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Année olympique : Quelle est l’utilité d’une impasse ?

Alors que les Jeux Olympiques se déroulent une fois tous les 4 ans, les biathlètes se retrouvent face à un réel dilemme. Doivent-ils viser la régularité et le globe de cristal ? Ou bien tout miser sur le pic de forme pendant la quinzaine olympique pour se parer d’or ? Doivent-ils faire une impasse pour maximiser leurs chances ? Ou bien la coupe du monde est-elle le meilleur moyen d’également viser l’or olympique ?

L’or olympique : le rêve d’une vie

Pour chaque sportif individuel, l’or olympique représente le rêve d’une vie. Il est le graal à atteindre pour être au sommet de son sport. Les championnats du monde et victoire sur le circuit coupe du monde sont souvent des objectifs de carrière. Mais ils se déroulent tous les ans, ou bien trois ans sur quatre, laissant plusieurs opportunités. La rareté des Jeux Olympiques en fait un événement incontournable autour duquel la carrière d’un athlète tourne. La quête de Jeux est si intense que certains y sacrifient leur santé, pour le bonheur éphémère d’avoir pu dit j’y étais, moi aussi j’y ai participé.

Les biathlètes n’échappent pas à cette envie profonde. En effet, depuis le début de la saison les déclarations de tous bords se multiplient. Français, Norvégiens, outsiders comme favoris, tout le monde ne parle que de Jeux. Petite compilation de déclarations.

« Chaque saison j’essaie de me préparer au mieux, mais cette année encore plus car il y a cet objectif ultime d’être champion olympique. Cela va faire quatre ans que j’y pense, que j’attends ce moment. Donc c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. […] Et dans cette optique, le circuit Coupe du Monde va passer au second plan en me servant de préparation grandeur nature pour arriver le plus en forme possible à Pékin. » Quentin Fillon-Maillet au Figaro.

L’Italienne Dorothea Wierer vise l’or olympique, seul trophée manquant à sa collection (Manzoni/Icon Sport)

« Aujourd’hui, sans aucun doute, je choisis la médaille d’or aux Jeux Olympiques d’hiver, car j’ai déjà gagné le gros globe en Coupe du monde. Mais je pense quand même que le globe de cristal est spécial, car il récompense le biathlète qui a été le plus fort sur l’intégralité de la saison. » Dorothea Wierer, double vainqueure du gros globe, pour Olympics.com.

« Les plans sont revus. Je sens qu’intérieurement, les Jeux Olympiques deviennent le challenge qui m’excite, bien plus que le classement général. […] À Pékin, je veux réaliser mon rêve de gamin : remporter une médaille d’or olympique. » Emilien Jacquelin, double champion du monde de la poursuite, à Ski Chrono.

Tarjei Bø vainqueur en relais aux Jeux Olympiques de Vancouver. Il ne manque désormais plus que l’or en individuel à son immense palmarès (Getty images)

« Le temps a passé, j’ai participé à plusieurs Jeux Olympiques et je commence à ne plus avoir le temps. Je ne cache pas que je veux l’or olympique. C’est ce qui me manque, l’or olympique individuel. Aux derniers JO j’étais sur le point d’y arriver, mais le rêve était peut-être trop fort et ça a joué sur ma performance alors que j’avais l’or sous le nez. » Tarjei Bø, vainqueur du gros globe 2011, double-champion du monde en individuel, 8 fois champion du monde en relais et champion olympique en relais à Vancouver, pour TV2.

« Clairement, j’y vais pour rapporter au moins une médaille. Je pense avoir les moyens de le faire. Ou tout du moins, j’ai travaillé très dur pour cela. […] Je n’ai pas les épaules pour jouer le classement général de la Coupe du monde. Il faut une régularité que je n’ai pas encore. Donc ce que je veux, c’est réussir à Pékin. » Anaïs Chevalier-Bouchet, triple médaillée mondiale en individuelle, pour Le Figaro.

« J’ai abordé cet hiver comme je le fais toujours, mais également avec un focus particulier sur les Jeux olympiques de Pékin 2022. Ce n’est un secret pour personne qu’au cours d’une saison olympique, les Jeux sont le point culminant, l’objectif principal. » Marte Olsbu Røiseland, à Nordic Magazine

La Norvège et le choix de l’impasse

Les biathlètes norvégiens ont été les premiers à annoncer qu’ils feraient des impasses pour viser des médailles lors des Jeux Olympiques. Alors qu’ils venaient d’annoncer les membres de leur équipe, leur futur calendrier était déjà connu. La majorité d’entre eux ne serait pas présente à la seconde étape allemande : Ruhpolding. Pour Marte Olsbu Røiseland, c’est l’étape suivante à Antholz à laquelle elle ne participe pas.

Un choix justifié par l’envie de s’habituer aux conditions chinoises. En effet, le site olympique est situé à 1600 m d’altitude. Alors que les scandinaves sont habitués à des altitudes plus basses, ils profitent de l’étape pour faire un stage en plus haute montagne. Cela leur permettra de préparer leur organisme au site chinois. En effet, ils sont souvent moins à l’aise sur ces types de sites, ayant de la neige à basse altitude chez eux et moins d’accès à des hauteurs importantes à domicile.

Oslo Holmenkollen, site du ski nordique norvégien par excellence, est situé à 420 m au sommet du tremplin de saut à ski (Jacques Holst)

C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Johannes Bø souhaitait investir dans une chambre à hypoxie il y a quelques mois. Dans cet outil assez controversé puisque comparé à du dopage technologique, on peut simuler l’atmosphère telle qu’elle est en altitude. Une des raisons pour justifier son achat était alors qu’il allait lui permettre d’éviter de nombreux trajets. Il visait notamment les déplacements dans d’autres pays pour s’entraîner en altitude.

Outre les Norvégiens, d’autres biathlètes, notamment des Suédois et Russes, mais également des Allemands par exemple, font des impasses à Antholz afin de se préparer plus spécifiquement à l’échéance des Jeux arrivant rapidement.

Effet des impasses pendant la dernière décennie

Ici, nous n’allons pas rentrer dans les déclarations que l’on peut lire au fil des diverses interviews. Evidemment que tous, champions comme outsiders, rêvent d’une médaille autour du cou en février à Pékin. Si certains veulent par là encrer un peu plus leur nom dans l’histoire (les Frères Bø, Wierer, Eckhoff, Røiseland), pleins d’autres rêvent d’un exploit comme ont pu le réaliser Soukup, Krcmar ou Gregorin lors des précédentes éditions. Mais alors que l’on entend souvent que l’année olympique est différente, doit-on pour autant s’attendre à des bouleversements dans la hiérarchie du biathlon ? Est-ce que des favoris vont sacrifier un globe pour l’or olympique ? Est-ce que les impasses ont un si grand impact que ça sur les médailles olympiques. Pour répondre à cette question, nous nous sommes intéressés aux dernières olympiades.

Si l’on prend Martin Fourcade, il est à noter que le Français a fait une impasse sur l’étape de Ruhpolding en 2014 et pas d’impasse en 2018. Cette impasse était possible la première fois tant il dominait la coupe du monde qu’il gagne malgré tout. Pour chaque olympiade, avec ou sans impasse, il remporte 2 médailles d’or. Et les deux fois, il gagne en parallèle le gros globe. De plus, même s’il ne participe pas à toutes les courses, il a toujours joué le globe dès le début de la saison. Ainsi, la hiérarchie mondiale n’était pas modifiée. Ce n’est pas ce qu’ont fait les Norvégiens en début de saison cette année. En effet, ils planifiaient un pic de forme pour février, orientant toute leur saison sur l’objectif olympique.

L’Allemande Magdalena Neuner championne olympique de la poursuite des Jeux Olympiques de Vancouver le 16 février 2010 (Michael Kappeler/AFP)

Si l’idée qu’ils visent un pic de forme a été réfuté par leur entraineur de tir Siegfried Mazet au cours d’une interview avec l’équipe : « Dire qu’on va avoir un pic de forme à tel ou tel moment, on ne peut pas se le permettre », certains de ses biathlètes, notamment Laegreid ont eu des propos inverses. Et cela concorde avec les très bons temps de ski qu’ils ont obtenus sur l’étape d’Oberhof notamment.

« Pour moi c’est une petite gifle mais il faut admettre que le niveau est déjà très élevé en coupe du monde. Je me demande si les autres ont oublié que les JO étaient en février, pas en novembre. On verra si ils auront encore quelque chose à montrer à la fin de l’hiver. »

Sturla Holm Lægreid en interview au média norvégien NRK début décembre

En 2010, chez les champions hommes, la moitié avait fait des impasses. Il s’agissait de Svendsen et Ferry. Chez les femmes en revanche, Magdalena Neuner double-championne olympique cette année-là n’en avait pas faite. C’est également le cas de Tora Berger et d’Anastasiya Kuzmina. En 2014, l’ensemble des vainqueurs avaient fait une impasse chez les hommes quand aucune des championnes olympiques n’en avait faite. A noter que les titres restaient attendus, le duo de tête du classement étant Fourcade/Svendsen (3 médailles d’or sur 4 possibles). Chez les femmes de la même façon Domracheva était troisième du classement (3 titres sur 4 possibles). Ses résultats ne peuvent tout de même pas être expliqués par les impasses. En effet, celles en 1ere et 2ème position n’en avaient pas fait non plus.

Si l’on prend les derniers Jeux Olympiques, Laura Dahlmeier, qui fait une razzia (3 médailles individuelles dont 2 d’or), ne fait aucune impasse. C’est la même chose du côté de Martin Fourcade qui obtient malgré tout deux médailles d’or. Les mêmes choix sont d’ailleurs faits par les autres champions olympiques : Johannes Bø, Arnd Peiffer et Anastasiya Kuzmina. Sur 6 champions olympiques différents, seule Hanna Öberg manque des courses. Et ce n’est même pas une vraie impasse, la Suédoise ne participant à aucune des courses de début d’année.

Pourcentage des médaillés ayant fait une impasse sur les 3 dernières olympiades (seuls les impasses totales sont prises en compte)

On observe la même chose au niveau des médailles. En moyenne, il y a plus de médaillés qui n’ont pas fait d’impasse que de médaillés ayant fait une impasse. Et cela est encore plus vrai chez les femmes que chez les hommes. Cela est peut-être lié au fait que la course au globe était parfois plus disputée chez les femmes. En effet, chez les hommes, le gagnant du gros globe a toujours été champion olympique en parallèle. Et cela malgré le fait qu’en 2010 et 2014, il avait fait une impasse. Chez les femmes, la dernière vainqueur gros globe championne olympique la même année est Magdalena Neuner en 2010.

L’exemple des championnats du monde

Les pourcentages de médailles de ceux ayant fait des impasses sont parfois faibles à cause de l’absence totale d’impasses des leaders du circuit. En effet, lorsque tous les leaders n’en font pas, malgré d’éventuelles impasses de biathlètes du top 10 à 20, il est difficile de les concurrencer. Mais la question du changement d’organisation pour une année olympique peut également se poser. En effet, les Jeux Olympiques ne différent pas tellement des championnats du monde et rares sont les biathlètes du haut de classement à faire des impasses pour ceux-ci.

Trois ans sur quatre, les championnats du monde se déroulent au milieu de la saison. Cette compétition, bien que moins prestigieuse que les Jeux Olympiques en a toutes les caractéristiques. Les biathlètes disputent l’ensemble des épreuves possibles sur un même lieu. L’enjeu y est certes plus « faible ». En effet, ayant lieu plus régulièrement, les biathlètes ont plus d’occasions d’y gagner un titre. De plus, ils diffèrent des Jeux Olympiques car cette épreuve amène des points pour le classement général contrairement aux Jeux qui ne rapportent plus depuis 2014.

Arnd Peiffer en argent aux championnats du monde de Pokjuka le 17 février 2021, une habitude chez les Allemands. Laegreid et Dale sur le podium, le tout sans impasse au préalable ! (Thibaut/NordicFocus)

Pourtant, pour les mondiaux, personne (ou presque) ne fait d’impasses. Certains pays cherchent à mettre leur pic de forme sur cette période. Dernièrement, c’était principalement vrai chez les Russes et parfois chez les Allemands. Mais c’était souvent dû au fait que les athlètes savaient ne pas pouvoir tenir la course au globe sur toute la durée d’une saison. Mais même dans ce cas, ils ne faisaient pas forcément d’impasses.

Et pourtant, lorsque l’on regarde les champions du monde ces dernières années, Laegreid est double champion l’année dernière, Boe est triple champion sur les deux dernières années. Fourcade gagne l’individuel à Antholz en 2020. Et à chaque fois, à l’exception de la longue pause de Johannes pour son congé paternité en 2020, aucun n’a fait d’impasse. Ces données sont donc contradictoires avec l’idée qu’une impasse permet de s’imposer par la suite.

La stratégie française : l’entrainement par la compétition

La France a pris la décision de ne pas louper d’étapes, notamment pour les raisons évoquées précédemment. Habitués à skier plus en altitude, les Français souffriront moins que les Scandinaves de l’altitude à Pékin. Et les compétitions restent pour eux le meilleur moyen de s’entrainer et de se jauger avant les Jeux.

« Les compétitions sont importantes pour prendre des repères, c’est le meilleur entraînement pour préparer les Jeux »

Vincent Vittoz, entraineur de l’équipe de France masculine de biathlon

Néanmoins, les plus gros espoirs de médailles seront certains mis au repos sur les relais, afin d’éviter de trop tirer sur les organismes. Ainsi à Oberhof, Quentin Fillon-Maillet et Emilien Jacquelin ne participent à aucun d’entre eux. Cette stratégie est approuvée par Quentin Fillon-Maillet, actuel leader du classement général, comme il le confiait à Nordic Magazine : « Je trouve que beaucoup ont peur de cet événement et changent leur préparation en faisant quelque chose de différent. L’année passée, j’ai fait toutes les courses du mois de janvier et ça ne m’a pas empêché d’être en forme aux Mondiaux de Pokljuka. Si je ne les ai pas réussis totalement, c’est à cause de mon tir et non de ma forme en ski. Ma stratégie est de ne pas changer quelque chose qui fonctionne d’autant qu’Antholz et Ruhpolding sont deux sites que j’apprécie et que je n’ai pas envie de les louper. »

Ainsi, le camp français semble plutôt de l’avis qu’un changement de préparation pourrait avoir un effet inverse à celui prévu. Et l’ancienne biathlète Sandrine Bailly, vainqueure du gros globe en 2005, semble soutenir l’idée que c’est la meilleure solution. En effet, celle-ci avait fait une impasse pour préparer les Jeux de Turin. Et malheureusement cela n’a pas l’effet escompté avec une 6ème place sur le sprint et l’individuel.

« Ce n’est pas l’assurance d’avoir un avantage aux JO. […] J’avais fait une impasse avant les JO de 2006. J’étais allée à San Sicario à la place d’une Coupe du monde pour voir la piste, m’entraîner en altitude et avoir une connaissance de la piste. Après coup, je ne suis pas sûre que ça ait changé grand-chose pour ma part. »

Sandrine Bailly à propos des impasses dans une interview à Eurosport.

Entre Ruhpolding et Antholz, beaucoup des leaders ont fait le choix de l’impasse cette année. Pourtant, les résultats historiques ne vont pas tellement dans le sens d’un intérêt à en faire en vue des Jeux Olympiques. En effet, sur les trois dernières olympiades, ceux faisant des impasses ne gagnent pas plus que les autres. De plus, les courses restent le meilleur moyen de se jauger, de prendre des repères et de s’entrainer. S’il est pour l’instant impossible de prédire les effets de celles-ci, d’un point de vue français, ces impasses auront tout de même un bel avantage. En effet, avec les courses manquantes des favoris habituels, cela ouvre un boulevard pour la quête du gros globe. En espérant que cela les mènera également vers les médailles olympiques. Sans compter qu’impasse ou non, on devrait retrouver les meilleurs se battant pour le podium, comme souvent.

Crédits image titre : Manzoni/NordicFocus

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