CAN 2021 Sélections nationales

CAN : la reconquête des sélectionneurs locaux

Pape Diouf disait, en 2005, pour Jeune Afrique : « Pour le moment, le muscle reste black ; la raison et l’intelligence sont confisquées par les Blancs. C’est une injustice. » En effet, même sur la scène africaine, les sélectionneurs locaux ne sont que trop peu représentés. Ce combat d’une vie de l’ancien président de l’OM mène à la CAN 2021, où la tendance semble s’inverser.

Une CAN plus locale

La CAN 2021 voit 15 sélectionneurs locaux sur les bancs des pays qualifiés pour cette phase finale. En 2015, ils ne se comptaient pas sur les doigts d’une main. Même si depuis 2019 la compétition compte 24 pays contre 16 auparavant, le rapport de force entre les sélectionneurs locaux et expatriés s’est équilibré. Pour la première fois depuis 2002, les Africains sont majoritaires à diriger leurs compatriotes. Des chiffres de bon augure pour l’avenir du football subméditerranéen.

Graphique représentant le nombre de sélectionneurs locaux par rapport aux expatriés lors de chaque CAN depuis 2000.

Djamel Belmadi figure comme l’exemple parfait pour représenter ce renouveau des sélectionneurs locaux. Sa victoire lors de la dernière édition de la CAN en 2019 est l’une des raisons. Malgré une élimination inattendue en phase de poule, le travail effectué depuis 2018 donne la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un sélectionneur étranger. Les entraîneurs locaux peuvent être tout aussi compétents. On peut aussi citer Aliou Cissé qui, malgré des débats sans fin sur l’identité de jeu du Sénégal par rapport à son effectif, est parvenu jusqu’en finale de la dernière CAN.

Djamel Belmadi en conférence de presse avant le début de la CAN 2022. (Crédit : Fédération Algérienne de Football)

La Confédération africaine de football (CAF) souhaite depuis longtemps élever le football africain au très haut niveau. Pour cela, la CAF a mis en place, à partir de la saison 2020/2021, une nouvelle réforme des entraîneurs. En effet, pour officier sur le banc d’une compétition de club continentale, il faut être détenteur du diplôme « CAF A ». Cette nouvelle règle, qui a conduit à 21 licenciements, pousse la montée en compétence et en formation des nouveaux coachs. Les sélectionneurs étant souvent des anciens entraîneurs, la CAF souhaite que ces talents profitent aux pays africains sur le plan international.

« Il s’agit d’élever le niveau des entraîneurs locaux afin qu’ils assurent des entraînements de meilleure qualité pour les clubs africains. Cette mesure devrait privilégier le choix des entraîneurs qualifiés pour assumer des responsabilités. Les présidents des clubs auront plus confiance en eux et il sera plus évident d’engager un technicien local plutôt que d’aller en chercher ailleurs. »

Raul Chipenda, Directeur du développement de la CAF.

Vahid fait de la résistance

La majorité des fédérations africaines ont déjà engagé un entraîneur expatrié. Certaines nations en sont alors devenues habituées. Parmi les neuf pays concernés pour cette CAN 2021, la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Gabon, par exemple, comptent cinq sélectionneurs locaux ou moins depuis 2000, pour un minimum de treize coachs au total. Cette politique pourrait donc changer sur les années à venir, notamment avec l’arrivée de Samuel Eto’o à la direction du Cameroun. L’ancienne légende souhaite faire de l’Afrique un continent fort au niveau du football.

Si des pays maintiennent les sélectionneurs expatriés à leur tête, c’est dû aussi à la présence et à la motivation de ces derniers. En effet, certains hommes reviennent au fil des différentes éditions de la CAN. On peut penser immédiatement à Claude le Roy ou Hervé Renard, vainqueur de la CAN 1985 avec le Cameroun pour le premier et pour le second celles de 2012 avec la Zambie et 2015 avec la Côte d’Ivoire. Sur les sélectionneurs présents en ce moment au Cameroun, Patrice Neveu (Guinée, Mauritanie, Gabon) participe pour la deuxième fois et Vahid Halilhodžić (Côte d’Ivoire, Algérie, Maroc) participe, lui, à sa troisième Coupe d’Afrique des Nations.

Vahid Halilhodžić lors de la victoire 1-0 face au Ghana lors de la première journée de la CAN 2022. (Crédit : Onze Mondial)

« Je peux déjà vous assurer d’une chose : avant la fin de ma carrière, je reviendrai en Afrique, pour essayer d’y gagner une troisième Coupe d’Afrique des Nations. »

Hervé Renard pour Jeune Afrique en 2019 après son départ du Maroc.

L’Égypte est alors un cas à part. Depuis 2000, elle a connu autant de sélectionneurs locaux que d’étrangers. Elle remporte ainsi ses 4 dernières CAN (1998, 2006, 2008, 2010) avec un Égyptien à la tête des Pharaons. Pourtant, en septembre dernier, la fédération remplace Hossam Al Badry, décevant lors de la Coupe du Monde et la CAN 2019, par Carlos Queiroz. Quand on sait que les clubs de Zamalek et Al Ahly figurent parmi les meilleurs clubs d’Afrique, on peut se demander pourquoi l’Égypte ne donne pas sa chance à un entraîneur local. Les joueurs du sélectionneur portugais sont toutefois qualifiés huitième de finale. Ils terminent deuxième de leur groupe, mais n’ont inscrit que 2 buts face au Soudan et à la Guinée-Bissau.

Le Nigéria en tête d’affiche

« Il est tout à fait normal que les Africains soient plus nombreux à entraîner sur leur continent, surtout quand ils ont les compétences pour le faire. »

Michel Dussuyer, ancien sélectionneur français du Bénin, de la Côte d’Ivoire et de la Guinée.

Sur les 16 pays qualifiés pour les huitièmes de finale de cette CAN 2021, 9 comptent un sélectionneur local. Donc 2 expatriés sont d’ores et déjà éliminés. Évidemment, plusieurs facteurs doivent alors être pris en compte avant d’analyser cette phase de groupe. Les résultats, l’effectif, mais aussi la capacité à former un collectif et à créer une identité de jeu. Sur le plan des résultats donc, les sélectionneurs locaux restent encore en supériorité.

Sur le terrain, on a aussi pu découvrir de très belles surprises. Le Nigéria, par exemple, qui a limogé Gernot Rorh à moins d’un mois de la CAN pour installer Augustine Eguavoen. En 3 semaines à peine, le sélectionneur nigérian impose sa patte et les Super Eagles terminent alors premiers de leur groupe avec 3 victoires en autant de matchs. Des équipes plus « modestes » comme l’Éthiopie, la Sierra Leone ou la Guinée-Équatoriale, qualifiée et vainqueur de l’Algérie, jouaient au football, même face aux « gros ». Les sélectionneurs locaux appliquent leurs idées et leur connaissance du terrain pour le bonheur des passionnés.

Augustine Eguavoen, sélectionneur du Nigéria le temps d’une compétition. (Crédit : Africa Top Sports)

Malgré les nombreuses polémiques autour des sélectionneurs expatriés, certains obtiennent toutefois des résultats. Les 7 qualifiés joueront les huitièmes de finale. Des équipes comme le Maroc, la Côte d’Ivoire ou la Cameroun ont aussi terminé en tête de leur groupe. L’expérience des coachs comme Vahid Halilhodžić ou Patrice Neveu à la CAN n’est plus à démontrer. Le débat ne vient donc pas sur la qualité et les compétences des sélectionneurs expatriés, mais bien du manque de considération des locaux. Une absence de crédibilité qui tend à disparaître et à laisser les sélectionneurs locaux s’installer définitivement. 

« Le fait est que les entraîneurs noirs qualifiés ont du mal à trouver un emploi dans les grands clubs européens parce qu’ils ont l’impression qu’ils ne peuvent pas être performants au plus haut niveau », expliquait Mohamed Kallon, ancien international de la Sierra Leone à la BBC. Il a obtenu sa licence d’entraîneur en Italie et soulève l’autre problème rencontré par les entraîneurs africains. Si les expatriés se retrouvent en Afrique, le chemin inverse n’existe pas. Il s’agit peut-être du futur chantier de la CAF et de la FIFA pour le football africain.

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