Rugby

Glasgow – Édimbourg, une rivalité au coeur du rugby écossais

Le rugby écossais est à la croisée des chemins cette année. Sous une génération remplie de talents, Gregor Townsend est fortement attendu. Des joueurs brillants grâce au système développé par les deux clubs historiques que sont les Warriors de Glasgow et l’équipe d’Edimbourg. Une rivalité datant de 1872 entre les deux villes d’Écosse, premier derby de l’histoire du rugby. Même si celles-ci se sont régulièrement affrontées, il faut attendre 2007 pour que le trophée récompensant le vainqueur de ce match en Pro14 prenne le nom de  » 1872 Cup « . Cette année est l’occasion de fêter les 150 ans de la première rencontre opposant les deux villes. 

Une rivalité historique entre deux villes

Tout est fait pour créer une rivalité entre elles. Il faut dire que seulement 67 kilomètres séparent la plus grande ville d’Écosse et la capitale. Cette concurrence entre les deux villes a commencé dans d’autres domaines. Selon le professeur Robert Crawford de l’université de Saint Andrews, tout semble avoir commencé après un conflit sur du pain. Ainsi en 1656, le conseil de Glasgow est inquiet de la qualité des boulangers locaux. Une solution est alors trouvée :  » Deux boulangers d’Édimbourg ont proposé une solution simple et ont également réussi à dépasser Glasgow – ils seraient de heureux de cuire du pain de Glasgow qui répondait aux normes de qualité supérieure d’Édimbourg (…) Les gants étaient enlevés et la joute entre Édimbourg et Glasgow avait commencé  » ( Robert Crawford ).

Une rivalité qui s’est ensuite développée dans le sport, au niveau culture et bien d’autres domaines. Ce n’est donc pas une surprise si le rugby écossais vit à travers les affrontements des deux clubs de cette ville. Pour comprendre l’idée d’affrontements entre Edimbourg et Glasgow, il faut remonter au 27 mars 1871. Ce jour-là, une première rivalité a émergé avec le premier match opposant l’Écosse et l’Angleterre. Pas moins de 4000 spectateurs se rendent à ce match joué sous les règles du rugby et opposants 20 écossais contre 20 anglais. Le pays du chardon l’emporte par 2 essais et une pénalité contre 1 pour le pays de la rose. Après ce match, les clubs se mettent d’accord pour mieux se préparer aux prochains matchs internationaux. Ils décident de créer un match entre deux villes. La première rencontre doit avoir lieu en 1872 à Glasgow. 

Première sélection écossaise pour le match contre l’Angleterre ( Image d’archives )

D’un côté Glasgow est composé de joueurs venant en majorité de l’académie de Glasgow et de l’Ouest de l’Écosse et un joueur de l’Université de Glasgow. De l’autre côté, c’est beaucoup plus répartie. Certains viennent de l’académie d’Édimbourg, d’autres de la grande école royale. Dans cette équipe, se trouve Tom Marshall, l’un des écossais ayant évolué sous les couleurs de l’équipe nationale lors du premier match contre l’Angleterre. Un fait important à retenir, la rivalité est mise en place alors que la fédération de rugby écossaise n’existe encore pas. En effet, celle-ci n’est créée qu’en 1873. Ils ont donc dû solliciter l’organe directeur en Angleterre de jouer ce match. Les deux villes les plus importantes de la région s’affrontent lors de deux rencontres pour décider de la meilleure. Lors de ce premier choc, c’est l’équipe d’Édimbourg qui l’emporte. 

Une première réussite qui motive les clubs à poursuivre ces affrontements année après année. À cette époque les règles sont bien différentes de celles d’aujourd’hui. Les essais n’ont que peu d’importance et le vainqueur est décidé en fonction du nombre de « buts » inscrits. Cela pouvait être la conversion d’un essai, un drop ou un but depuis un arrêt de volée. Ces règles entrainent de nombreux matchs nuls au début de la rivalité. Il est alors décidé que les équipes s’affrontent sur un seul match sec. Ce changement n’inverse pas le rapport de force, Édimbourg continuant à dominer ces rencontres. Il faut attendre 1881 pour voir Glasgow remporter son premier match. Après la libération de cette première victoire, Dear Green Place enchaine les succès. Une véritable domination qui permet aussi aux joueurs de se mettre en avant pour les matchs internationaux.

La capitale écossaise retrouve sa domination au début du XXème siècle mais comme tout le monde du sport, cette rivalité est interrompue par la Grande guerre. Au cours de celle-ci, les équipes sont décimées avec la mort de nombreux jeunes joueurs. Après cette tragédie mondiale, la rivalité a repris sans oublier ses joueurs décédés. De nombreuses stars émergent au sein à l’occasion des ces affrontements à commencer par Eric Liddell. Un ailier rapide marquant de nombreux essais avec l’équipe d’Écosse où il joue sept matchs. Il est aussi connu pour avoir remporté l’or olympique aux JO de Paris 1924. Il joue peu de temps puisqu’il retourne en Chine en tant que missionnaire mais ses quelques matchs ont fait venir les foules dans cette période de reconstruction.

Eric Liddell (assis en bas à droite), redoutable ailier écossais d’après-guerre ( Image d’archives )

Année après année, la rivalité devient le match incontournable pour les jeunes stars montantes . Ainsi Gilbert Kennedy est sélectionné par l’équipe d’Édimbourg pour disputer le match de 1946. Si ce nom de vous dit peut-être rien, il n’est nul autre que le père d’Euan Kennedy, vainqueur du tournoi en 1984. Ce match prend une nouvelle dimension avec l’arrivée de la télévision qui retransmet les matchs et l’engouement est à son apogée. Dans un sport encore amateur, la sélection dans l’une des deux villes est le meilleur moyen pour les joueurs de se montrer pour espérer faire partie de l’équipe nationale. Mais la rivalité prend un premier tournant en s’inscrivant dans un tournoi, le « Scottish Inter-district Championship ».

Une rivalité traversant les âges et les compétitions en Écosse

La rivalité au sein du Scottish Inter-District Championship 

Les duels entre les deux villes prennent une autre dimension avec la création du championnat écossais Inter-district. La première saison se déroule en 1953/1954. Depuis des décennies, le rugby écossais est divisé en district. S’opposent alors Édimbourg, Glasgow, le Sud et le Nord de l’Écosse. Chaque équipe rencontre une fois ses trois adversaires pour décider du vainqueur. Pour la première édition, l’équipe de la capitale remporte tous ses matchs pour devenir le premier champion. Le succès est au rendez-vous et le championnat se poursuit l’année suivante. Seul changement notable, le Nord s’associe avec le Midlands pour devenir une seule et même équipe. 

Cette compétition prend une place importante dans le paysage médiatique écossais. Toute la presse en parle mais aussi la télé. Les jeunes joueurs rêvent de jouer et de représenter leur district qui est aussi une porte d’entrée pour évoluer sous le maillot national. La compétition continue de grandir avec l’arrivée d’autres équipes comme les « Scottish Exiles ». La rivalité entre Glasgow et Édimbourg continue de prendre une part majeure dans le rugby écossais même si le District du Sud est celui qui domine le plus le championnat.  

Dans cette compétition, Glasgow est relégué derrière les deux poids lourds que sont Édimbourg et le Sud. Après une large domination des seconds, la capitale écossaise enchaine trois titres entre 1986 et 1989. Un retour au premier rang qui s’explique logiquement par l’arrivée de grands noms du rugby Écossais. Le plus connu d’entre eux ? Gavin Hastings. L’ancien meilleur marqueur de points du XV du chardon a évolué sous les couleurs d’Edimbourg avec une grande fierté :  » Je me souviens que la première fois que j’ai été sélectionné pour Édimbourg, il y avait un grand frisson parce que bien sûr, vous les avez regardés pendant de nombreuses années en tant que jeune enfant et en grandissant  » ( Gavin Hastings ). Il évolue avec son frère Scott mais aussi avec les frères Stuart and David Johnson, les frères Calder, les frères Brewster et tant d’autres. Une équipe qui a dominé la compétition sous les couleurs d’Édimbourg. 

Gavin Hastings, légende du XV du chardon et ancien joueur de la sélection d’Édimbourg ( D. Fèvre/L’Equipe )

Une rivalité omniprésente avec la professionnalisation du rugby écossais

Après des décennies de compétition, le rugby Écossais passe professionnel en 1996 et les districts sont alors renommés. On retrouve les Glasgow Warriors et Édimbourg mais aussi les Caledonia Reds à la place du Nord et les Border Reivers pour le Sud. Le championnat est l’occasion de déterminer l’équipe qui se qualifie pour la Champions Cup et la Challenge Cup. Celui-ci continue d’exister quelques années avant que Glasgow et Édimbourg ne rejoignent le championnat gallois en 1999 puis le pro12 à partir de 2001. Les deux villes sont les seules à avoir survécues aujourd’hui. Glasgow a repris le district de Caledonia tandis qu’Édimbourg celui des Border Reivers. Une concentration en deux grandes provinces du rugby écossais qui a clairement ajouté une nouvelle dimension à la rivalité :  » Les matchs de Glasgow Édimbourg sont maintenant fantastiques, clairement, je veux dire évidemment avec seulement deux équipes professionnelles, donc il y a une réelle intensité et une rivalité qui n’existait peut-être même pas lorsque nous jouions  » ( Gavin Hastings ).

Une rivalité que le pro12 exploite au mieux pour faire de ce derby un rendez-vous chaque année pendant les fêtes de fin d’année. À partir de la saison 2007/2008, le championnat d’attribue la coupe 1872 pour le vainqueur de la double confrontation. La saison suivante, il est décidé que les deux matchs se déroulent après Noel et le nouvel an. Une semaine de folie en Écosse pour apporter un peu plus d’intensité. Durant cette période, les fans ne vivent que pour ces matchs :  » J’étais dans une entreprise au début de la saison et quelques personnes que j’ai rencontrées de Glasgow veulent seulement parler du derby, alors vous savez qu’il a un lieu évidemment privé  » ( Michel Bradley, ancien entraîneur d’Edimbourg ).

Deux clubs, poumon du rugby écossais 

Entre 2007 et 2017, Glasgow remporte 7 fois le trophée en 10 éditions. Une véritable domination avec la présence de nombreux internationaux. En effet, si les Borders ont évolué dans la ligue celte entre 2002 et 2007, les deux seules provinces à attirer le public sont celles de Glasgow et Édimbourg. Les joueurs du XV du chardon sont alors concentrés entre les deux provinces, permettant d’avoir des internationaux ayant l’habitude de jouer ensemble. Des joueurs qui se connaissent parfaitement et qui ont marqué l’histoire de leur région. 

D’un côté Édimbourg a vu des joueurs comme Mike Blair, Chris Paterson, Greig Laidlaw ou encore Nathan Hines évoluer sous ses couleurs. L’équipe a été vice-championne en 2009 et finaliste de la Challenge Cup en 2015. Elle compte aussi une demi-finale de Champions Cup en 2012. Elle a eu des grands noms mais n’a pas eu le même succès que sa rivale. En effet, de l’autre côté, les Warriors de Glasgow ont clairement eu plus de succès avec des grands noms de la dernière décennie du XV du Chardon. On peut citer des joueurs comme Dan Parks, Richie Gray, Sean Maitland, Tommy Seymour, Stuart Hogg, Finn Russel ou encore Ross Ford. Une équipe sous les ordres de Gregor Townsend qui s’installe dans le haut du tableau. Elle se hisse en finale en 2014 mais perd contre les redoutables joueurs du Leinster 34 à 12. L’année suivante, ils retrouvent la finale cette fois-ci contre le Munster. Ils l’emportent 31 à 13 pour devenir la première province écossaise à remporter la compétition.

Les Warriors célébrant leur premier titre de champion du Pro12 ( EPCR )

Ils continuent à jouer les troubles fêtes les années suivantes pour atteindre une nouvelle fois la finale en 2019 contre le Leinster. Une nouvelle défaite à domicile 18 à 15 face à leur bête noire qui fait mal à cette équipe. Une génération impressionnante avec Hogg et Russell qui a mis la province sur le toit de la compétition grâce au travail impressionnant mené par l’actuel sélectionneur Townsend. Malheureusement, l’équipe n’a pas réussi à retenir certains de ses cadres face aux moyens financiers des clubs anglais et français. Après 2017, le pro14 fait son apparition et il est décidé que les deux villes s’affrontent trois fois pour décider du vainqueur. Une année Édimbourg accueille deux matchs l’autre année, Glasgow fait de même. Entre 2017 et 2020, le rapport de force s’est inversé avec 3 succès en autant d’édition pour la capitale écossaise. Un retour au premier plan même si les Warriors, menés par une jeune génération, ont retrouvé le trophée. 

Les confrontations entre les deux équipes ont toujours été d’une intensité impressionnante. Tout le monde veut gagner ce match. Même s’ils sont amis pour la plupart avec les différents rassemblements du XV du chardon, il n’est pas question de laisser l’autre l’emporter. Avec seulement deux provinces, les joueurs sont aussi en concurrence en évoluant dans des équipes différentes pour une place avec l’équipe nationale. Ces matchs sont l’occasion pour un joueur de prendre l’avantage sur son vis-à-vis et ainsi prendre le dessus dans le XV du chardon. Des affrontements physiques à chaque match :  » Les joueurs seront amis, nous ne sommes pas dans le camps écossais et ce sont pas des tests d’automne qui auraient juste été gratuits quelques semaines auparavant, mais dès qu’ils jouent les uns contre les autres, ils sont très compétitifs et leurs plaquages sortent un peu plus fort dans ces matchs  »  ( Gregor Townsend ).

Des matchs avec une véritable dramaturgie. La première rencontre dans le Pro12 a vu Édimbourg s’imposer dans les derniers instants grâce à un essai de Bien Cairns. Les locaux l’emportent 35-31 après avoir menés 21-9 à la mi-temps. L’équipe de Glasgow prend sa revanche à la fin de la saison par une victoire 23-14 grâce à Dan Parks qui inscrit tous les points de son équipe et offre le trophée à celle-ci. L’ouvreur écossais est d’ailleurs le meilleur marqueur dans ces matchs avec 99 points inscrits. Les deux clubs ont offert un match d’anthologie en 2014 avec une victoire 37 à 34 des Warriors même si ces derniers ont lâché à la fin du match après avoir menés 37 à 20. Un dernier essai de l’ailier Tim Visser permet à Édimbourg de prendre les bonus offensif et défensif. Il est d’ailleurs le meilleur marqueur d’essais du club de la capitale avec quatre réalisations dans ces confrontations. 

Dan Parks, recordman de points inscrits dans le derby ( DAVID JONES/PA )

Tous les jeunes grandissent au sein des deux clubs avec l’envie de jouer ces matchs devant leurs familles. Les joueurs étrangers découvrent aussi cette atmosphère. Dans la semaine de préparation précédant le match, la motivation est encore plus grande :  » Les garçons parlaient de la rivalité et disaient  » Attendez le match de Glasgow, attendez le matchs de Glasgow « . De quoi s’agit-il ?  » Dans la préparation du match de Glasgow cette semaine-là, j’ai vu nos garçons se préparer pour ce match. Dans le jeu, vous pouviez voir les garçons vouloir se battre. Il n’y a que deux équipes et vous voulez faire vos preuves. C’est lui ou vous pour le maillot écossais. Les garçons se lèvent vraiment pour ça et j’aime ça  » ( Duhan van der Merwe ). 

Aujourd’hui, les deux équipes ont retrouvé leur splendeur grâce à une jeune génération pleine d’envie. Glasgow possède des joueurs comme les frères Fagerson, George Horne, Jamie Dobie, George Turner, Rufus McLean et bien d’autres pour produire un jeu ultra offensif. Depuis l’arrivée de Mike Blair, Édimbourg retrouve des couleurs et un jeu très efficace. Malgré le départ de cadres comme Rory Sutherland ou Duhan van der Merwe l’été dernier, l’équipe peut compter sur Jamie Ritchie et Hamish Watson pour mener les avants tandis que Darcy Graham et Blair Kinghorn lancent les offensives derrière. Aujourd’hui l’équipe de la capitale est première au championnat même si Leinster n’est pas loin derrière avec un match en moins. Glasgow tient bon aussi avec une deuxième place au classement. 

Mike Blair a réussi à raviver le coeur des fans d’Édimbourg. Il fait partie des joueurs ayant évolué pour les deux équipes avant d’être assistant de Townsend à Glasgow et avec le XV du chardon. D’autres écossais ont évolué sous les couleurs des deux équipes comme Henry Pyrgos et George Turner. Adam Hastings, dont le père a évolué avec l’équipe de la capitale, a opté pour Glasgow avant de partir pour Gloucester l’été dernier. 

Cette jeune génération écossaise a de quoi faire renaître un peu plus cette rivalité. Glasgow et Edimbourg sont le coeur du rugby écossais. Depuis 1872, les deux villes ont livré de nombreuses batailles mais elles s’unissent le temps du tournoi pour retrouver le trophée que le XV du chardon n’a plus remporté depuis 1999. Un titre en guise de récompense pour fêter les 150 ans de cette rivalité mythique serait un symbole magnifique.

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