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Kohei Uchimura, la gymnastique au rang d’art

La nouvelle est tombée tard lundi 10 janvier 2022, ou plutôt mardi tôt au pays du soleil levant. Kohei Uchimura a annoncé sa retraite de la gymnastique internationale. Avec lui, c’est la fin d’une époque de la gymnastique masculine qui se termine. Et c’est surtout les adieux de celui qui restera peut-être comme l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand, gymnastes de l’histoire. Retour sur la carrière de celui qui mérite bien ses surnoms de Supermura et King Kohei.

« La chose la plus attrayante avec la gymnastique, c’est qu’on peut y être parfait. »

Kohei Uchimura

La dernière décennie a été marquée par deux immenses gymnastes. Chez les féminines, et peut-être plus connue du grand public, on retrouve Simone Biles. Chez les hommes pourtant, un nom domine tout autant : Kohei Uchimura. Moins connu qu’un Martin Fourcade ou Teddy Riner (en France) ou qu’un Michaels Phelps et Usain Bolt, il n’a pourtant pas grand chose à leur envier, à part peut-être leurs sports bien plus médiatisés.

Des débuts en fanfare

Kohei Uchimura est né au Japon, à Kitakuyshu – retenez bien ce nom, il est important pour la suite de l’histoire -. Fils de deux gymnastes, il débute très rapidement la gymnastique. Il fini par quitter le club de ses parents pour la capitale à l’âge de 15 ans. En effet, il décide de s’entraîner sous les ordres de Naoya Tsukahara, champion olympique en équipe à Athènes et fils de Mitsuo Tsukahara, à qui on doit le saut éponyme.

Après une arrivée en équipe nationale en 2007, il se qualifie pour les Jeux Olympiques de Pékin avec l’équipe du Japon. Il y remporte ses premières médailles, à tout juste 19 ans. Cette année-là, pour ses premières olympiades, il remporte l’argent au concours général malgré une double chute au cheval d’arçons. C’est alors la première fois qu’un Japonais remporte une médaille depuis plus de vingt ans.

Quelques mois plus tard, il devient champion national. C’est alors la première victoire d’une très longue série de titres.

L’heure de la domination

Il ne faudra attendre qu’une année pour qu’il mette la gymnastique à ses pieds. Dès 2009, à Londres, il devient champion du monde du concours général. S’ensuit une domination sans pareille sur la gymnastique mondiale. Entre 2009 et les Jeux Olympiques de Rio en 2016, aucun titre mondial ou olympique au concours général ne lui échappe.

En huit ans, seul l’Ukrainien Oleg Verniaiev, en 2016, semble proche de lui ravir son trône. Avant la finale des Jeux Olympiques de Rio et les 0,099 le séparant de son dauphin, personne n’arrive à moins d’un point de lui. Parfois, il gagne de plus de trois points. Une marge énorme en gymnastique.

Kohei Uchimura titré au concours général à Rio en 2016
Kohei Uchimura titré au concours général à Rio en 2016 (REUTERS/Alessandro Bianchi)

Il parvient à compléter deux cycles olympiques complets sur la première marche de l’épreuve reine de la gymnastique. C’est alors un véritable exploit. Personne avant lui n’avait réussi à gagner trois titres mondiaux d’affilée.

Au cours de la période, il se qualifie au moins une fois en finale de chaque agrès, à l’exception du saut. En effet, bien qu’il domine souvent le concours général à cet agrès, il n’en présente qu’un en compétition et ne peut donc prétendre à la finale. Il remporte aux passages trois titres sur agrès en plus de nombreuses médailles : en sol (2011), barres parallèles (2013) et barre fixe (2015).

À côté de ses exploits aux mondiaux, il marque également l’histoire de Jeux Olympiques en gymnastique. Il parvient à conserver le titre olympique suprême lors de ceux de Rio en 2016. C’est alors une première depuis les victoires de son compatriote Sawao Katō, plus de quarante ans auparavant (1968 et 1972).

La quête de la perfection

« Tout ce qu’il fait est beau. Et il ne commet jamais d’erreur. »

Philipp Boy, un gymnaste allemand

Mais plus que son niveau de difficulté et ses résultats, Kohei Uchimura marque la période par la gymnastique qu’il présente. Le Japonais est dans une recherche de la perfection et de l’élégance, tirant sa discipline vers l’art. Alors qu’il exécute certains des éléments les plus difficiles de la gymnastique, tout parait simple lorsqu’il est celui qui les réalise.

De plus, il fait preuve d’une incroyable régularité sur l’ensemble des agrès et sur la durée. Il pratique la gymnastique pour le public avant tout, préférant la qualité d’exécution à la difficulté. Car, comme il l’annonce une fois en interview, « même des éléments simples, s’ils sont faits avec des genoux et pointes parfaitement tendus, je pense que l’audience peut comprendre la différence ».

Le Japonais plaide même à un moment pour le retour du bonus de virtuosité. En effet, le code de pointage récompense ce que le juge voit en termes de difficulté et d’exécution, enlevant notamment des points à chaque faute, mais il favorise aussi la difficulté sur l’exécution. Dans un souci de justice, il n’y a pas de possibilité d’ajouter des points pour un enchaînement qui dépasserait les autres au niveau de la performance générale qui entrainerait avec lui l’audimat ou pour des éléments effectuées au-delà de la perfection.

Pendant des années, il réalise des enchaînements particulièrement propres. Il ne fait que très peu d’erreurs techniques comme esthétiques. Il est d’ailleurs connu pour ses réceptions souvent parfaites. Et pour Nadia Comaneci, représentante de la perfection en gymnastique après avoir obtenu le premier 10/10 de l’histoire, Uchimura l’est tout autant qu’elle : « Sa gymnastique est incroyable. Parfois, je regarde son exécution et il n’y a absolument aucun défaut, pas un seul. »

« Je pense que les magnifiques performances peuvent émouvoir les gens – même ceux qui ne connaissent pas très bien la gymnastique – et leur faire dire ‘Wow’. Je pense qu’une performance qui touche le cœur des gens est magnifique. Donc j’ai envie de montrer une telle performance. »

Kohei Uchimura
Le sol de Kohei Uchimura lors des championnats du monde 2014 où l’on peut voir sa recherche de la perfection

2015 et 2016 : les plus belles victoires

« L’or par équipe est plus important. L’or par équipe est tout aux Jeux Olympiques. » 

Kohei Uchimura avant les Jeux Olympiques de Londres.

C’est certainement en 2015 et 2016 qu’il remporte ses plus belles victoires. Non content de ses nombreux titres en individuel, le Japonais veut conquérir le titre mondial et surtout olympique en équipe. Il en fait même son objectif majeur peu de temps avant les Jeux Olympiques de Londres. Cette quête est proche de celle de Nikita Nagornyy à Tokyo. En effet, le gymnaste russe sacré en équipe à Tokyo, et pourtant champion du monde individuel en titre, n’avait toutefois que l’or par équipe en tête cet été. Malgré le côté individuel de la gymnastique, les deux champions mettent en avant les émotions vécues lors des victoires en équipe.

Mais pour y parvenir, l’équipe japonaise doit mettre fin à la domination de la Chine sur la gymnastique mondiale. En effet, sur les 12 précédents titres mondiaux, seul un avait échappé à la Chine. Ils sont également double-champions olympiques (Pékin et Londres). Après l’échec de Londres, il lui faut trois ans pour y parvenir. C’est ce qu’il réalise lors des mondiaux de Glasgow. À cette occasion et en compagnie de ses coéquipiers Naoto Hayasaka, Ryohei Kato, Kazuma Kaya, Yusuke Tanaka et Kenzo Shirai (qui a également pris sa retraite cette année), il grimpe sur le toit du monde. Une première depuis plus de 35 ans. L’année suivante, il finit par obtenir le seul titre qui lui manquait à Rio au terme d’une compétition gagnée devant la Russie et la Chine.

Ces titres portent son total de victoires olympiques à trois, plus quatre médailles d’argent (équipe et concours général à Pékin ; équipe et sol à Londres). Il est également médaillé 21 fois aux championnats du monde (10 d’or, 6 d’argent, 5 de bronze). Dans l’histoire de la gymnastique, seul le Biélorusse Vitaly Scherbo a plus gagné aux championnats du monde avec ses 12 médailles d’or et 23 podiums. Mais il ne possède pas une telle série au concours général.

Les japonais champions olympiques à Rio
Les Japonais champions olympiques à Rio. La plus belle victoire de la carrière de Kohei ? (Alex Livesey/Getty Images)

Le champion préféré de ton champion préféré

Avec sa carrière débutant au plus haut dès 2008 et des gymnastes atteignant le plus haut niveau relativement jeunes, Kohei Uchimura est celui qui a inspiré toute une génération. Femmes comme hommes, ils ne cachent que peu leur admiration pour celui qui leur a un jour donné envie de faire de la gymnastique. D’autant plus que le Japonais est particulièrement fair-play et fait preuve d’une grande modestie malgré son immense palmarès. Retour sur quelques déclarations en cours de carrière et en réponse à l’annonce de sa retraite.

 « Le concurrencer a déjà été une formidable expérience pour moi. Nous aussi, on a notre Michael Phelps. »

Oleg Vernyayev, son dauphin à Rio à propos du vainqueur

 « Une machine, techniquement nickel, tellement hors norme. Chez les Japonais, il n’y en a aucun autre comme lui. Et peut-être qu’il n’y en aura jamais plus. »

Axel Augis, membre de l’équipe de France de gymnastique aux Jeux Olympiques de Rio.

« Il compte beaucoup pour moi. Quand j’ai intégré l’équipe nationale, Uchimura était déjà imbattable depuis quatre ans. Et pendant ma carrière, il a continué de gagner le concours général pendant encore cinq ans et tout le monde le regardait comme une idole. […] En 2015, j’ai pris ma première photo avec Uchimura. En 2017, nos équipes se sont retrouvées à l’hôtel et ont échangé des T-shirts. Depuis, j’ai le T-shirt d’Uchimura à la maison. Et maintenant, je veux créer un petit musée avec des objets dédicacés par les athlètes qui m’ont motivé dans le sport et dans la vie, alors j’ai emmené ce t-shirt à Tokyo avec moi pour qu’il le dédicace. Je tenais vraiment à le remercier pour tout ce qu’il m’a apporté en termes de motivation. […] Je rêvais d’être sur le même podium qu’Uchimura. » 

Extrait d’une partie d’interview où Nikita Nagornyy (champion olympique en équipe, triple médaillé olympique et triple champion du monde – concours général, saut et équipe) parle de ce que représente Kohei Uchimura pour lui et de la fortement attendue dédicace d’un maillot par son « idole depuis l’enfance ».
« Subitement, je ne sais plus comment lire. » Morgan Hurd, championne du monde du concours général individuel en 2017 et très grande lectrice.
« Mon moment de gymnastique préféré de tous les temps. Être là et le voir en direct fut suffisant pour me faire aimer ce sport jusqu’à la fin de mes jours. » Rhys Mcclenaghan, champion d’Europe et médaille de bronze aux championnats du monde en cheval d’arçons. – avait 10 ans lors du 1er titre mondial d’Uchimura

Une fin de carrière minée par les blessures

La période post Jeux de Rio est compliquée pour le Japonais. En se réceptionnant mal d’un saut en qualifications aux championnats du monde 2017, il se blesse à la cheville. Il est ainsi contraint de déclarer forfait pour la finale. Cette blessure met fin à son extraordinaire série de titres mondiaux. Un règne long de huit ans prend subitement fin. Il s’agit du plus long de l’histoire de la gymnastique. Mais il fait également partie des plus longs de l’histoire du sport en général.

Un an plus tard, quelques temps avant les championnats du monde à Doha, rebelote. Il se blesse de nouveau à la cheville, la droite cette fois, lors d’un entrainement. Il concourt malgré tout, en supprimant le saut et le sol, agrès où les chocs auraient été trop importants. Avec ses compatriotes, il gagne une médaille de bronze en équipe. Parvenant également à se qualifier pour la finale de la barre fixe, il finit vice-champion du monde. Le monde ne le sait pas encore, mais il s’agit de sa dernière médaille mondiale.

Kohei Uchimura lors des Championnats du Japon 2021
Kohei Uchimura lors des Championnats du Japon 2021 (Jiji)

Des blessures aux épaules l’empêchent de participer aux championnats du monde 2019. Pour la première fois depuis plus de dix ans, il n’est pas sélectionné avec l’équipe du Japon. Par la suite, ses douleurs restent présentes, le gênant fortement sur certains agrès. Il comprend alors que cela va être compliqué de se qualifier pour l’équipe olympique japonaise. Les Jeux étant au Japon, cela lui donne une motivation supplémentaire pour ne pas mettre un terme à sa carrière. Le fait que ses filles sont désormais en âge de le voir concourir en est également une. Il décide donc de viser une qualification sur une épreuve individuelle : à la barre fixe. C’est en effet l’agrès où il est le plus performant avec cinq médailles mondiales. Et par chance, il est plus épargné par les douleurs sur celui-ci.

Il parvient, malgré les difficultés, à obtenir son ticket pour les Jeux à la maison à la toute dernière minute. En effet, il se qualifie lors des championnats nationaux en mai 2021 à quelque semaines seulement du début des Jeux. Il doit notamment sa qualification à la qualité d’exécution de son mouvement. Il espère pouvoir viser une médaille ou un titre olympique grâce à celle-ci.

Dernières exhibitions à domicile

Le 24 juillet 2021, tout le monde attend le retour du roi. Et peut-être que tout le monde espère une dernière médaille d’or. Il s’inscrirait alors encore un peu plus dans l’histoire de son sport, qu’il a pourtant déjà écrite depuis bien longtemps. Pourtant, dans une enceinte vide de public, il chute au milieu de son mouvement. Il ne parvient alors pas à se qualifier pour la finale. Il quitte les Jeux de Tokyo, pour lesquels il s’était tant battu, sur une de ses rares grosses erreurs en carrière.

Kohei Uchimura chute lors de son passage à la barre fixe à Tokyo
Une triste image lors des Jeux de Tokyo, Kohei Uchimura chute lors de son passage à la barre fixe (Lionel Bonaventure/AFP )

Quelques mois plus tard, à 32 ans, il revient, toujours dans son pays, mais cette fois-ci devant du public, pour les championnats du monde à Kitakuyshu. S’il ne gagne pas en finale, c’est le Chinois Hu Xuwei qui est sacré devant le tout nouvellement champion olympique Daiki Hashimoto. Il peut profiter une dernière fois du public. C’est sur une réception pilée – pouvait-il en être autrement ? – sur sa sortie en full-full tendu (double arrière tendu avec une vrille dans chaque salto) qu’il termine sa carrière sous les acclamations du public du gymnase de Kitakuyshu. Oui, cette même ville que celle où il est né il y a des années.

Les dernières secondes de gymnastique de Kohei Uchimura

Après les retraites de Larisa Iordache, Kenzo Shiraï et bien d’autres cette année, c’est un nouveau monument de la dernière décennie gymnique qui a annoncé cette semaine sa fin de carrière. Le plus grand d’entre tous a rangé les maniques au placard. Il laisse derrière lui une trace indélébile dans l’histoire de sa discipline. Après des années à souffrir de blessures, le roi de la gymnastique a au moins pu faire ses adieux à son sport préféré, chez lui, au cours d’une finale mondiale devant une foule là pour l’acclamer. C’est bien le minimum qu’il méritait pour l’ensemble de ce qu’il a fait pour la gymnastique mondiale depuis presque quinze ans.

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