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Le décès de Maradona, vu par la presse argentine

 « Le monde est sous le choc. Immobile. Tremblant. Il regarde sans voir, sans entendre. Le monde est dans la salle d’attente. On est sûr ? Quelqu’un peut le croire ? Dites-moi que ce n’est pas vrai. Comment ça, il est mort ? Parce que ça ne peut pas être vrai. » Dans les pages d’Olé, le plus grand quotidien sportif argentin, on ne veut pas croire à la nouvelle. Pourtant, elle est bien réelle. Maradona est décédé. Le pied gauche le plus génial de l’histoire a décidé de franchir les portes du paradis. Plongée dans la presse argentine d’un jour qui ne sera plus jamais le même. Moments choisis.

« Il y a un peu de chacun de nous en lui. Ou il y a quelque chose de Diego en chacun de nous. »

Un autre miracle. Car cette édition du 26 novembre 2020 débute sur ces deux jours qui auraient déjà pu coûter la vie à Maradona. « Il a déjà ressuscité deux fois. Comme s’il manquait quelque chose pour renforcer le mythe et la légende, pour que nous puissions l’appeler Dieu sans que personne ne puisse nous accuser d’hérésie », écrit Jorge Mario Trasmonte. En janvier 2000, d’abord. Puis en 2004. Mais comme sur un terrain de football, il avait remporté ses duels. « Comment est-ce que peut mourir l’homme qui est devenu l’icône argentine dans le monde, un passeport qui t’ouvre les portes seulement parce que tu es son compatriote, un super-héros international qu’aucun autre argentin n’a ce statut ? »

Maradona après une victoire contre la RFA lors de la Coupe du monde 1986. (Crédit : L’Équipe – Patrick Boutroux).

De là à le comparer avec les plus grandes gloires du pays, il n’y a qu’un pas, que franchit allégrement Hernán Claus, dans ce même numéro. « Cela ne fait aucun doute que Diego tutoie José de San Martín (père de la patrie), Manuel Belgrano (créateur du drapeau), Evita (pionnière dans la lutte pour les droits des femmes), el Che Guevara (révolutionnaire), Juan Perón (premier président de la nation), Carlos Gardel (figure du tango), et Jorge Luis Borges (écrivain et poète). » Mais plus que ça, Maradona est, selon lui, le plus grand symbole de l’Argentine. « On est tous Maradona. Il y a un peu de chacun de nous en lui. Ou plutôt, il y a quelque chose de Diego en chacun de nous. Parce que Maradona nous représente comme personne, avec le mal et le bien, le clair et l’obscur, le génie et la vulgarité, la joie et la douleur. »

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Le quotidien La Nacion dresse le même constat. Il rappelle, d’abord, l’homme « capricieux, omnipotent, déconcertant », qu’il était. « Souvent irrévérencieux. Intime, spirituel, impulsif et provocateur. Imparfait et définitivement intemporel. La légende et toutes ses disproportions. Un homme téméraire qui, dans son sillage, a réveillé des tempêtes, des révolutions. Et l’espoir. » Car c’est bien de l’espoir qu’il s’agissait avec lui. « Les gens se sont abandonnés à une union aussi remarquable entre un joueur et un peuple dans l’urgence, frustré par des questions essentielles restées en suspens depuis des décennies. La consolation d’un pays pauvre. » Peut-être parce qu’il était la parfaite représentation de l’être national. Cristian Grosso cite alors Santiago Segurola, journaliste sportif : « L’Argentine est un pays maradonesque : excessif, brillant, autodestructeur, survivant, vain, dépressif et toujours contradictoire. Il n’est pas facile de savoir si l’Argentine est la métaphore de Maradona ou si Maradona est la métaphore de l’Argentine. »

«  Son existence semble incompréhensible, encyclopédique »

La nouvelle tombe à 11 h 30, dans les colonnes de Clarín, le plus grand quotidien du pays« Et ce jour est arrivé. Il a un impact mondial. Une nouvelle qui marque un tournant dans l’histoire. Cette phrase avait été écrite plusieurs fois, mais avait toujours été évitée par le destin. C’est désormais une triste réalité : Diego Armando Maradona est mort », écrit la rédaction des sports. 

Diego Maradona porté en triomphe par ses coéquipiers après le titre mondial de l’Argentine, le 29 juin 1986 à Mexico. (Crédit : AP Photo/Carlo Fumagalli)

À partir de ce moment-là, deux mots reviennent un peu partout au pays : « llorar » et « leyenda ». Les pleurs et la légende. Clarín préfère se souvenir de la manière dont il l’a construit, sa légende. « Il n’y a pas eu et il n’y aura jamais eu de moments plus maradoniens que les quatre minutes qui se sont écoulées entre les deux buts qu’il a marqués le 22 juin 1986 contre l’Angleterre. Le meilleur résumé de sa vie, de son style, de ce qu’il était capable de créer. Il a peint son chef-d’œuvre dans le meilleur cadre possible. Il a dit au monde qui était Diego Armando Maradona. Le filou et le magicien, celui qui est capable de tromper tout le monde et de réussir un coup de main insolent et celui qui se surpasse immédiatement avec la plus belle action de tous les temps », poursuit le quotidien. 

Mais pour El Gráfico, second média sportif, « il est, était et continuera d’être plus qu’un footballeur. Talentueux et transgressif, populaire et provocateur, convaincu et contradictoire, toujours rebelle, jamais indifférent. Diego et Le Diego, mais aussi tous les Diego. Il est celui qui a su donner de la joie de manière incomparable, en l’offrant en même temps qu’il la trouvait. Son existence semble incompréhensible, encyclopédique. Qui était Maradona ? […] Finalement, il est le seul à pouvoir répondre à cette question, celui qui avait dit, la veille de Noël en s’adressant à sa famille comme si un stade plein se trouvait devant lui : Voici Diego Armando Maradona, l’homme qui a marqué deux buts contre les Anglais et l’un des rares Argentins à savoir combien pèse une Coupe du monde ». Maradona dans toute sa splendeur.

« La gloire, qui l’avait sauvé de sa misère, en a fait un prisonnier »

Dans le quotidien de Buenos Aires, Página 12, Daniel Guiñazú n’a pas souhaité revenir sur les nombreuses vies de Diego. « Parce que nous avons tous vécu la vie de Diego. D’abord en noir et blanc, puis en couleur. Ses succès et ses défaites dans le sport et dans la vie, ses grandeurs et ses misères, ses crises et ses résurrections, ses combats et ses réconciliations étaient aussi un peu les nôtres. » Et c’est peut-être là que le bât blesse. Il n’a jamais eu de vie privée. Même une fois sa carrière dans le football terminée. Car les dieux ne prennent jamais leur retraite. Comme le disait Eduardo Galeano, écrivain et journaliste uruguayen : « Il ne pourra jamais retourner dans la foule anonyme d’où il est venu. La gloire, qui l’avait sauvé de la misère, en a fait un prisonnier. »

Maradona sous le maillot du Napoli. (Crédit : Capital Pictures).

« Et même si c’est difficile, très difficile de le dire et de l’accepter, poursuit Daniel Guiñazú, […] Diego a laissé un vide que personne ne pourra peut-être combler. Parce qu’il était unique. Mais le peuple argentin vit et vivra à travers chaque image de lui, avec le ballon sur son pied gauche, exultant sur la magie de ses buts et de ses actions, rêvant en se souvenant de lui soulevant la Coupe du monde, le remerciant pour leur avoir rendu la vie plus heureuse. Même s’il a dû sacrifier la sienne pour cela. »

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Dans l’édition spéciale de 52 pages d’Olé, le lendemain de son décès, la rédaction fait fi de toute autre actualité, comme si plus rien n’avait d’importance. Elle retrace, années après années, les différents looks arborés par Diego : « Il n’y a pas une seule personne sur cette terre qui ne le reconnaîtrait pas. Gros, maigre, blond platine, avec une barbe, une moustache, avec ou sans un serre-tête, avec les cheveux longs, une frange ou son style afro, avec une ou deux boucles d’oreille. » Elle relate aussi ses 24 dernières heures avant de se plonger dans sa Coupe du monde 1986. 

L’évolution stylistique de Maradona (Crédit : Olé).

La parole est alors donnée aux Anglais, qui n’ont fait que regarder passer Maradona à la 55e minute. « J’en fais toujours des cauchemars », raconte Peter Reid. « La main de Dieu était étrange, mais je me suis plus mis en colère sur le deuxième but. Tout le monde s’est fait avoir une fois ; moi, deux. Je le déteste avec passion », relate Terry Butcher. « Putain, Maradona a mis un terme à ma carrière en quatre secondes », avance Terry Fenwick. 

S’en suivent des focus sur ses passages sur les six clubs dans lesquels il a joué. Entrecoupé de publicités, si on peut les appeler comme telles. Schneider (bière), Garbarino (électroménager), Compumundo (technologie), Gabarino Viajes (agence de voyages), Prof Seguros (assurance), Plus Art (assurance), La Caedeuse (literie), Billiken (magazine enfants) et Le Pore Propriedades (immobilier) se sont tous acheté une page complète pour clamer leur amour à Diego. « Tu es allé te retrouver. Tu vas nous manquer D10S », « Ta présence a toujours été immense et indestructible, mais ton absence est incompréhensible », « Merci de nous avoir fait rêver », sont quelques-uns des messages que l’on peut lire sur ces pages.

En somme, l’hommage ultime n’existe pas pour un homme de cette trempe-là. Et finalement, il n’y a pas besoin d’aller bien loin dans ce 8 840e numéro d’Olé pour comprendre toute l’importance de Maradona. Car dès la Une, la rédaction avait déjà trouvé les mots justes : « 1960 – Infinito ». Car les légendes ne s’éteignent jamais vraiment. 

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