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Le football zaïrois, arme de propagande du général Mobutu

La prise de pouvoir par un coup d’état de la République du Congo, ancienne colonie belge, par le général Mobutu Sese Seko, en 1965, coïncide avec les premiers succès du pays sur la scène footballistique continentale. Auparavant, jamais l’équipe nationale, alors renommée Zaïre, n’avait réussi à participer à la Coupe d’Afrique des nations. Le dictateur, élu plus tard président à l’issue d’un scrutin sans opposition, a fait de la Coupe d’Afrique des nations, de la Coupe du monde de football puis de la boxe, une véritable vitrine dans le but d’asseoir son autorité, de mobiliser et, bien souvent, de contrôler sa population.

Son histoire d’amour avec le football commence d’ailleurs très tôt. Après la mort de son père, à l’âge de 8 ans, Mobutu Sese devient adepte de l’école buissonnière lorsqu’il arrive à Léopoldville. « Les missionnaires de l’établissement avaient essayé, à plusieurs reprises, de le ramener à l’école, mais le jeune garçon ne voulait rien savoir, jusqu’au jour où une équipe de football fut formée parmi les élèves », apprend-on dans son hagiographie rédigée par le journaliste belge, Francis Monheim. Comme une revendication encore muette, c’est vers le poste de gardien de but que le jeune garçon se dirige.

Alors, lorsqu’il s’adjuge le pouvoir afin d’établir une coupure avec la Première République qu’il décrit de « chaos, désordre, négligence et incompétence », c’est vers le football qu’il se tourne rapidement pour légitimer son pouvoir. 

Prise de conscience de l’importance du sport

C’est trois ans avant l’instauration de la Première République et huit avant la prise de pouvoir de Mobutu que ce dernier comprend l’importance que revêt le football pour la population congolaise. Alors journaliste pour Actualités africaines et pour l’Avenir, il est témoin, le 16 juin 1957, du match opposant l’Union Saint-Gilloise, club belge, à une sélection de joueurs congolais. Si les visiteurs remportent la rencontre (2-4), les émeutes qui suivent sont révélatrices d’un ras-le-bol du peuple local. 

Les joueurs de l'Union saint-galloise prennent la pause avec les joueurs congolais.
Les joueurs de l’Union saint-gilloise avec les joueurs congolais (Crédit : http://unionhisto.skynetblogs.be).

À leurs yeux, c’est l’arbitre belge de la rencontre qui influa sur le résultat final. Au sortir du stade du roi Beaudouin, les Congolais s’en prennent aux visiteurs ainsi qu’à leurs voitures. Les coups pleuvent. Et quelques slogans ressortent de la foule : « Macaques de Flamands », « Sales petits Belges », « Retournez en Belgique ». Si la presse belge assimile ces événements à du « chauvinisme congolais » et à du « racisme anti-blanc », c’est bien là, avec les émeutes de 1959, les prémisses de l’indépendance du Congo, en 1960.

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Cet événement sera également à l’origine de la grande migration des meilleurs footballeurs congolais vers les plus grands clubs belges, désormais leur ancien colonisateur. Les nombreux départs vers l’Europe affaiblissent une nation aux infrastructures développées et qui s’affiche comme l’une des meilleures du continent. 

Vision nationaliste, Pelé et changements de nom

Très rapidement après son accession au pouvoir, en 1965, bien aidé des Américains, Mobutu va s’emparer du football. Jusqu’alors appelés Simba, les joueurs deviennent les Léopards. Un clin d’œil à la toque portée quotidiennement par Mobutu. Le fauve, roi des forêts congolaises, est son animal fétiche. Dans son hagiographie, Francis Monheim raconte comment les moments passés à la chasse au léopard avec son grand-père l’ont forgé. 

Le général Mobutu.
rédMobutu avec sa traditionnelle toque léopard (Crédit : Mieremet, Rob / Anefo).

Il se mue alors en sauveur du football national. Après une défaite 3-0 face au Ghana, il se rend compte du niveau cataclysmique de son équipe et rappelle alors la quasi-totalité des joueurs évoluant en Europe, exception faite pour Julien Kialunda, alors à Anderlecht« Je vous ai rappelés avec le seul objectif de former une équipe bénéfique à ce grand pays. Chacun, dans son propre domaine, doit faire son maximum pour défendre, comme il se doit, le prestige national. Et pour cela, le sport est aussi important que l’économie », rapporte So Foot, dans son numéro 170. 

Une décision qui se révèle être efficace. En 1967 puis en 1968, le Tout Puissant Mazembe remporte la Coupe des clubs champions africains. Ils sont de nouveaux finalistes en 1969 et en 1970, mais ils échouent, cette fois, contre des clubs égyptiens et ghanéens. L’équipe nationale aussi montre un meilleur visage avec une victoire à la Coupe d’Afrique des nations, en 1968. Là encore, Mobutu joue un rôle important en envoyant l’équipe en préparation au Brésil. Alors forcément, quand les joueurs soulèvent la coupe, le dictateur ne peut être que fier et se montre généreux : maisons, voitures, primes, mises au vert dans ses résidences personnelles, sont quelques-unes des récompenses obtenues par les joueurs. 

À la fin des années 1960, aucun nuage ne vient ternir le quotidien de Mobutu sur la scène sportive. Il réussit même à faire venir l’équipe All Star de Santos, avec Pelé, pour un match de gala. La rencontre est perdue (2-1), mais qu’importe : il met sur le devant de la scène son équipe et sa nation. Et afin de s’approprier encore plus le pays, il décide de changer son nom, en 1971. Le Congo-Kinshasa devient le Zaïre. Le fleuve et la monnaie adoptent la même dénomination. Chaque habitant doit également porter un nom à consonance locale. Lui y compris. Joseph-Désiré Mobutu se fait désormais appeler Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, soit « Mobutu le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter ».

Les joueurs de Santos prennent la pause avec les joueurs congolais.
L’équipe All-Star de Santos face à celle du Congo (Crédit : DR)

1974, l’année du changement

Alors que les Léopards viennent de se qualifier, en décembre 1973, pour la Coupe du monde, la première de leur histoire, ils abordent la Coupe d’Afrique des nations avec le plein de confiance. Et Mobutu veut mettre toutes les chances de son côté. Il organise alors des stages à l’étranger avec des méthodes militaires, les joueurs devant s’entraîner parfois jusqu’à trois fois par jour. Et il nomme Blagoje Vidinic à la tête de l’équipe, réputé pour son sens aigu de la discipline. 

Après deux victoires et une défaite, c’est l’Egypte, pays organisateur, qui se dresse devant eux en demi-finale de cette CAN. Alors mené 2-0, Mulamba, déjà auteur de trois buts dans la compétition, va permettre de réduire le score avant de marquer celui du 3 buts à 2. Il marque encore deux fois en finale contre la Zambie (2-2). Puis inscrit un quatrième doublé dans la finale rejouée, celle-ci remportée 2-0. Vainqueur de la CAN, il est, encore aujourd’hui avec neuf buts, le meilleur buteur sur une seule compétition.

Une victoire finale qui fait le bonheur de Mobutu : « Je vous avais demandé, la semaine dernière par téléphone, de ramener la coupe au pays et vous l’avez fait. Je saurai m’en souvenir. » Après un retour triomphal au pays dans l’avion présidentiel, ils se voient offrir une maison et une Volkswagen« Sous le nouveau régime, notre football a évolué à une vitesse vertigineuse », aime-t-il répéter. 

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Pour Mobutu, ce succès et cette qualification au Mondial sont en grande partie grâce à lui. Si lui ne se rend pas en Allemagne pour l’occasion, il y envoie une délégation de nombreux ministres, des membres des forces armées et plusieurs marabouts. Et afin de convaincre tout son pays à sa cause, il fait diffuser, sur les murs de Kinshasa et sur les Unes des quotidiens ce message : « La Coupe du monde : beaucoup de prétendants, une seule épouse, le Zaïre. » 

Mais cette fois, ça flanche. Le premier match n’est perdu que 2-0 contre l’Écosse, les Zaïrois réalisent même un bon match. Mais ils s’attirent malgré tout les foudres du général. Il les prive alors des primes promises. « Deux jours avant le match (contre la Yougoslavie, N.D.L.R), un Congolais, établi depuis 25 ans en Allemagne, est venu nous montrer un journal allemand où était évoquée une prime de 25 000 $ pour chaque joueur pour le 1er tour », expliquait à Afriqu’échos Magazine, en 2018, Kilasu Masamba, joueur ayant pris part à la Coupe du monde. L’argent serait resté bloqué dans les comptes de l’État du Zaïre. 

Le honte puis l’abandon

Alors pour le second match, les Léopards décident de lever le pied. « On ne voulait pas jouer ce match. On marchait sur le terrain. Visionnez les images, vous verrez », a confirmé l’attaquant Mayanga Maku. Au bout de vingt minutes, la Yougoslavie gagne déjà 3-0. Le coach, Blagoje Vidinic en est persuadé, son gardien, Kazadi Muamba, fait « la grève des arrêts ». Il décide de le remplacer. En vain. Le Zaïre perd 9-0. 

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Une attitude qui dénote totalement avec les espaces publicitaires achetés par Mobutu tout autour du terrain : « Zaïre Peace », « Go Zaïre ». L’humiliation est totale pour le dictateur. Alors que la presse locale, contrôlée par le général, alterne entre sarcasmes et menaces sur les footballeurs et leur entraîneur, Mobutu ne lésine pas sur les sanctions : une défaite au Brésil sur le score de 4-0 et les Léopards deviendraient apatrides. Ils perdent finalement 3-0 et évitent le pire. 

Mais une image reste, encore aujourd’hui, comme un ovni du football mondial. Sur un coup-franc brésilien, Mwepu Illunga sort du mur avant que le coup de pied arrêté ne soit joué et dégage le ballon. « Je n’ai aucune idée de ce qui lui est passé par la tête. Il a sans doute pensé que le ballon était en jeu, mais il ne s’est jamais vraiment expliqué et ça reste un mystère pour nous tous », avoue, plus tard, Kakoko Etepe. 

À la fin de la compétition, quelques joueurs, tels que Kakoko, Boba Lobilo, Kivusu ou Pierre Ndaye Mulamba, reçoivent des propositions de contrats de clubs européens. Mais Mobutu l’a mauvaise. Victor Kilasu Masamba avouera d’ailleurs que le dictateur les a menacé d’exécuter la famille des joueurs restant en Europe. « Avec le recul, on peut dire qu’il ne l’aurait peut-être pas fait. On ne sait jamais. Mais en 1974, Mobutu était au sommet de sa puissance. Qui pouvait douter de l’exécution d’une telle menace », poursuit Kakoko Etepe. La plupart des joueurs continuent donc leur carrière anonymement. 

Le général Mobutu avec Mohamed Ali.
Mobutu aux côté de Mohamed Ali (Crédit : Wrasse Records (compilation Zaïre 74).

Rancunier, Mobutu Sese Seko se désintéresse du football. Il faudra attendre 1992 pour voir l’équipe sortir des poules à la CAN (entre temps, ils ne se qualifient que pour la phase finale qu’en 1976 et 1988). Pourtant, l’histoire du dictateur avec le sport ne termine pas avec cette Coupe du monde. Car à la fin octobre de la même année, le pays est de nouveau sous le feu des projecteur grâce au combat organisé entre Mohamed Ali et George Foreman, The Rumble in the Jungle. Une énième manière d’apparaître comme le père de la patrie, comme l’homme providentiel, comme l’élu de Dieu, comme celui qui met le Zaïre sur la carte du monde. 

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