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Nick Diaz, the Original Gangster

L’UFC 266 verra donc, enfin, le retour de Nick Diaz dans une cage. Come-back depuis si longtemps fantasmé qu’on avait fini par se faire une raison et admettre que plus jamais on ne le verrait un jour fouler l’octogone. Réapparition d’autant plus miraculeuse quand on connaît son récent parcours, ces dernières années l’ayant parfois tant vu s’égarer parmi ses dérives alcoolisées qu’on se mit à lui envisager funeste destinée. Ce qui, aussi triste soit-il, n’aurait, hélas, en rien étonné de la part d’un combattant qui, depuis toujours, a du faire face à l’adversité .

Puisqu’il n’est en rien exagéré de dire qu’il revient de loin, peut-être plus encore qu’on pourrait le penser. Et pour en avoir une idée (serait-ce vague), il convient d’effectuer un retour aux sources, afin de tenter de saisir (au moins en partie) l’essence du personnage – Nick, peut-être plus encore qu’un autre, s’avérant pur produit de son environnement. Soit une enfance sauvage qui l’a vu grandir dans les chaudes rues de Stockton, bourgade californienne sans charme et principalement connue pour son taux d’homicides (le plus haut du pays pour une ville de sa dimension, excusez du peu). Des premières années qui, en un glauque remake de Sa majesté des mouches, l’ont très tôt fait côtoyer la brutalité crue de la rue, la misère et la violence des gangs. Jusqu’à enclancher cet instinct de pure survie qui, incrustant son ADN, s’est mis à définir sa vision du monde – « moi contre tous les autres » – qui lui a longtemps fait office de seconde peau. Il existe, à ce titre, une formidable image de Nick enfant qui le voit, sur une photo de classe tout ce qu’il y a de classique, brandir le poing en un geste de provocation, comme pour prendre à partie le monde entier et défier quiconque d’oser se confronter à lui. Tel un avant-goût de ce qui allait suivre, l’essentiel de sa personnalité déjà présent, à sept ou huit ans…

En résulte cette formidable prédisposition pour la baston qui en fait, sans doute avec Jorge Masvidal (l’autre mauvais garçon du game), le bagarreur le plus pur qui soit. Pas le plus technique (en dépit de ses innombrables talents), pas le plus élégant à voir évoluer dans une cage, pas le meilleur finisseur de la discipline. Mais quelqu’un qui se battra jusqu’à son dernier souffle, jamais ne reculera devant la bataille qui s’annonce (fut-elle hors de l’octogone) et pour qui, paraphrasant le mythique coureur de demi-fond Steve Prefontaine, l’idée même de ne pas tout donner équivaut à sacrifier ses dons. Mentalité qui lui a permis, en dépit d’un niveau parfois moindre que celui de certains de ses pairs, de se sortir de situations bien souvent compromises et bâtir un palmarès à la hauteur de sa pugnacité – avec en point d’orgue ce titre de champion Welter du Strikeforce, avec brio plusieurs fois défendu.

L’homme est ainsi connu pour, en dépit de ce que pourrait laisser penser son image de stoner asocial, être un bourreau de travail et enquiller parmi les séances les plus dures des combattants du circuit. Des dizaines de milliers d’heures de pratique qui lui ont permis de perfectionner un sol de haut niveau (ce dernier sous l’égide du grand Cesar Gracie) et une boxe en volume qui, bien que peu orthodoxe, asphyxie lentement ses adversaires jusqu’à leur reddition. Celle-ci aidée par son arme fatale, sa botte secrète, son atout suprême : cette endurance de marathonien, depuis toujours entretenue à travers triathlons et ultra-races qu’il s’inflige chaque weekend et lui permettent d’aller au bout de la souffrance.

Et on n’évoque, bien sûr, pas sa souffrance par hasard. Dans la mesure où il existe un autre Nick Diaz ou plutôt une autre facette de son être, tout aussi essentielle que la première. Induite par le drame qui a marqué au fer rouge son existence et défini sa personnalité et sa vision du monde : le suicide de sa petite amie de longue date, alors qu’il entrait à peine dans l’âge adulte. Blessure inguérissable, plaie à jamais ouverte qui, de son propre aveu, l’a pour toujours plongé dans une mélancolie qui imprègne chaque fibre de son être ainsi qu’une colère juste impossible à apaiser. Terrible coup du sort qui n’a fait que renforcer sa défiance à l’égard de l’existence, du reste de l’univers, d’autrui. Ce qui peut, en partie, expliquer son comportement hâbleur, provocateur et souvent ouvertement agressif à l’égard des autres (qu’il s’agisse de ses adversaires, des médias, de sa hiérarchie ou même du public). Une manière, celle maladroite des écorchés-vifs, d’expulser un mal-être prégnant et une sourde fureur que les coups donnés (et reçus) ne sont jamais parvenus à complètement annihiler. D’où, également, une consommation de weed (ainsi que, selon ses humeurs, d’autres substances plus ou moins prohibées) au-delà du raisonnable qui, seule ou presque, lui permet, serait-ce pour un temps, de juguler cette suintante déchirure qui menace de régulièrement l’engloutir.

Attitude qui, paradoxalement, ne l’en a que plus fait aimer des fans, tant celle-ci, à rebours du discours policé de la majorité du roster, détone de par son authenticité non feinte. Diaz, c’est ce gars qui se fout – réellement – de tout. Capable de ne pas se rendre à une conférence de presse qui l’ennuie, de faire remarquer à un journaliste la stupidité de sa question ou de gifler l’importun qui lui manquerait de respect. Comportement qui, s’il en a fait une star de l’organisation, s’est aussi, peu à peu, retourné contre lui, tant son application à ne pas jouer selon les codes en vigueur a fini par lui être préjudiciable. On en veut pour preuve l’absurde suspension de cinq (!) ans ayant sanctionné un test positif à la marijuana (après son combat contre Anderson Silva), en 2015. Manière peu subtile, ô combien, de mettre au pas un trublion qui refusait de se plier aux règles du système, avec pour seul résultat de complètement le faire dégoupiller.

S’en est suivie une succession de sorties de routes médiatiques qui, fissurant un peu plus un psychisme déjà fragile, l’a en quelque sorte exclu du milieu, l’emmurant dans sa détresse. Comme si tout ce qui s’accumulait depuis tant d’années était arrivé à ébullition. D’où cette lente et poignante mutation du combattant Diaz en quasi-personnage de cartoon, devenu usine à « meme » et abonné des pages people. Le tout devenant de moins en moins amusant au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans ce qu’il faut bien aujourd’hui appeler une période dépressive. Laquelle le voyait alterner soirées fortement alcoolisées et régulière apparition dans les chroniques de faits divers (puisqu’il aimait toujours autant se battre dans la rue, à défaut de pouvoir performer dans la cage). Jusqu’à même ainsi craindre, un moment, le perdre à jamais, tel un B.J. Penn qui n’en finit plus de s’abimer sur les rives de son mal-être, ses démons, sans dérivatif à même de les tenir à distance, ayant fini par le rattraper et le entièrement submerger.

C’est dire combien a surpris l’annonce de son retour. Tant, en fait, qu’on a refusé d’y croire avant que ce dernier soit effectif. Se souvenant à cet égard de la vague d’émotion suscitée par les premières images d’un Nick en plein entraînement, affûté comme lors de ses plus beaux jours. Même si, plus encore que le reste, ce qui marque surtout tient en son comportement. Une attitude nouvelle, humble et tranquille (ce qui fait bizarre quand on connait le perso). Pour la première fois, on remarque en effet, l’écoutant parler en interview, quelqu’un de calme et posé, comme si la colère qui l’accompagnait avait disparu (ou, en tous cas, grandement diminué). Un tel changement qu’on en viendrait à se demander pourquoi il tient alors à remonter dans une cage, s’interrogeant sur la raison qui le pousse à une nouvelle fois s’infliger une douleur dont il a, manifestement, réussi à quelque peu se débarrasser.

Si lui-même aurait sans doute du mal à apporter réponse claire, on a envie de croire que, plus qu’une façon de se prouver qu’il est encore dans le coup, il cherche surtout élégante manière d’enfin clore un chapitre de sa vie (celui de combattant à l’UFC) en effectuant ce dernier combat que les instances lui ont refusé, il y a maintenant plus de six ans, et qui laissait dans la bouche de chacun un sale gout d’inachevé. On pense ainsi au Sylvester Stallone du sixième Rocky (le bien-nommé Rocky Balboa), dans lequel l’Étalon Italien foule une ultime fois un ring car il sent qu’il a encore UN combat en lui. Histoire d’enfin solder les comptes et pour toujours faire taire la bête qui gronde et lui tord les tripes. On jurerait qu’il en est de même pour Nick, lui qui fut poussé sur le bas-côté sans avoir possibilité de faire ses adieux à la discipline qui rythme son existence depuis deux décennies.

Qu’importe, dès lors, que ce retour n’augure pas forcément exceptionnelle performance. Qu’importe s’il met face-à-face deux guerriers qui ont tant donné qu’ils y ont laissé un peu de leur âme en chemin, deux hommes dont l’époque est irrémédiablement passée. Il symbolise avant tout le cheminement d’un homme, en lutte éternelle avec lui-même et enfin tourné vers la lumière, au-delà d’une éventuelle victoire ou défaite, finalement secondaires. Une manière de se confronter, au fantôme de son passé et affronter son plus rude adversaire, cet impitoyable temps qui passe. L’imaginant ensuite, enfin (peut-être pour la première fois) pouvoir se regarder d’une façon, sinon sereine, du moins apaisée. Ce qui est tout le mal qu’on lui souhaite.

Il pourra ensuite s’en retourner chez lui avec la satisfaction du devoir accompli, son oeuvre enfin achevée. Et nous tous, nostalgie aidant, se remémorer cette glorieuse époque que nous avons eu la chance de suivre, période dorée ayant vu, au sein d’une même catégorie, se succéder tant de géants. Ces Georges St-Pierre, Carlos Condit, Rory MacDonald, Robbie Lawler, B.J. Penn et tant d’autres : légendes qui nous ont offert nombre de soirées mythiques, nous ont fait vibrer au-delà du raisonnable et fait ressentir envers la discipline une passion, à ce jour, jamais démentie. Merci, messieurs, et bonne route pour la suite.

(1 commentaire)

  1. Un très bel hommage que voila, à la fois objectif et rempli d’une sincère affection pour la sale gosse de Stockton. Les frères Diaz, et Nick en l’occurence, autant toujours été en marge, faisant office de « vrais durs », avec cette attitude frondeuse et sans peur. Nul doute que nous pourrons nous considérer chanceux d’avoir connu cette époque bénie dans laquelle ils auront tout deux évolué, et que malgré tout, ils seront peut-être, dans l’avenir, copiés, mais jamais égalés.

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