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Bust en NBA N°2 : Jay Williams, un bust pas comme les autres

Même si la carrière NBA de Jason « Jay » Williams n’a jamais vraiment débuté, elle s’est pourtant bel et bien terminée un soir de juin 2003. Ce soir-là, l’ancien meneur des Chicago Bulls a sans doute pris la pire décision de sa vie en montant sur sa Yahama R3 flambant neuve. Bien qu’accidentelle, la sortie de route prématurée du numéro deux de Draft NBA, après seulement un an dans la grande ligue, pose question. Que serait-il advenu si la malchance ne s’était pas immiscée dans cette carrière si prometteuse ? Le rookie de Duke est- il en mesure de changer le cours de l’histoire NBA ? Le talent indéniable de ce gamin de New Jersey aurait-il explosé parmi la pléiade d’étoiles de la NBA ? Autant de questions qui se posent à chaque nouvelle Draft. Autant de questions qui resteront finalement sans réponse. Récit.

UN DÉPART EN FANFARE

Lycéen, le petit Jason n’impressionne encore personne. Son entraîneur au lycée de NJ One  l’aurait même supplié d’accepter la bourse que lui offrait Fordham, selon son meilleur ami de l’époque, Dresde Baluyot.

Mais boulimique de travail, le jeune Jason « J-Will » Williams, ne se limite pas qu’au basket et démontre l’étendue de son talent dans à peu près tout ce qu’il touche. En effet, ses qualités athlétiques, son physique plus proche de Maurice Green que d’Usain Bolt, lui permettent de dégager une puissance impressionnante avec un premier pas dévastateur. Avec ses 1,88 mètre et ses 88 kilos, Williams tient plus d’un bulldog surpuissant que de d’une gazelle supersonique. Mais n’évoquer que son physique relèverait du blasphème, l’ancien meneur de Duke laisse entrevoir un QI basket, une vision du jeu et une technique de main au dessus de la moyenne dès ses premiers pas sur les parquets NCAA. 

Sûr de ses forces, le jeune loup intègre le programme de l’université de Duke pour la saison 1999-2000, après un visionnage décisif de l’historique coach de Duke, Mile Krzyzewski qui le choisit personnellement.

« Comme s’il était si fort. Comme s’il avait sauté de l’écran. J’ai su dès que je l’ai vu qu’il serait spécial. Vraiment, il était l’un des joueurs les plus explosifs de l’histoire du basket-ball universitaire ».

Mile Krzyzewski, Coach de Duke

Il ne tarde pas à donner raison au « grand manitou » de Caroline et est élu, dès sa première saison, « Rookie de l’année » de l’Atlantic Coast Conférence.

Jason Williams avec le maillot des Blue Devils – Getty image

La suite restera dans l’histoire du basket universitaire américain.  Durant trois saisons pleines, avec à la clé un record de 95 victoires pour 13 défaites,  Williams va martyriser les équipes adverses jusqu’à remporter le titre NCAA en 2001 laissant une emprunte indélébile dans les livres d’histoire de la ligue universitaire. Individuellement, « J-Will » va devenir le « César » de sa catégorie accumulant les lauriers, avec à son palmarès, les trophées Naismith Award et le John R Wooden Award récompensant le meilleur joueur universitaire de l’année. Il sera même sélectionné avec Team USA pour les championnat du monde 2002. Du coté statistique, le joueur de Duke va planer sur ces trois saisons. Une première année à 14,5 points, 6,5 passes et 4,2 rebonds en guise de démarrage, suivie de deux exercices autour des 21 points et 6 passes vont faire de lui un des prospects les plus attendus à la Draft 2002. En prenant du recul et en comparant avec ses copains des parquets universitaires, la domination lors de la saison 2000-2001 semble encore plus impressionnante. Quasiment premier dans toutes les catégories statistiques (points (1er), passes(4ème), pourcentage à 3 pts (1er), tirs tentés (1er)),  Jason règne en maître sur le royaume du basket universitaire.

En guise d’illustration, sa campagne pour le tournoi final de 2001 est un bijou. Après avoir écarté Kentucky, il enterre le rival, la Caroline du nord, par un délicieux trois points en fin de match. Au tour suivant contre Maryland, c’est l’heure pour Jay d’écrire une page mythique de l’histoire NCCA ;  Soixante secondes à jouer, dix points de retard, les Blue Devils réussissent à l’emporter avec Williams à la baguette de cette « remontada » version US, c’est la « miracle minute ». En finale, c’est encore un trois points du gamin du New-Jersey qui conduira l’équipe de Caroline au titre suprême

Un peu de J-Will

LE DÉBUT DE LA FIN

A la fin de cette saison triomphante, ses qualités physiques électriques, son instinct et son intelligence attirent inexorablement les regards des franchises NBA, et le jeune joueur de Caroline hésite à rejoindre la cour des grands dès son année Sophomore.  Les coachs de Duke ne tarissent pas d’éloge sur leur prodige dont la réussite et la maturité se concrétisent tant sur les terrains que dans les salles de cours (Williams sort diplômé en sociologie en 2002) 

« À ce jour, je dis que personne n’a plus aimé jouer au basket que Jason »

Doug Collins, Assistant coach Duke

C’est finalement à l’issue de la saison 2001-2002  que Jason décide de s’inscrire à la Draft après une saison toujours aussi dominante. Résultat : les Chicago Bulls le choisissent en deuxième position derrière le pivot chinois, Yao Ming, qui lui s’envolera en direction de Houston. Ce soir de 2002, la fête dure jusqu’au petit matin, Jay s’endort la tête pleine de rêve, un  nouveau monde s’ouvre à lui, un monde fait de tant de promesses. Une fois arrivé dans Illinois, le rêve se poursuit et Williams a l’impression de ne jamais avoir déménagé. Considéré comme un dieu vivant en Caroline, l’attente à Chicago est énorme : On lui donne le casier de la légende maison, Michael Jordan, des affiches surdimensionnées à son effigie poussent un peu partout dans le centre ville, dans la rue, les gens scandent son nom. Il se dit :  » Tu as réussi ».

Durant sa saison Rookie, le rêve va vite laisser place à la guerre de tranchée que représente la NBA. Tous les soirs, le meneur de Chicago doit affronter une superstar, un soir, Allen Iverson, le soir suivant Steve Nash et ainsi de suite. La perle de Caroline du Nord ne brille pas autant que prévu et lutte pour s’adapter à la NBA. Il dispute même une place de titulaire avec Jamal Crawford. Les millions de dollars sur son compte en banque, l’accompagnement « ultralight » des jeunes joueurs, les sollicitations diverses sont autant de nouvelles choses avec lesquels il faut apprendre à jongler. « Je ne savais pas comment gérer ça au début », a déclaré Williams. Après une saison anonyme à 9,5 points et 4,7 passes, Williams est perdu dans cette jungle NBA, préférant les soirées à Vegas, le jeu, l’alcool et les femmes plutôt que le centre d’entrainement. La saison se terminant, J-Will est de plus en plus à l’aise dans ce nouvel environnement. Cela se ressent sur le terrain où il prend de plus en plus de responsabilité réussissant même un triple-double face à la franchise de sa ville natale, les New Jersey Nets.

Jay Williams face au Raptors de Toronto

UN SOIR DE JUIN 2003

Le 19 juin 2003, de retour dans la capitale de l’Illinois après un camp avec les jeunes de Duke, Jason décide de monter à bord de son monstre japonais de 600 centimètres cube pour aller se balader, s’enivrer de la berceuse jouée par le son assourdissant de son nouveau bébé. Il aimait le son de sa moto. Comme en transition, la balle en main, il adorerait cette sensation de vitesse, sur les parquets ou dans les rue désertes de la ville. Sans doute un peu trop.

Cette fois, au carrefour de Fletcher et Honore, la vitesse est trop forte, sur un cabrement indomptable, il perdit le contrôle de son engin. Il serra un peu plus fort les poignées de son guidon entraînant  l’accélération qui lui sera fatale quelques mètres plus loin. Sa course folle se terminera finalement dans  un poteau électrique dressé sur le trottoir.  Le coté gauche de son corps percuta violemment l’obstacle le laissant pour mort, inanimé, sur le bord de la route. « Je vole » déclara Williams. Nez à nez avec son adversaire du soir, le temps lui sembla aussi long que le « hangtime » de Vince Carter mais impossible de bouger, la suite devient inévitable.

Engourdi, en état de choc, ne sentant plus la moitié de son corps, Jay pensait à sa carrière. Il s’évanouit. Réveil à l’hôpital, le visage des médecins ne trompe personne. Jason sait. Le bilan est catastrophique. Williams s’est luxé le genou et le bassin, tous ses ligaments sont déchirés, un nerf du pied gauche a été arraché et son ischio-jambier s’est séparé de l’os. « Cela ressemblait aux blessures que j’ai vues chez des militaires, hommes et femmes, revenant de la bataille », a déclaré Jason Gauvin, l’un des physiothérapeutes de Williams. Après des semaines en soins intensifs, une cicatrice recouvre son corps du bassin jusqu’à la cheville. Williams ne sait pas s’il pourra marcher à nouveau. Pire que la douleur physique qui n’est plus effacée par l’adrénaline sécrétée par son corps en guise de protection, la culpabilité et le regret viennent s’emparer de lui. L’addition est corsée. En plus des dégâts physiques irréversibles, Jason est menacé par les circonstances qui entourent l’accident. Ce soir-là, il conduit sans casque et ne possède pas de licence pour conduire en Illinois, son contrat avec les Bulls lui interdit de monter sur ce genre d’engins. Son rêve brisé, le voilà ébranlé par le doute de voir son contrat de trois millions de dollars être annulé. La descente aux enfers commence. Comme une suite logique, la dépression et l’addiction aux antidouleurs sont inéluctables. Après des années de rééducation, Williams essaie de se réinventer en devenant agent mais la nostalgie le rattrape aussi vite que l’addiction, cette fois, avec l’alcool. Trop dur, le jeune joueur prometteur pense même au suicide, «Je veux dire, au point où je me suis assis là, et j’avais cette paire de ciseaux à la main. J’ai juste continué sur mon poignet. Je n’essayais pas d’aller de côté. J’allais à la verticale. Je ne voulais pas être ici. Du tout. »

« C’était le point le plus bas de ma vie »

Jason Williams

A ce moment là, Williams a touché le fond. A l’image de son caractère, sa pugnacité et son éthique de travail vont lui permettre de remonter la pente peu à peu. Tel un boxer, même KO, Jason Williams donnera tout pour se relever.

UN NOUVEL ESPOIR

Le front office des Bulls décide finalement d’honorer le contrat (ils paieront les trois millions de dollars) qui les liait avec le jeune Jason. Un peu de réconfort dans un monde de brutes. Finalement, la franchise aux cornes participe aux frais médicaux  allant au-delà de leurs obligations contractuelles. De son côté, se sentant sans doute un peu redevable, l’université de Duke va soutenir son fils prodigue après la tragédie. Un juste retour des choses après tout ce qu’avait sacrifié le meneur originaire du New Jersey. Ses anciens coéquipiers, Carlos Boozer, Chris Duhon, son mentor, Mile Krzyzewski viennent lui rendre visite. Il emménage même près de ce dernier qui le soutiendra avec ferveur dans cette terrible épreuve. Son maillot trône au plafond du Cameron Indoor Stadium, Duke ne lâchera pas le bébé qu’il a tant aimé. Il retrouve la seconde famille qu’il n’a jamais retrouvé à Chicago, laissant place à la froideur et l’indifférence du monde professionnel. 

Un long chemin de croix commença pour apprendre à plier sa jambe, tenir en équilibre, réapprendre la mécanique d’un pas. Fidèle à son caractère, son travail acharné portera ces fruits quelques temps après. Un miracle selon les médecins. Jason pouvait à nouveau marcher, sauter, sprinter, lui qui, peu de temps auparavant, se déplaçait avec la démarche saccader d’un robot. A l’aube de la saison 2006-2007, Williams pense à un retour en NBA, sans doute plus pour mettre un point final avec son histoire de joueur de basket que pour la gloire et l’argent. Ce retour semble une thérapie pour Jason. Lui seul devait choisir sa fin de carrière. Les Nets lui accordent un essai et il revêt pour la dernière fois un maillot NBA lors d’un camp d’entraînement en 2006. Un symbole en guise de rédemption pour le gamin du New Jersey. Trop court, l’essai s’avère infructueux. Williams voit  toujours aussi vite qu’avant mais son corps ne répond plus aussi rapidement. Il joue avec une chaussure spéciale au pied gauche comme un boulet que traîne un prisonnier. Alors, il tente sa chance au niveau inférieur. Il s’engage avec les Austin Toros en Development League mais il se blesse à nouveau au ischios. C’est la fin. « Je poursuis un fantôme. C’est fini. » Allongé sur son lit d’hôpital, l’état d’esprit est différent. Plus de regrets, plus de dégoût, plus de ressentiments, Jay veut avancer.

Jason « Jay » Williams avec le maillot d’entraînement des Nets – New York Times

Aujourd’hui, l’ancien meneur ne joue plus mais il est resté près des parquets. Comme un satellite en orbite autour d’un corps céleste, il ne pouvait pas s’éloigner du sport qui lui a tant donné et tant repris. Cette attraction-répulsion le pousse à tenter l’aventure de consultant, d’abord sur des chaînes mineures pour enfin, en 2009, être engagé par ESPN et ESPNU en tant qu’analyste. Les débuts sont difficiles, les gens le ramènent systématiquement à son passé. Les moqueries marquent son quotidien. Mais, comme avec le basket, Jay s’accroche et veut devenir le « Matt Lauer afro-américain ».

« J’espère que les gens me rappelleront mon accident tous les jours de ma vie […] parce que cela signifie que je suis un excellent exemple de quelqu’un qui l’a eu et qui a tout perdu et qui ne l’a peut-être pas récupéré au même titre mais qui s’est quand même réinventé. »

Jason Williams

Jason ingurgite une quantité impressionnante de cassettes de matchs, jusqu’à l’indigestion. Il améliore le rythme et le débit de parole lors de ses prises d’antenne. Il propose, prend des initiatives et commence à se faire un nom dans son nouvel Eden.

Aujourd’hui, les étoiles et le faste du basket ne sont plus là, mais Jason Williams a finalement réussit à ramener un peu de  lumière sur lui alors que la vie ne lui proposait qu’obscurité. Alors, même si Jay a franchi les obstacles et réussit à se réinventer, les questions resteront à jamais. Son histoire fait de lui un bust atypique, loin de la déception d’un joueur surévalué ou d’un choix mal calibré par une franchise NBA, un bust bâtit sur l’histoire d’une vie.

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