A l'affiche Boxe

Les paradoxes de Tyson Fury

En lieu et place du tant attendu combat d’unification entre les poids lourds Tyson Fury et Anthony Joshua (duel au sommet 100 % britannique depuis si longtemps fantasmé qu’il commence à plus ressembler à une insaisissable chimère qu’à un projet crédible) se tiendra, ce weekend au T-Mobile Arena de Paradise (dans le Nevada), le troisième affrontement entre le tenant du titre WBC et son challenger Deontay Wilder, brutalement défait lors de leur dernière confrontation, en février 2020. Idéale occasion pour évoquer la si particulière figure d’un champion à part, aussi atypique sur le ring que dans son quotidien, paradoxale figure dont on peine, aujourd’hui encore, à évaluer la réelle place au sein de la discipline. Étant de ces personnages résolument bigger than life, si extrême dans chaque aspect de son existence que son aura en vient à brouiller l’image qu’on pourrait se faire de lui.

Tyson Fury, c’est d’abord ce patronyme de super-héros, si improbable qu’il fait penser à un (mauvais) pseudonyme de catcheur de seconde zone. Prénom donné par son père, John, après que le bébé, né bien avant terme en pesant seulement 500 grammes (!), ait frôlé la mort à plusieurs reprises au cours de ses premiers jours sur Terre. L’extraordinaire volonté de survie du bout-de-chou l’ayant convaincu qu’il avait à faire à un combattant-né, le paternel décida de le doter d’une appellation à même de, pour toujours, le lui rappeler. Pour l’anecdote, le même John voudra baptiser son fils suivant Holyfield (parce que pourquoi pas, tant qu’à faire), avant que sa femme décide de mettre le holà, estimant que point trop n’en fallait.

La famille, parlons-en. Puisqu’il est impossible de relater le parcours du boxeur sans prendre en compte la dynastie dont il provient. Soit la grande confrérie des travellers, ces gens du voyage (en l’occurrence d’origine irlandaise) dont l’une des spécialités reste de produire des combattants parmi les plus durs qui soient – qu’ils évoluent au sein de la boxe anglaise professionnelle, de sa version à mains nues issue de l’underground ou d’une bonne vieille baston de bar à l’ancienne.

On peut ainsi imaginer la jeunesse de Fury baignant parmi les histoires familiales, à commencer par celle de son père, poids lourd d’un fort respectable niveau qu’un long détour par la case prison fit passer à côté d’une carrière plus méritante. Ainsi que celles de ses oncles Uriah Burton et surtout Bartley Gorman, deux légendes du bare-knuckle (ce pugilat à mains nues, illégal, généralement pratiqué dans des granges devant des foules hystériques et dans la grande tradition des mauvais garçons de la pègre) qui l’ont inspiré au point de reprendre à son compte leur mythique surnom de « Gypsy King » (Roi des Gitans). Figures si importantes que leur notoriété est parvenue à déborder le cadre de leur communauté et même infuser la pop-culture britannique, voire mondiale, de ces dernières décennies – le personnage du Brad Pitt de Snatch en étant, par exemple, déclinaison avouée. Et dont il est aisé de comprendre combien elles ont pu marquer un Tyson avide de suivre leurs traces et leur faire honneur.

Étant permis de penser que, entre son prénom et cet atavisme familial, il ne pouvait dès lors guère échapper à ce destin qui lui tendait les bras, comme si tout avait été d’avance rédigé. Tant, en fait, que cette route à priori toute tracée fut à l’origine de plusieurs malentendus à son encontre, lesquels persistent encore aujourd’hui.

Puisque s’il demeure invaincu (affichant enviable palmarès de trente victoires pour un match nul), le milieu du Noble Art s’est souvent montré perplexe devant un combattant qui ne fait rien comme les autres. De ce physique étrange (plus proche de celui de l’Hercule de foire du siècle dernier que du boxeur pro affûté) à cette boxe tactique, réfléchie et peu spectaculaire (même si parfois capable d’éclairs de flamboyance), en passant par ces fréquents écarts de conduite hors ring ou cette désarmante sincérité en interview qui laisse apparaître un être à la fois surpuissant, digne d’un invincible colosse, et d’une incroyable fragilité émotionnelle.

Le grand public, lui, s’avoue de la même façon régulièrement dérouté par le grand écart qu’il peut exister entre le cabotinage affiché en conférence de presse et des prestations en demi-teinte, entre ces déclarations ouvertement provocatrices et un style jugé trop terne. Fury est, de fait, coutumier d’une boxe très technique mais si sobre et avare en effets inutiles qu’on pourrait, à tort, presque le prendre pour un combattant frustre et limité. Alors qu’il peut plus faire penser à ce que proposait un Michael Spinks durant les années 80. Quelqu’un dont la panoplie si particulière souhaite moins en mettre plein la vue que « mal » faire boxer l’adversaire, jusqu’à totalement neutraliser (voire nullifier) son style. Une boxe qui, si elle s’avère efficace (et parfaitement adaptée à son étrange morphologie aindi que ses lacunes, notamment son manque d’explosivité) peut apparaître frustrante, comme si elle cherchait à constamment faire mentir ce nom si lourd à porter – cette « furie » trop rarement entrevue (du moins entre les cordes).

On touche là l’un des axes du personnage, paradoxe vivant dans chacun ses actes. Aussi extraverti dans la vie que calculateur sur un ring, pouvant s’assumer – en une même phrase – d’une touchante humilité comme d’une crasse arrogance, capable de se montrer d’une étonnante profondeur puis sortir une énormité flirtant avec le politiquement incorrect, naviguant, sans cesse et depuis toujours, entre hauts stratosphériques et bas tutoyant l’abysse. Clairs symptômes d’une bipolarité dont il parle ouvertement et s’avère, de son propre aveu, de loin la lutte la plus ardue qu’il ait à mener au quotidien.

Pathologie qui peut expliquer combien sa vie oscille ainsi entre les extrêmes, incapable qu’il est de se contenter d’une normalité qu’il n’a de toute façon jamais connue et tente de fuir par tous les moyens. Lui qui envisage l’existence comme un grand-huit infini, dans lequel il s’étourdit quitte à se perdre en chemin. L’homme a besoin d’en permanence ressentir l’adrénaline inonder ses veines, et, en ce sens, entreprendre tout et (surtout) n’importe quoi à même de le motiver, le faire avancer, lui donner simple envie de sortir du lit.

D’où une carrière en formes de montagnes russes émotionnelles, au sein de la quelle les prestations XXL côtoient des apparitions indignes de son talent. Fury, c’est donc ce combattant capable de s’extraire du gouffre de ses addictions narcotiques pour ravir à Wladimir Klitschko, qui plus est en territoire ennemi, la ceinture des Poids Lourds au terme d’un affrontement remarquable de maîtrise. De sortir de presque trois ans de retraite pour tenir la dragée haute à l’épouvantail Deontay Wilder – en ayant, de plus, survécu à un knockdown des enfers. De démonter (il n’y a pas d’autre mot), lors de la revanche, le même Wilder en le dominant dans tous les domaines (y compris celui de la pure puissance) au cours d’une impitoyable masterclass.

Mais c’est aussi ce boxeur qui, une fois l’objectif atteint ou si le challenge proposé se voit jugé trop peu motivant, peut s’égarer dans de douteux à-côtés extra-sportifs et se noyer au sein d’un douloureux mal-être existentiel. Tant lui qui ne fonctionne qu’à l’énergie pure refuse de se contenter de quelque chose de juste « convenable ».

En témoigne la longue dépression qui suivit son sacre face à Klitschko et le fit, sérieusement, flirter avec l’idée du suicide. Avant qu’une forme de rédemption, qu’il impute à une force divine (lui qui fait passer sa foi avant tout le reste) ne l’arrache des ténèbres et le ramène vers la lumière. Comportement hiératique qui, mieux que tout autre chose, fait saisir la prépondérance de ce mental d’airain par instants dangereusement friable. Illustrant le vieux cliché, en l’occurrence on ne peut plus vrai, qu’il constitue sans doute son plus grand atout comme son pire ennemi

De fait, il est permis de se demander, après la déculottée infligée à Wilder lors de leur rematch, quelle tournure prendra ce nouveau combat. Dans quel état d’esprit Fury l’abordera et quelle version de lui-même se présentera sur le ring. Pouvant craindre que ce troisième volet (dont il ne voulait pas, ne désirant qu’affronter son compatriote Anthony Joshua) l’enthousiasme si peu qu’il en délaisse l’entraînement, motivation en berne, et apparaisse hors de forme et trop confiant. Ce qui, aussi décevant soit-il (tant il s’est, par deux fois, montré si supérieur à l’américain), ne constituerait, pour qui est habitué aux frasques du personnage, au fond pas si grande surprise. Et ne serait, en fait, même que le dernier fait d’arme d’une longue lignée en la matière, pouvant presque le soupçonner d’inconsciemment rechercher ce genre de situation, tant elle le fait se sentir en vie. S’abimer sur les rives de sa souffrance psychique s’avérant préférable à la tiédeur d’une traitresse monotonie, fut-elle parsemée de ceintures mondiales.

Le mot de la fin reviendra à celui qui en parle encore le mieux : nul autre que Tyson Fury en personne, d’une lucidité sans égale quant à son propre état. Lui qui, lors de son passage dans le podcast de Joe Rogan en octobre 2018, avait, à sa manière, répondu aux observateurs qui critiquaient ses errances, l’accusant de faire n’importe quoi et régulièrement sombrer dans la démence. « C’est vrai » indiquait-il. Ajoutant néanmoins : « Mais si je n’étais pas fou, je ne serais pas grand ». Qui sommes-nous pour oser prétendre le contraire ?

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :