surface ». Cette première idée n’est sûrement pas la meilleure, mais elle est une piste de réflexion à une étude plus poussée de la réforme que l’on doit donner à cette partie du lexique footballistique.

Dernière possibilité : oublier le terme. Le laisser aux archives du football comme d’autres notions avant lui (le WM, le libéro, le demi-centre, etc…). Accepter qu’il a fait son temps, qu’il est désormais anachronique et inadapté. Savoir le laisser partir avec fierté, prendre sa retraite avant de salir son héritage. Combler son départ par des termes bien plus adaptés (regista, meneur de jeu), et mener même une réflexion sur certains nouveaux rôles (joueurs de demi espaces par exemple, ou presseurs très efficaces). Qu’importe la solution trouvée, la réflexion doit être collective et réfléchie afin de traiter le football comme il se doit.

Revenons-en rapidement au carré vert. Si l’on se projette à moyen terme, quelles sont les évolutions possibles du foot ? Parmi les dernières innovations tactiques, le surnombre toujours plus important du milieu de terrain (Cf. Nagelsmann, Guardiola). Mais aussi, par exemple, les dédoublements des centraux (Cf. Sheffield, Danemark). Dans tous les cas, des dépassements de fonctions de joueurs qui viennent apporter un surnombre, en quittant leurs zones initiales. Pour autant, en raison de la division du terrain dans ces « zones » ne permet plus d’avoir un joueur couvrant autant de terrain que nos chers « box-to-box » en voie de disparition. Et tant pis pour Fabio Capello.

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