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[Dossier] 2021, l’année du rugby à XIII français ?

Depuis l’interdiction de la pratique de ce sport par le gouvernement de Vichy, le rugby à XIII français vit dans l’ombre de son cousin quinziste. Si la création des Dragons Catalans en 2005 et la Cup remportée en 2018 ont redonné un coup de pouce à la discipline, l’année 2021 peut-elle être considérée comme un véritable tournant ?

Le XIII souffre de sa comparaison avec le XV

Il est nécessaire d’apporter un peu de contexte pour comprendre la place occupée par ce sport dans notre pays. Le 19 décembre 1941, le Maréchal Pétain signe un décret qui vise à bannir le sport professionnel en France. Cette décision entraîne la dissolution de la Ligue française de rugby à XIII, et donc l’interdiction de la pratique de ce sport. Mais le XIII va tout de même réussir à se relever au sortir de la guerre, bien aidé notamment par sa vedette Puig-Aubert qui mène le XIII de France vers de nombreux succès de prestige.

L’arrivée du professionnalisme dans le rugby à XV notamment en France après le Coupe du monde 1995 va mettre un second coup de fouet aux treizistes français. Jacques Fouroux tente d’insuffler un second souffle à cet autre rugby, que les quinzistes prennent un malin plaisir à appeler encore aujourd’hui « jeu à XIII ». Il lance la création d’une ligue professionnelle de rugby à XIII, la France Rugby League en 1995. En 1996 nouveau tournant, le PSG Rugby League intègre le championnat anglais, la Super League, le deuxième plus grand championnat au monde derrière la NRL en Australie. Fouroux prend la présidence du club en juin 1996 mais démissionne dans la foulée.

Le premier match de l’histoire du PSG en Super League.

La ligue professionnelle disparait finalement tout comme le PSG après seulement deux saisons en Super League. En 2000, deux clubs catalans mythiques fusionnent, l’AS Saint-Estève XIII et le XIII Catalan et deviennent une seule et même équipe, l’Union Treiziste Catalane. Cinq ans plus tard, après avoir écrasé Toulouse 66-16 en finale du Championnat de France, l’UTC prend l’appellation Dragons Catalans et rejoint à son tour la Super League. Le premier coup d’éclat intervient en 2007 lorsque les Dracs parviennent à atteindre la finale de la Cup.

A l’heure actuelle le XIII compte environ 10 fois moins de licenciés que le XV en France. En 2012, la FFR XV affichait un total de 1809 clubs contre 140 pour la FFR XIII en 2015. Les quinzistes comptent une trentaine voire une quarantaine de clubs pros, entre Top 14, Pro D2 et Nationale. A XIII, seuls les Dragons et le Toulouse Olympique qui évoluent respectivement en première et deuxième division anglaise peuvent être considérés comme des structures professionnelles.

Les Dragons Catalans comme figure de proue

Le 25 août 2018, c’est l’événement pour le XIII français qui peut briller à l’échelle continentale. Hors Coupe du monde, les finales de Challenge Cup et de Super League ce sont les deux événements qui passionnent le plus les foules en Europe et notamment en Angleterre, vraie terre de rugby à XIII. Après la défaite en finale en 2007, les Dragons vont réussir à brandir la Cup au terme d’une superbe bataille dans le mythique stade de Wembley. Devant 50 000 spectateurs, les Catalans s’imposent 20-14 face aux Wolves. Une équipe des Dragons qui brille c’est forcément une bonne nouvelle pour XIII français. Si l’équipe est composée de stars étrangères, on retrouve aussi des jeunes joueurs français prometteurs et des frenchies qui sont considérés comme de bons joueurs confirmés de Super League depuis plusieurs années. C’est le cas de Julian Bousquet et Benjamin Garcia notamment.

Les matchs des Dragons Catalans sont commentés avec passion sur l’antenne de France Bleu Roussillon.

Cette influence des Dragons sur le XIII peut parfois faire défaut à l’équipe nationale. Les joueurs des Dragons et plus globalement les joueurs évoluant dans d’autres équipes en Super League doivent donner la priorité au club plutôt qu’au XIII de France. Cela s’explique notamment par les obligations contractuelles, c’est le club qui paie les joueurs. Plus embêtant encore, jouer pour l’équipe de France pourrait parfois représentée une contrainte financière. Un problème mis en exergue par Jason Baitieri ancien capitaine des Dragons et du XIII de France en 2019, dans un communiqué après son retrait de l’équipe de France : « Qui trouve normal que ce soit un joueur (en l’occurrence moi) qui paie les frais d’une activité collective, je cite « dans un souci de confort des joueurs et de préparation optimale de notre équipe nationale » ? Je l’ai fait car maintenant c’est devenu une habitude… ce n’est plus une surprise que les joueurs prennent les choses en mains eux-mêmes puisque déjà en 2018, après le test match contre l’Angleterre avant la coupe d’Europe, c’est moi qui ai payé le repas à toute l’équipe ainsi qu’au staff puisque rien n’était prévu. Ce sont deux coéquipiers qui avaient acheté de l’eau puisque nous n’avions même pas de quoi boire dans le bus. »

Le joueur en voulait à la FFR XIII qui manque de professionnalisme selon lui et plus particulièrement au Président de l’époque, Marc Palanques. Un président accusé notamment de racisme et de menaces à l’encontre des joueurs durant des discours d’avant-match. Difficile de savoir si cette page a définitivement été tournée pour l’instant, mais il y a eu du changement à la tête de la fédération en décembre 2020. L’homme d’affaires Luc Lacoste, ancien président de l’USAP a pris la succession de Marc Palanques. Un nouveau président qui a dû prendre du recul pendant trois semaines en avril dernier après avoir été victime d’un infarctus.

De grosses échéances à venir

Le Toulouse olympique XIII (TO XIII) est un club mythique du XIII en France. Depuis 2016 le club évolue en League One (3e divison) puis en Championship (2e division anglaise). Leader à l’issue de la saison régulière, cette année avec 14 victoires en 14 rencontres, le TO semble plus que jamais destiné à monter en Super League. Durant les mois de mai et juin, les coéquipiers de Rémi Casty ont littéralement marché sur tous leurs adversaires avec des victoires 70-0 face à Widness, 0-66 contre Whitehaven, 66-18 face aux Swinton Lions, 12-56 en dominant Dewsbury et 6-54 contre Sheffield. Leur ratio de 100% de victoires leur a permis de remporter le League Leader’s Shield remis au vainqueur de la saison régulière.

Le TO a passé 80 points à Newcastle le week-end dernier et soulevé le League Leader’s Shield.

De quoi provoquer la colère de certains club anglais qui reprochent au TO d’avoir disputé moins de rencontres que les équipes anglaises. Une différence qui s’explique par le refus de ces mêmes clubs anglais de se déplacer en France, à cause du virus selon leurs propres dires. Mais le TO est bien qualifié pour une demi-finale qu’il jouera à domicile, à Ernest-Wallon le 2 octobre prochain. La finale communément appelée Million Pound Game aura également lieu à Toulouse et décidera de l’équipe qui intégrera la Super League. Le TO n’a jamais été aussi prêt et près d’atteindre son objectif. Mais attention à la surprise des matchs éliminatoires et aux protestations de leurs concurrents, notamment Featherstone.

Les Dragons Catalans se sont montrés moins dominateurs que le TO mais ils ont malgré tout impressionné l’Angleterre toute entière par leurs performances. A l’issue de la phase régulière les Dragons ont terminé premiers et ont pu soulever le League Leaders’s Shield remis le samedi 11 septembre dernier à Brutus. Dès le jeudi 30 septembre prochain, les Catalans auront rendez-vous avec l’histoire, leur histoire. Ils accueilleront Hull KR, Wigan ou Leeds (réponse vendredi) dans leur antre de Gilbert-Brutus, pour se disputer une place en finale.

Après tant d’efforts fournis, les hommes de Steve McNamara doivent concrétiser en décrochant leur ticket pour la finale du 9 octobre prochain, qui se jouera selon la tradition dans l’enceinte mythique d’Old Trafford. Les Dragons sont à deux victoires seulement, de devenir la cinquième équipe de l’histoire à remporter la Super League depuis sa création en 1996. L’équipe a le talent et les ressources mentales pour y parvenir comme elle l’a prouvé face à son dauphin St Helens au début du mois de septembre. Ils ont remonté un total de 18 points à moins de cinq minutes de la fin du match. Avant de se voir offrir la victoire par James Maloney d’un drop héroïque des 40 mètres lors du point en or.

Le match marquant de cette saison des Dragons, c’est bien cette remontada.

Le sélectionneur de l’équipe de France Laurent Frayssinous espère pouvoir surfer sur la bonne dynamique des joueurs français évoluant avec le TO et les Dragons Catalans. Le XIII de France masculin a donné rendez-vous aux Anglais le 23 octobre prochain au stade Gilbert-Brutus de Perpignan pour une revanche après la lourde défaite concédée en 2018 (44-6). Cette rencontre sera importante pour les Bleus qui vont se frotter à un cador du rugby à XIII mondial, à un an de la Coupe du monde qui aura lieu en Angleterre. Les Bleus auront à cœur de sortir des poules contrairement à ce qu’il s’était passé en 2017 lors de la précédente édition. En automne 2022 ils devront affronter la Grèce, les Samoa et de nouveau l’Angleterre, et remporter au moins deux de ces rencontres pour atteindre les quarts de finale. Il est difficile d’ambitionner un meilleur résultat, tant des équipes comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Angleterre ou encore les Tonga semblent avoir plusieurs longueurs d’avance sur les Français à l’heure actuelle.

Quelles solutions pour poursuivre la progression ?

Pour briller tout d’abord à l’international, il faudra bien évidemment compter sur une équipe de France qui gagne. Le XIII de France est en pleine progression, après la défaite 84-4 en 2015, et les 44 points encaissés ensuite face aux Anglais en 2018. Il est temps de prouver que l’écart entre les deux équipes est en train de s’amoindrir. Cela donnera de la confiance pour bien figurer lors de la prochaine Coupe du monde. En lever de rideau de cette rencontre, ce seront les équipes de France et d’Angleterre féminines qui s’affronteront le 23 octobre prochain à Brutus. Elles aussi sont en pleine préparation pour la Coupe du monde qui aurait dû avoir lieu cette année, mais qui a été reportée d’un an. L’autre force de la FFR XIII c’est son équipe de France fauteuil, qui offre des rencontres spectaculaires et engagées. Cette équipe aussi se frottera aux Anglais par deux fois les 10 et 13 novembre prochain en Angleterre.

L’équipe de France de rugby à XIII Fauteuil est championne du monde en titre.

Le XIII français veut aussi continuer de s’appuyer sur ce qui marche. Le TO doit absolument réussir à conclure et intégrer la Super League. Ce serait bénéfique de pouvoir compter sur une équipe toulousaine qui s’installe durablement en Super League, et sur les Dragons Catalans qui jouent le premiers rôles, avec des joueurs français qui se frottent à ce qu’il se fait de mieux en Europe. En cas de victoire en Super League, les Dragons pourraient disputer le World Club Challenge, si les conditions sanitaires le permettent. Une rencontre entre le vainqueur de la Super League et le vainqueur de la NRL, championnat australien considéré comme le meilleur championnat au monde, qui a notamment vu passer des stars du XV comme Semi Radradra ou Sonny Bill Williams. Le club Catalan de Bernard Guasch profiterait alors d’une exposition mondiale, et pourrait reconquérir le cœur des chaînes françaises qui ne sont pas toujours enthousiastes quant il s’agit de diffuser les Dragons Catalans. Bein Sports a longtemps été la chaîne qui diffusait les rencontres du club français après Sport +, La chaîne L’Equipe a pris un rapide relais avant que Bein Sports ne refasse le choix de diffuser les matchs à domicile. Il faut savoir que c’est le club perpignanais lui-même qui paie les frais de production des matchs à domicile.

Pour attirer les chaînes de télévision, et faire que ce sport soit plus médiatisé en France, le président de la FFR XIII, Luc Lacoste a décidé de candidater pour l’organisation de la Coupe du monde 2025. La France est seule candidate pour l’organisation, si le projet est validé à l’automne prochain, elle obtiendra l’organisation de cette Coupe du monde. Ce serait l’occasion de faire découvrir ce sport aux Français et de séduire de nouveaux amateurs de ce sport. Plus globalement, le rugby à XIII dans son ensemble pourrait s’appuyer sur le Nines pour rayonner d’autant plus dans le monde. Ce rugby à 9, branche du XIII (seul le nombre de joueurs change) espère suivre le chemin du rugby à 7 en devenant une discipline olympique en 2032. Si l’Australie et Brisbane, terres de rugby à XIII obtiennent l’organisation des jeux de 2032, l’occasion serait parfaite de faire découvrir le Nines, discipline spectaculaire au monde entier. La France pourrait en profiter pour attirer de nouveaux licenciés, et des joueurs de haut niveau séduits par l’idée de participer aux Jeux Olympiques.

Le 9’s offre de superbes actions.

Afin d’attirer des joueurs, des fans et les médias dans ses filets, le XIII a besoin de têtes d’affiche, de stars, voire d’exemples. Les Dragons Catalans avaient frappé un gros coup médiatique la saison passée en recrutant le très controversé Israel Folau. Durant deux saisons, le célèbre demi australien James Maloney a lui aussi apporté toute son expérience et tout son talent au club de Bernard Guasch. Il va rejoindre prochainement le FCL XIII et donc Lézignan-Corbières, petite commune audoise de moins de 12 000 habitants, tandis que certains clubs de NRL continuent de lui faire les yeux doux. Il sera la plus grosse attraction en Elite 1 (première division française), dans un championnat qui pourrait être comparé à de la Fédérale 1 à XV d’un point de vue économique. Du côté des Français, des jeunes très prometteurs et talentueux sont en train d’émerger avec les Dragons Catalans, notamment Matthieu Laguerre et surtout Arthur Mourgue grâce à ses appuis de feu.

Arthur Mourgue dans ses œuvres…

Plusieurs épines dans le pied

Malgré tous ces projets et résultats sportifs qui pourraient laisser entrevoir un avenir radieux, il faut savoir rester lucide quant à l’avenir de ce sport. Culturellement les quinzistes font de l’ombre aux treizistes. Outre le fait qu’il a pu basculer dans le professionnalisme, le XV est bien mieux réparti géographiquement en France et profite donc logiquement de plus de médiatisation. Comme expliqué auparavant, les chaînes ne se bousculent pas pour diffuser du XIII. En presse quotidienne régionale, seuls La Dépêche et L’Indépendant qui font partie du même groupe, couvrent de manière significative ce sport. En presse nationale, Le Monde couvre de manière très ponctuelle les événements marquants de la planète ovale treiziste. Midi Olympique, le journal du rugby, leur consacre très régulièrement une ou deux pages chaque semaine. Le site Treize Mondial qui compte plus de 8 000 abonnés sur Facebook, est finalement le seul média français à couvrir l’intégralité de l’actualité du XIII en France et à l’international.

La mauvaise répartition des clubs treizistes dans l’hexagone a pour conséquence une forme d’entre-soi qui est parfois accentuée et appréciée par certains dirigeants. Ce sont toujours les mêmes joueurs qui s’affrontent, dans les mêmes clubs, arbitrés et entraînés par les mêmes personnes. Difficile d’évoluer et de progresser dans de telles conditions. De la Fédérale (dernière division) à l’Elite 1 (première division) tous les joueurs, arbitres et staffs se connaissent sur le bout des doigts. L’Elite 1 d’ailleurs, a du mal à devenir attractive. L’écart de niveau entre certains collectifs et même entre certaines individualités est trop important. La Fédération réfléchit pourtant à augmenter le nombre d’équipes plutôt que de réduire pour créer un championnat plus homogène et compétitif. De plus, le contexte actuel n’a pas aidé les équipes d’Elite 1, qui ne profitent pas des droits TV (un match par journée est diffusé sur la chaîne locale Via Occitanie). Sans billetterie ni buvette pendant un long moment, les clubs peinent à survivre. L’équipe de Palau en a notamment fait les frais et passe directement de la première à la troisième division cette saison.

En juin dernier Lézigan s’imposait face en Carcassonne en finale d’Elite 1.

A l’échelle continentale, c’est aussi compliqué pour les dirigeants du TO et des Dragons Catalans. Leur ascension est parfois source de jalousie en Angleterre, les clubs et les instances leur mettent régulièrement des bâtons dans les roues. En 2019, un an après la victoire en Cup des Dragons, la fédération anglaise avait demandé un chèque de caution de 555 000 au président Guasch prétextant que la présence du club catalan en finale était synonyme d’une perte importante d’argent car elle attirait moins de spectateurs. Cette saison, les équipes anglaises ont parfois profité du contexte sanitaire pour justifier leurs refus de se déplacer en France, que ce soit à Perpignan ou à Toulouse. Il faut donc tirer un grand coup de chapeau aux dirigeants du TO XIII et des Dragons Catalans qui doivent parfois autant batailler en coulisses, que les joueurs sur le terrain.

Il est évident que cette année est déjà une réussite pour le rugby à XIII français notamment grâce aux performances du Toulouse olympique et des Dragons Catalans. Mais les deux clubs français vont devoir finir le travail dans les prochaines semaines pour que cette saison puisse réellement être considérée comme historique. Il existe donc quelques motifs d’espoirs pour les passionnés de treize en France qui rêvent de voir leur discipline prendre un peu plus de place dans le paysage sportif français. Malheureusement, il faut quelque peu tempérer les ardeurs de chacun, car le chemin est encore long et sera semé d’embûches.

(2 commentaires)

  1. article très bien documenté, complet en même temps que sobre ! remarquable. Je ne connaissais pas L Jacquet. Il fait désormais parti des personnes de référence comme quelques autres (en France)

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